J.M Blanquer, veut-il faire de l'école une garderie?

Les rythmes scolaires sont de retour et il semble qu'une fébrile précipitation gagne le milieu scolaire. La relance des débats sur la fatigue, le coût... cache le véritable enjeu. Est-ce que l'école sert prioritairement à garder les enfants ? Jean-Michel Blanquer semble penser que oui, surtout s'ils sont des milieux populaires ; au détriment des apprentissages, bien sûr.

Les trois priorités que le gouvernement s'est donné ont été manifestement calibrées dans le même but. Faire mouche électoralement dans la France qui vote, celle des catégories sociales plutôt aisées, libérales et humanistes, urbaines et « bien » éduquées. La réforme annoncée du code du travail, la « moralisation » de la vie politique et les rythmes scolaires ont en commun des « réformes » qui répondent à des enjeux passés, à des ornières dont Hollande n'a pas su se sortir. Ces trois sujets ont pollué le quinquennat Hollande.

De manière certaine, il y a une France, celle de Macron, qui trouve que Hollande n'a pas eu le courage d'aller assez loin dans la réforme du code du travail. L'annonce d'ouverture de négociations (« vous allez voir ce que vous allez voir »), a été un signe mobilisateur pour les législatives pour cette France CSP+. La moralisation de la vie politique a été un autre signe : les vieux partis et les « vieux » politiques sont pourris (et Bayrou en donne presque une image caricaturale avec son attitude), finissons-en avec les Cahuzac, Fillon et autres personnages de même tonneau. Le rejet des politiques est tel en France, que chacun a compris qu'il fallait faire de la politique, très politicienne, sans jamais montrer que l'on en fait. La société civile macronienne est très politisée avec un « recrutement des candidats [qui] s'est fait sur une base sociale étroite », et illustre plus un ripolinage de la façade politique nécessaire pour faire bonne figure et gagner aux législatives. La réforme ne répond en fait qu'aux affaires passées.

Enfin, et c'est mon sujet, les rythmes scolaires ont tant clivé le pays que là aussi il était incontournable de faire un signe à un électorat qui n'a pas à se poser la question de la réussite de ses propres enfants. À 4 jours, 4,5 jours, 5 jours... les enfants des CSP+ auront toujours plus de chance de réussite que les autres enfants. Jean-Paul Delahaye, dans une tribune du Monde au titre clair, Éducation : « Les responsables de l’échec sont de retour », le rappelle à juste titre : « [notre école] va même très bien pour une partie de la jeunesse. Les évaluations internationales nous montrent que nous avons une très bonne école, mais pour seulement la moitié de nos élèves issus majoritairement des classes moyennes et favorisées. Dans le même temps, 30 % des élèves, massivement issus des milieux populaires, sont en difficulté. Nous sommes le pays du grand écart. La France de l’échec scolaire, terriblement inégalitaire, est dans son immense majorité issue des catégories défavorisées. Ce n’est pas le fruit d’un malheureux concours de circonstances. Cette situation est inhérente à un système qui n’a jamais été organisé pour faire réussir tous les élèves, mais qui est tout entier et historiquement concentrée, y compris dans certains de ses choix budgétaires, sur l’objectif de tri et de sélection des meilleurs. ».

Études scientifiques ?

Jean-Michel Blanquer le jure, son ministère sera placé sous le signe de la science pour prendre des décisions afin d’ accomplir sa mission. Dans l'émission Rue des Écoles de Louise Tourret sur France Culture, du 4 juin dernier, le nouveau ministre affirme : « On a des études qui montrent qu'il n'y a pas de supériorité intrinsèque d'un modèle sur l'autre et on a des retours de familles qui trouvent que cela représente plus de fatigue pour les enfants (notamment les plus petits) » (12' 40). « Pour tout vous dire, les études qui existent prouvent même une légère supériorité de 4 jours à 4,5 jours » (16' 40).

Nous attendons donc ces études avec impatience, car jusqu'à présent toutes celles qui sont disponibles ont montré que 5 matinées de travail étaient plus profitables que 4 matinées.

Dans son récent rapport, le Sénat, qui n'est pas connu pour abriter un essaim de personnalités butinant du côté des roses de Vincent Peillon, note que « compte tenu des inconvénients de la semaine de quatre jours, qui ont été mis en évidence de manière répétée, ils recommandent de ne pas revenir sur le principe de la réforme, à savoir mieux répartir le temps scolaire en vue de favoriser les apprentissages. »

Bref, si le Sénat a bien fait son travail, personne ne peut imaginer Gérard Longuet ne pas tomber sur cette fameuse étude scientifique qui prouve la supériorité de la semaine de 4 jours sur celle à 4,5 jours. Comment ce sénateur aurait-il pu passer sous silence cette étude qui mettrait en pièce une réforme du quinquennat Hollande ? Donc, avec le Sénat, j'attends que notre ministre féru de sciences nous montre ces études.

Soyons pragmatiques. Qui peut croire que le ministre de l’Éducation nationale est plus attentif dans un conseil des ministres de 6 h que de 5 h ? Ainsi le drôle de syllogisme posé par le ministre est le suivant :

plus la journée scolaire est longue, mieux ils écoutent (efficacité de 6 h supérieure à 5 h)

moins les élèves vont régulièrement à l'école, mieux ils apprennent (efficacité de 4 matinées sur 5 matinées)

alors pour rendre les élèves plus attentifs, passons directement à la journée de 8 h sur 3 jours 

Plus sérieusement, revenir sur 6 h de classe dans mon école, cela veut dire le retour de la récréation de l'après-midi. Aujourd'hui, 1 h 45 pourrait devenir 2 h 30 voir 3 h. Une pause est obligatoire. Ce qui veut dire 4 fois 15 minutes auxquelles on ajoute 5 minutes pour monter et descendre les escaliers quand tout va bien, cela fait au minimum 1 h 10 de classe en moins sur 24 h par semaine soit une suppression de 42h de classe, presque deux semaines. Il est certain que les élèves en difficulté auraient besoin de ces deux semaines de classe.

Allons un peu plus loin. On sait que plus un enfant vit dans un contexte difficile (social, économique, affectif...), plus son attention est labile. Certains sont déjà peu attentifs dès le matin. Mais de manière constante après 5 h de classe, les élèves en difficultés décrochent totalement de la classe. Aux 42h perdues, on peut de manière assez évidente ajouter 144h d'apprentissage perdu pour les élèves en difficultés soit l'équivalent de pratiquement 8 semaines de classe. Un trimestre par an, une année scolaire du CP au CM2 (5 ans).

Le retour de 5 matinées et un temps de classe fortement réduit en dessous des 6 h permet de gagner du temps d'apprentissage qui sera le plus utile aux élèves en difficultés ; les autres s'en sortiront toujours. On comprend, avec ce simple calcul, tiré du terrain, que JM Blanquer convoque fréquemment dans l'émission pour justifier ses détricotages, qu'il faut au moins 5 ans et le suivi d'une cohorte de CP pour voir l'utilité de la réforme de Peillon. Mais le temps politique n'est pas celui de la science. 

Une annonce en trompe œil

Pendant que tout le monde comprenait que l'on revenait à la semaine de 4 jours, le ministre continue d'écrire dans son projet de décret que le temps scolaire est de 4,5 jours. Il ne s'agit que de dérogations qui permettent « d’autoriser des adaptations à l’organisation de la semaine scolaire ayant pour effet de répartir les heures d’enseignement hebdomadaires sur huit demi-journées réparties sur quatre jours ». Cela implique que collectivités et écoles se mettent d'accord.

Des conditions sont posées : pas plus de 6 heures de classe (c'est heureux !), par jour et 3 h 30 par demi-journée, pas plus de 24 h dans la semaine. Il est aussi possible de déroger au calendrier national et de s'organiser comme suit ; faire 4 jours, moins de 24 h par semaine et de rattraper sur les vacances scolaires. Avec un temps de classe de 5 h 30, cela fait un peu plus de trois semaines à rattraper ; pour un temps de classe de 5 h 15, près de 5 semaines ; pour 5 h, 9 semaines.

Un double trompe œil est donc mise en place. On le rappelle, pas de retour à 4 jours hors dérogation. Écoles et communes doivent donc dans la précipitation effacer tout le travail accompli ces dernières années. Même des municipalités socialistes (dont certaines ont défendu la réforme) pressées budgétairement et par le temps, sont prêtes à effacer en trois semaines l'acquis de 5 ans de travail.

Le ministre, le jure une fois de plus, il va « écouter les acteurs, aller sur le terrain, être pragmatique et faire ce qu'il convient, de sorte que l'on ne va pas faire du détricotage puisque communes, les communautés éducatives qui sont satisfaites à 4,5 jours vont pouvoir rester. En revanche, celles et ceux qui ne sont pas dans un système qui ne va pas, là où la situation est insatisfaisante. » Bref, sachant le retour à 4 jours néfaste pour les élèves et la réforme de Peillon impopulaire, le ministre renvoie la responsabilité aux acteurs de terrain et se lave à l'occasion de la sienne. Ce n'est pas lui qui aura autorisé ce retour en arrière, c'est « le terrain » qui a su s'adapter « là où situation est insatisfaisante », peu importe les « inconvénients de la semaine de quatre jours, qui ont été mis en évidence de manière répétée », notamment pour les élèves en difficultés. Obtenir momentanément la satisfaction des maires, avant de leur faire porter les prochaines économies de l’État comme Hollande a su le faire et faire un « coup » pendant les élections législatives compte plus que la réussite des élèves. Peu importe aussi que des collectivités, parmi les plus pauvres de France, soient prises en ciseaux avec d'une part la baisse des dotations et d'autre part la création de services à la population impliquant de nombreux nouveaux emplois. Je suis certain que la relative stabilité du chômage des jeunes est liée aux rythmes scolaires où ils sont devenus animateurs. En tout cas, c'est le cas dans de nombreuses communes que je connais. Nous savons aussi que la réforme a permis une hausse du temps de travail des femmes et donc a amélioré l'égalité hommes/femmes. Ces effets externes à la réforme sont pourtant des gains non négligeables.

Aujourd'hui, pour les collectivités qui emploient des contrats aidés pour l'animation, avec tous les inconvénients que cela implique, seront encore une fois de plus déstabilisées à cause de la baisse du taux de prise en charge par l'Etat sur ces contrats et de la baisse de leur nombre. Même les collectivités volontaires sont poussées par le gouvernement actuel à revenir à 4 jours par simple mesure d'économie et non dans l'intérêt de l'enfant. 

À moins que... si l'on tend attentivement l'oreille durant l'émission de Louise Tourret, JM Blanquer ne parle que d'un retour possible à la semaine de 4 jours, mais jamais du temps de la journée qui est le temps primordial pour les apprentissages. Le rapport du Sénat, à mon sens, anticipe les intentions du ministre qui veut poser la question des rythmes scolaires dans leur globalité.

Le scénario qui vient est donc le suivant : on annonce un faux retour à 4 jours pour ouvrir le débat. Majoritairement contre, les enseignants, parents et municipalités se préparent à ce retour. Une fois tout le monde prêt, le ministre rappellera que le temps de la journée scolaire doit être raccourci et donc qu'il faudra donc réduire le temps des vacances. Croyant gagner en confort, les enseignants seront pour les uns favorables (minoritairement à mon avis) et pour les autres défavorables, mais surtout divisés et ridicules face au pays. Peut-on travailler 4 jours par semaine et 16 semaines de vacances ? Le ministre jouera le pays « réel », « celui qui travaille » contre les privilèges des enseignants. À mon sens, c'est ce qui est en train de se jouer.

J'ajouterai une mise en garde auprès des municipalités trop pressées de défaire ce qu'elles ont fait dans la douleur. Le retour à 4 jours n'implique pas en retour automatiquement un abandon des temps périscolaires. Si la journée est réduite, avec un nombre de jours de classe plus important, il faudra mettre en place plus d'activités que par le passé, mais...sans les financements. 

Une annonce en trompe œil

Dans tous les cas, la question est celle du retour d'une école garderie cohérente avec la réforme du code du travail.

Si nous retournons à la journée de la classe de 6 h, les municipalités vont sauter sur l'occasion pour faire des écoles des lieux de garderie alors même que le temps d'apprentissage sera fortement réduit de plusieurs semaines par an et d'une année sur 5 ans. Si la journée de classe est inférieure à 6 h avec des vacances raccourcies et une semaine à 4 jours, le nombre de jours où les enfants seront gardés par l'école augmentera, mais impliquera tout de même la mise en place de temps périscolaires. Les conditions d'apprentissage dans ce contexte comptent peu dans ces nouvelles organisations ; la régularité 5 jours sur 7 des couchers et levers des élèves qui permet d'instituer des règles et d’habitudes compte là aussi peu ; la déstabilisation constante de la communauté éducative (enfants, parents et enseignants) compte encore moins.

Une autre manière de faire aurait été de développer parallèlement l'accueil des élèves handicapés et en lourdes difficultés dans les classes avec des aides humaines (auxiliaires de vie scolaire et aides éducateurs) qui en plus de leur 24h de classe pourraient compléter leur temps de travail avec 11h à 15h en temps péri-scolaire. Des vrais emplois, avec de vraies qualifications qui seraient supportés financièrement sur 24h par l’État et 11h par les collectivités. On peut imaginer aussi, dans l'esprit du « retour des heures supplémentaires » et des dispositifs du type « devoirs faits », des crédits d'heures alloués aux écoles par les Rectorats pour faire faire aux enseignants des heures supplémentaires (pour les volontaires) ou payer des intervenants, des associations… cela se fait déjà, de manière restreinte dans l'éducation prioritaire. Ces moyens pourraient être étendus. On pourrait investir dans l'éducation populaire pour réduire les inégalités, notamment dans les zones rurales qui rencontrent des difficultés d'organisation.

Mais l'objectif est ailleurs : faire garder plus longtemps les enfants. Les responsables de l’échec à l'école sont bien de retour.

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