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Le Club de Mediapart sam. 6 févr. 2016 6/2/2016 Édition de la mi-journée

384 lettres de désobéissance et la mienne

Les lettres de désobéissance se multiplient en France. Ce mercredi 17 décembre, à 15h, 385 lettres de désobéissance, dont la mienne , ont été remises à l'Inspecteur de l'Académie de l'Hérault. Il s'agit d'un acte collectif où chacune des lettres est personnalisée. Tout un symbole.

Les lettres de désobéissance se multiplient en France. Ce mercredi 17 décembre, à 15h, 385 lettres de désobéissance, dont la mienne , ont été remises à l'Inspecteur de l'Académie de l'Hérault. Il s'agit d'un acte collectif où chacune des lettres est personnalisée. Tout un symbole.

Certaines, sans rien lâcher au gouvernement actuel, sont très pondérées. D'autres sont plus « musclées ». La mienne se situe entre les deux. Je vous la donne à lire.

 

 

 

Monsieur l’Inspecteur d’Académie,

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Comme la très grande majorité de mes collègues je m’interroge sur le sens et la finalité des réformes qui nous sont proposées depuis bientôt deux ans. Il nous est difficile, pour ne pas dire impossible, de croire que toutes ces mesures sont prises dans l’intérêt de la scolarité des élèves.

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1° La suppression du volume horaire de la semaine scolaire de 26h à 24h est un manque d'environ une année scolaire sur l’ensemble du parcours de l’école primaire. Le Ministre n'assume pas le choix d'une baisse évidente du niveau de connaissance des élèves dans les disciplines d'éveil au monde et d'un statu quo concernant les disciplines fondamentales où les horaires restent inchangés.

De l’aveu même de M. le Recteur de l’Académie de Montpellier, il s’agit de répondre avant tout à l’attente sociale de libérer le samedi matin. Le dispositif d’aide personnalisée ne répond pas aux besoins des enfants pris en charge par les maîtres spécialisés. Par contre il constitue un prétexte démagogique pour supprimer les RASED (3000 postes de maîtres spécialisées cette année et 5000 les années suivantes). Le pari qui consiste à croire que la suppression de ces milliers de postes échappera à l’opinion qui connaît mal le travail de ces maîtres et qui pourrait se satisfaire de l’effet d’annonce de l’aide personnalisée, est l'expression d'un réel mépris pour les familles. 84 % des élèves en difficulté sont issus de familles d'ouvriers et d'employés, faut-il priver ces familles d'une réponse spécialisée, gratuite et conforme aux valeurs non marchande de la République ?

Alors même qu'en début d'année scolaire, les équipes ont souhaité jouer le jeu de la réforme en mettant en place l'aide personnalisée dans le cadre d'une réflexion globale du rythme de l'enfant, il nous a été rendu impossible d'organiser librement ce dispositif. C'était pourtant un engagement signé de la main du Ministre. Aujourd'hui, l'aide personnalisée est bien plus une mesure administrative de gestion du personnel qu'une avancée pédagogique.

En conséquence, tant que le maintien de l'aide personnalisée sert de prétexte à la suppression des postes du RASED et tant que le conseil d'école n'a pas la liberté impérieuse de choisir l'organisation de la semaine et de l'année, je m'engage à partir du 5 janvier 2009, à proposer l'aide personnalisée aux seuls enfants présentant des difficultés passagères qui ne relèvent pas d'une réponse spécialisée. Si aucun geste n'est fait de la part du Ministre, je pourrais prendre la décision d'arrêter l’aide personnalisée à partir 9 mars 2009. Ainsi, je pourrais participer à une réflexion sur l’aménagement de la semaine et de l’année scolaire en concertation avec les parents d'élèves et les élus pour préparer la rentrée 2009. La volonté de mettre en place cette concertation sur le rythme de l'enfant témoigne d'un rejet, non pas de la réforme en elle-même, mais bien de son sens et de la méthode employée.

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2° Les stages de remise à niveau pendant les vacances sont des dispositifs destinés à répondre à une certaine opinion publique. Ils sont surtout sans commune mesure avec l'argent distribué, via les fortes réductions d'impôts, aux marchands du « soutien »(sic) scolaire. Là encore, c'est le choix de l'inégalité entre ceux qui ont les moyens et ceux qui devront se contenter d'une école au rabais. C’est à peine un raccourci que de dire qu’on fait faire aux enfants pendant les vacances ce que nous n’avons plus le temps de faire du fait de la perte de deux heures par semaine. Quel sens cela a de baisser le temps de classe et de proposer des heures hors du temps scolaire ?

Je m’engage donc à ne pas participer aux stages de remise à niveau et à ne pas communiquer de liste d’élèves pour ces stages.

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3° Les nouveaux programmes sont en contradiction avec les objectifs affichés. Avec un cinquième de temps en moins il faudrait se concentrer sur les fondamentaux tout en rajoutant des matières. Et ce n’est pas la vague promesse d’un retour aux bonnes vieilles méthodes qui résoudra ces contradictions.

Je m’engage donc à favoriser la construction de la pensée et à développer des apprentissages qui ne sont pas basés sur des automatismes.

Je m’engage donc à apprendre à lire, écrire et calculer à mes élèves pour qu’ils puissent analyser et comprendre le monde dans le respect des droits de tous.

Je m'engage à ne pas appliquer les programmes de 2008, mais à continuer d’appliquer ceux de 2002 (Rappelons que M. le ministre nous encourageait à de telles pratiques en décorant de l'Ordre du Mérite M. Marc Le Bris, qui a toujours affirmé publiquement, et dans ses livres, ne pas appliquer les programmes de 2002).

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4° Le fichage généralisé que constitue l'enregistrement des élèves et de données les concernant, à travers le dispositif Base-élèves n'apporte rien d'un point de vue pédagogique. Au contraire, c'est une atteinte fondamentale aux libertés individuelles tant qu'un organisme indépendant ne sera pas chargé de sa gestion (telle l'INSEE avec le renforcement des moyens de la CNIL) Les reculs de l'administration sur ce sujet ne doivent pas non plus justifier de priver les citoyens d'une information statistique sur les inégalités au sein des écoles.

Je m'engage à tenir à jour mes listes d'élèves, la tenue du registre matricule, mais à refuser l'inscription de tout nouvel élève dans l'application Base-élèves en vu de la prochaine rentrée 2009. Je ne traiterai plus que les demandes administratives qui concerneront directement les élèves, mes collègues ou le fonctionnement de mon école.

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5° L'Education Nationale a de plus en plus recours à des emplois de personnes non-titulaires, dont la précarité augmente à chaque nouveau contrat (Emploi-jeune, Assistant d'Education, CAV-CAE). Leurs conditions de travail (salaire, durée de contrat, absence de statut, formation, etc.) sont inacceptables. Ces personnels ne peuvent effectuer leur travail correctement auprès des élèves et de l'école.

Tant que nous ne verrons pas l'émergence d'un nouveau métierd'assistant d'éducation, je m'engage à dénoncer cette précarité.

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6° La loi sur le service minimum d’accueil remet gravement en cause notre droit de grève. Là aussi il s’agirait de répondre à une demande sociale. Mais je n’ai pas constaté comme la très grande majorité de mes collègues que ce soit une préoccupation majeure des parents. Au vu des "essais" réalisés cet automne, on peut tirer une conclusion assez claire du dispositif de service minimum : il ne peut réellement marcher qu'à la condition que les parents gardent majoritairement les enfants chez eux ou chez un proche. Cela, les maires de France le savent ; tout comme ils savent qu'il est absurde de faire des lois sans associer ceux qu'elles concernent. Au delà de l'accueil par temps de grève, les parents s’inquiètent du manque chronique de remplaçants dont le nombre baisse avec la diminution drastique des postes dans le 1° degré opérée depuis trois ans.

Je déclare donc que je ne remplirai plus de déclaration d’intention préalable de grève.

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Les attaques du Président de la République contre la laïcité m'ont profondément blessés. Je suis totalement désorienté et ne reconnaît plus les principes éthiques et spirituels qui fondent ma mission dont le Président de la République est le garant.

Je m'engage donc à cacher la devise de notre République au fronton de notre école et à y substituer à la place un message interpellant le citoyen.

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Toutes ces réformes : diminution des horaires de la semaine, aide personnalisée, stage de remise à niveau, nouveaux programmes, suppression des premières années de maternelle conduisent à un démantèlement de l’école et de l’éducation nationale auquel je me refuse de participer. Bien plus, à l'heure où les grands pays jouent la carte de l'éducation et de la recherche, la France tourne le dos à son développement économique futur.

Ces mesures accroitront aussi les inégalités entre les élèves et les territoires sans aucune possibilité de compensation ou de volonté d'équité. C'est une rupture d'avec les valeurs fondamentales de notre République. Notre ministre semble hésiter dans ces déclarations. J'espère que notre geste collectif et mon acte individuel lui permettront de prendre la bonne décision.

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Vous comprendrez, Monsieur l’Inspecteur d’Académie, que cette prise de position n’est pas dirigée contre vous. J’espère qu’étant reprise par le plus grand nombre de collègues possible, elle vous persuadera de la gravité de la situation telle que nous la percevons et que vous pourrez d’une manière ou d’une autre témoigner en notre faveur de cette résistance auprès de M. le Ministre.

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Je vous prie de croire, Monsieur l’Inspecteur d’Académie, à mon profond attachement à l'école publique et laïque.

 

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Tous les commentaires
Oui, merci pour cette lettre, pour cette attitude courageuse. et sachez que vous n'êtes pas seul, personnellement, comme parent d'élèves, je vous soutiens, et grâce à l'exposé clair de vos avertissements, ou réserves, je vous défendrai partout où il y aura l'occasion, et l'opportunité de le faire. Bien à vous.

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L'auteur

Sebastien Rome

directeur d'école élémentaire quartier prioritaire - élu local en charge de la Politique de la Ville
Lodève - Lodève