Peillon à la recherche du rythme perdu ?

 Les premières annonces sur les rythmes scolaires ont déçu les enseignants des écoles primaires. L’ambitieuse réforme des rythmes de vie de l’enfant risque de se transformer, faute de grives, en petite réforme du temps scolaire. Le tir a été plutôt bien rectifié après les premières annonces, mais il reste des questions à trancher.

 Les premières annonces sur les rythmes scolaires ont déçu les enseignants des écoles primaires. L’ambitieuse réforme des rythmes de vie de l’enfant risque de se transformer, faute de grives, en petite réforme du temps scolaire. Le tir a été plutôt bien rectifié après les premières annonces, mais il reste des questions à trancher.

Je retraite ici d’un sujet que j’ai souvent abordé. Il y a quelques semaines, Vincent Peillon a sorti les premières pistes pour une réforme des rythmes scolaires ou plutôt de l’organisation des temps de vie de l’enfant, dirait Claire Leconte.

La proposition : 5 heures de classe les lundis, mardis, jeudis et vendredis ; 3 heures le mercredi matin ; ½ heure de devoirs après les quatre journées de 5 heures. Donc 5h30 de temps de présence en grand groupe, quatre jours par semaine plutôt que 6h et une demi-journée de 3h de plus. L’aide personnalisée (2h par semaine pour les enfants en difficulté) disparait.

Cette annonce a été faite avant l’émission sur Mediapart. Je devais notamment évoquer ce sujet avec le ministre. Entre temps, j’avais envoyé à Antoine Prost ma réaction face à ces annonces. Ne pouvant être présent à Mediapart, Antoine Prost m’avait proposé de la transmettre au ministre, le vendredi 19 octobre au matin, lors des rencontres de l’Histoire à Blois ; ils devaient débattre ensemble. Au final, c’est Edwy Plenel qui transmettra cette réaction que j’avais transformée en question pour l’émission. Voici la remarque sans la question :

 

Monsieur le Ministre, je vous fais part de ma déception sur les premières annonces sur le temps scolaire alors même que j'ai employé beaucoup d'énergie à voir les choses changer.

 

- Il y a une baisse du nombre d'heures semaine (on passe en 5 ans de 26 à 24 puis 23 soit 32h de moins/par an, une semaine et demie), ce qui a des conséquences sur l'organisation des enseignements dans la semaine avec une annualisation des cours. Ceci brise une régularité nécessaire pour les élèves, ce qui ne va pas aider les plus fragiles qui ont besoin de repères nets.

 

- en même temps, on rajoute encore des disciplines (éducation aux médias/ la morale laïque), ce qui va encore réduire l'efficacité des autres enseignements et accroitre la probabilité, voire la certitude, que les programmes ne seront pas exécutés.

 

- Actuellement le temps scolaire est de 24h + le temps d'étude (4h en zep payée par l'État) + aide personnalisée (2h)  est de 1080h ; dans le nouveau système, on passe à 900h. C'est 180h de moins, 45 jours d'aide aux élèves en moins là encore, le compte n'y est pas.

 

 - le temps en classe entière n'est réduit que d'une demi-heure un comble avec une demi-journée de plus.

 

- Il n'est pas raisonnable de dire que les devoirs peuvent être fait en classe entière : faire lire individuellement 20 CP en une demi-heure revient à leur accorder en temps de lecture de 1minute et 30 secondes ; imaginons s'il y a des élèves en difficulté... ; nous ne réduirons pas les difficultés scolaires avec cela et les parents les plus aux clairs avec ce système compenseront.

Pire, on crée une inégalité mécanique : imaginons une classe de 25, si 2 enfants sont en difficulté dans la classe, ces derniers auront plus de chance d'être aidé qu'une classe qui en compte 12 en difficulté. Or, l'organisation de l'école, sur la base des territoires, concentre les difficultés. Donc mécaniquement faire pareil partout, c'est créer de l’inégalité.

L'aide personnalisée de Darcos est certainement inefficace, mais l'étude proposée ici sera source d'inégalité.

 

Lucien Marboeuf avait analysé ces annonces, en instit, sensiblement comme je l’ai fait. D’ailleurs, tous les enseignants que j’ai rencontrés ont dit la même chose. Son billet, « Peillon : les instits seront les dindons de la farce » a fait boule de neige, il a buzzé ! De là est né, à l’image des « patrons pigeons », le réseau des instits dindons !

Plusieurs interviews laissent l’impression d’un mouvement de personnes rétives à tout changement. J’ai personnellement échangé avec le collectif de Didonette34 qui a envoyé un message dans les écoles publiques de l’Hérault. Le collectif est constitué d’une (seule) personne qui, après échange, n’est pas du tout favorable à l’idée de rechercher une amélioration des conditions de travail des élèves. Enseignante dans le privé, elle estimait que ses enfants devaient dormir le mercredi, parce que fatigués par les journées d’école, et donc cela serait la même chose pour les autres. J’ai donc répondu que ce qui importe, c’est un coucher tôt et régulier toute la semaine ; cela aidait les enfants à être moins fatigués. On peut lire ce que disent les élèves d’Angers à ce sujet. « Mais les parents n’ont qu'à faire leur boulot ; on ne va pas coucher les enfants à leur place » me répond-elle en substance.

Il me semble qu’organiser la société sert justement à conduire les individus à agir de manière juste et bonne. Sinon pourquoi avoir fait les écoles ? Les parents n’avaient qu’à s’occuper d’instruire et éduquer leurs enfants.

 

Bref, j’ai averti mes collègues de l’Hérault : ne soyons pas les dindons des dindons !

 

Ceci dit, le ministre a entendu, lu et révisé son point de vue. Les nouvelles propositions stabilisent l’horaire semaine de classe à 24h. La 24e heure peut être organisée localement (5h15, ou un jour 6h les autres 5h, deux jours 5h30 et deux jours 5h…+ 3 heures une matinée). Le samedi matin peut être choisi. L’aide aux devoirs passe à la trappe. Reste 60h d’aide personnalisée (2h/semaine x 30 semaines). C’est objet de discussion.

Enfin… Certaines idées semblent bien avancées tout de même ; comme on peut le lire sur marie-info.com. Les 60h seraient dédiées à une aide individualisée où un groupe d’enfants seraient pris en charge par les enseignants (1h30 semaine soit 54h/an). Les mairies devront organiser un temps où tous les élèves seront accueillis (1h30/semaine) et un autre temps où seulement une partie des élèves est accueillie (1h30 le pendant de l’Aide individualisée). L’aide personnalisée disparait au profit d’une aide individualisée (info exclusive Mediapart abonné)

 

La réforme doit résoudre encore quelques problèmes :

 

  1. Que faire des 60h qui étaient faites avec les élèves ?
  2. Comment soulager les communes dont certaines auront du mal à financer le changement ?

 

Il existe des pistes que j’ai déjà indiquées :

 

À chaque fois que l’on supprime du temps devant élèves, ce temps n’est pas réellement effectué. Le samedi après-midi a été libéré en 1968 pour organiser des réunions…

  1. Les 60h (ou une partie) doivent être affectés à la mise en œuvre pratique du projet d’école. Ces heures seraient « hors horaires des programmes nationaux », mais auraient pour objectifs la réussite des élèves. Le projet d’école définirait donc les moyens de travailler à la réalisation de cet objectif. Ainsi, la place serait faite à l’expérimentation, à l’innovation en grand groupe ou en petit groupe ; avec les élèves, avec des partenaires professionnels, avec les parents. Ce serait le signe d’une confiance faite aux équipes, d’une véritable autonomie pédagogique et responsable (car assumée dans le projet d’école).

Enfin, il est nécessaire de permettre des expérimentations d’organisation (3h30 les matins ; des mercredis vaqués pour des samedis portes ouvertes aux parents ; cours toute la semaine…)

  1. Les projets éducatifs locaux doivent donner lieu à la création d’un établissement public, du type SIVOM, chargé d’employer les personnes en charge du temps périscolaire et de coordonner les différents intervenants.

Que l’on suive d’où part mon raisonnement : il y a des emplois précaires à temps partiel au sein des écoles (AVS, aide aux élèves handicapés, aide à la direction d’école).

Le temps périscolaire va donner lieu, si on n’y prend pas garde, à la création de nombreux emplois sur peu de temps à travailler. Il est incontournable de faire en sorte que ce soit les mêmes personnes qui assument des missions dans et hors de l’école.

L’État par ses différents ministères, les municipalités (voire les parents selon les communes, les quartiers) pourraient contribuer chacun à la hauteur du temps d’intervention de la personne (24h en classe pour une aide à la direction + 7 travail hors classe + 4h de périscolaire, par exemple). L’État pourrait mettre un peu plus là où c’est nécessaire (par exemple en donnant des heures supp aux enseignants pour faire du périscolaire, ce qui existe déjà). Ceci est d’autant plus nécessaire, si certains temps donnent lieu à des chevauchements de responsabilités (des élèves pris en charge par l’école et d’autres par la mairie aux mêmes horaires).

Une structure unique résoudrait aussi le problème de la formation de ces personnes puisque les formations (périscolaires et scolaires) seraient regroupées, voire intégrées en partie dans les nouvelles écoles supérieures de l’enseignement.

Enfin, cela permettrait une meilleure intégration des élèves handicapés.

 

 

Il y a aussi une erreur, historique, à ne pas commettre (cf. le billet sur l’histoire des temps scolaires avec Antoine Prost). À défaut de revalorisation salariale, on a libéré des heures aux enseignants. On comprend que la tentation est grande, pour obtenir un compromis difficile, de lâcher quelques heures, « ça ne coûte rien », mais c’est une erreur. Mieux vaut donner du sens à ces heures et surtout ne pas quantifier les heures à rencontrer les parents, à faire le suivi des élèves, à se réunir entre collègues… Il n’y en a toujours pas assez, ou trop, selon les enseignants. Les premiers pourront dire que l’on ne prend pas encore suffisamment en compte tout leur travail ; mais leur travail, notre travail, est infini, tant nous n’en avons jamais fini de mieux faire notre travail pour les élèves. Pour les autres, on instituera des contrôles, c’est-à-dire des documents administratifs pour vérifier que les heures sont faites… mais les premiers hurleront au flicage…

Notre travail est de l’ordre de la mission. Le salaire et les primes doivent se fonder sur le principe de la mission et non sur celui des heures travaillées. Chacun étant responsable de sa classe. Et au fait, qui travaille le mieux : celui qui fait moins d’heures ou celui qui en fait plus ?

 

 

Il y aurait d’autres points à débattre sur la réforme des rythmes scolaires comme celui du moment opportun de la mettre en place (2013 ? 2014 ? 2013 et 2014 ?)… Les questions ne manquent pas.

Mais je crois qu’il y a là quelques points cruciaux à considérer.

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