Un renversement copernicien pour l’école

Je propose en exclusivité aux lecteurs de Médiapart LA solution aux problèmes de l'école. Ce chapeau alléchant ou risible n'a d'autre but que d'attirer le chaland sur mon billet. Ce que je propose est à la fois plus modeste mais non moins essentiel. Il s'agit de supprimer le débat sur l'école !

Je propose en exclusivité aux lecteurs de Médiapart LA solution aux problèmes de l'école. Ce chapeau alléchant ou risible n'a d'autre but que d'attirer le chaland sur mon billet. Ce que je propose est à la fois plus modeste mais non moins essentiel. Il s'agit de supprimer le débat sur l'école !

En effet, le débat sur l’école n’en finit pas et n’en finira jamais tant que nous persisterons à croire qu’une école qui crée des inégalités est un problème et non l’aiguillon qui nous indique les solutions. Tout comme pour la sélection de l'équipe de France de football où tous les Français ont un avis, tout le monde à un avis sur l'école et sur ce qu'il faut faire. Je propose que l'on ne fasse plus rien mais que l'on change le regard que nous portons sur nous-même au travers de l'école. En poussant un peu je pourrait dire qu'il n’y a pas de problème de l’école.

 

Le mythe idolâtré

 

Si Jacques Rigaudiat dénonce le mythe de l’égalité des chances dans son billet, sur son blog, je souhaiterais, pour ma part, pointer « un mythe tenacement enraciné dans nos mentalités et nos représentations » auquel Jacques Rigaudiat n’échappe pas. Pas plus que tous les intervenants du débat des intervenants de Ripostes (qui m’a donné la nausée, physiquement j’entends).

Je reprends l’argumentaire édifiant de notre auteur comme étant symptomatique d’une mentalité très spéciale qui court dans notre pays.

 

Après avoir rappelé que la démocratisation de l’école n’a pas conduit à rendre réelle l’égalité des chances par le mérité du fait de la reproduction sociale (P. Bourdieu), l’auteur évoque les conditions sociales d’un nouveau capitalisme qui délient les personnes de leurs attaches sociales pour en faire des individus narcissiques. Ceci conduit à un nouveau discours, celui de notre Président, qui invite à réactiver l’idée que les conditions sociales de chacun ne sont que le fruit de dons personnels et de la force de caractère des individus et non la conséquence rapports sociaux où les forts sont toujours les mêmes de génération en génération. Chacun ne peut donc compter que sur soi du début jusqu’à la fin de sa vie, là réside la vraie égalité des chances.

Contre cette égalité qui n’a jamais, et ne sera jamais juste, Jacques Rigaudiat défend la solidarité (gestion collective des risques de la vie) plutôt que l’assistance (gestion individuelle par le don ou la prévoyance) et une « une école de l’émancipation […] sociale, qui permet de sortir de sa condition plutôt que d’y demeurer limité. ».

Le voilà le vrai mythe. Alors, que l’auteur du billet construit son argumentation sur la Reproduction sociale opérée et renforcée par l’école, il conclue que c’est par l’école que les inégalités sociales vont se résoudre !

Si je partage des points d’accords avec Jacques Rigaudiat, (notamment le fait de rapprocher l’état de l’économie avec le système scolaire, je vais y venir) je ne peux plus entendre ce refrain trop joué partout en France. Il consiste, parfois dans la même phrase, à dénoncer l’école comme facteur de reproduction des inégalités sociales et souhaiter qu’elle joue un rôle dans la réduction des inégalités sociales.

 

Je demande donc au lecteur d’opérer révolution copernicienne pour accepter une évidence ridicule de simplicité :

L’école n’a pas été organisée pour réduire les inégalités sociales.

Ceci est vrai historiquement d’abord. Ce n’est pas son rôle quand Napoléon créa les lycées ; ce n’est pas plus son rôle quand Jules Ferry prend la plume pour écrire aux instituteurs. En effet, il souhaitait « que [les] enfants rapportent de [la] classe de meilleures habitudes, des manières plus douces et plus respectueuses, plus de droiture, plus d'obéissance, plus de goût pour le travail, plus de soumission au devoir, enfin tous les signes d'une incessante amélioration morale alors la cause de l'école laïque sera gagnée... ». Bref, un homme nouveau, un homme civilisé, permettant d’installer durablement la République. « Le bon sens du père et le cœur de la mère ne s'y tromperont pas, et ils n'auront pas besoin qu'on leur apprenne ce qu'ils vous doivent d'estime, de confiance et de gratitude » envers l’école et la République bien sûr. Il n’est pas question d’égalité des chances. Il devient question d’égalité des chances avec la « démocratisation » de l’école (la massification) et l’instauration du collège unique sur le modèle du « petit lycée ». Or, P. Bourdieu avait démontré les effets inégalitaires de l’idéologie méritocratique devant permettre de réaliser l’égalité des chances. Plus de quarante ans plus tard, les inégalités scolaires persistent et s’aggravent depuis quelques années après un court reflux.

L’école n’a pas été organisée pour réduire les inégalités sociales.

Ceci est vrai logiquement ensuite. Pourquoi une institution qui produit de l’inégalité se mettrait à produire de l’égalité. C’est comme vouloir que 2 et 2 fassent 5.

C’est aussi un peu cette histoire où un homme se tape continuellement la tête contre un mur, geint de douleur, et ne trouve d’autre solution que de réduire ou d’allonger la longueur du mur ou de remplacer les briques rouges par du béton gris. Les réformes ressemblent aux solutions de cet homme : plus ou moins de profs, d’heures de cours, de pédagogie, de savoirs… Nous sommes dans une relation complètement perverse face à l’école (et les enseignants sont peut-être les pires dans ce système car ils acceptent d’endosser le rôle gratifiant, il est vrai, de super-héro donquichottien mais aussi celui de super-martyre supportant la totalité de l’échec des enfants) : on veut qu’elle fasse ce dont on sait pertinemment qu’elle n’a jamais réussit à faire.

L’école n’a pas été organisée pour réduire les inégalités sociales.

Ceci est vrai ailleurs enfin. Les inégalités sociales sont la résultante de… rapports sociaux. Lapalissade. Certes mais qui n’est pas (ou plus) admis en France. Voici une histoire, vrai cette fois, où, un jour, l’Europe s’était réunie sur le thème des moyens à employer en vue de la réduction des inégalités. Chaque pays y allait de son analyse : rapport dans le travail, entre hommes et femmes, entre travailleurs et chômeurs, entre nationaux et issus de l’immigration… et de ses solutions : perspectives de carrière au sein des entreprises, facilité la garde d’enfants, amélioration de la formation, discrimination positive…A la fin de la réunion, le petit français propose ce qui lui parait comme une évidence : « et l’école, elle aussi permet de lutter contre les inégalités ». Ces collègues le regardèrent avec des yeux tous ronds : ils ne comprenaient pas ce lien entre réduction des inégalités et école. En effet, ceci est étonnement quand on sait que l’école n’a jamais contribué à réduire les inégalités.

 

 

Le renversement de l'idole

 

Ceux qui me liront ne me comprendront qu’à moitié s’ils pensent que je suis désespéré et aigris ! (et pourtant si jeune !). Je vous invite à accepter cet état de fait sur l’école pour percevoir autrement le problème de l’inégalité sociale. Il faut opérer une révolution copernicienne pour l’école et ne pas supposer qu’elle est au centre du règlement de la question sociale mais bien une planète éloignée. Je m’excuse de mobiliser Copernic (et Kant) pour ce qui me parait si trivial...mais l’aveuglement me semble si généralisé…

 

Il est communément admis que les inégalités se réduisent quand le rapport de force entre Capital et Travail est favorable au dernier, ce qui n’est pas le cas depuis plus de trente ans, et quand l'État joue un rôle de fort redistributeur.

Bien, me rétorquera t’on, mais il s’agit d’inégalité d’argent et non de place dans la société. Effectivement, mais ceci n’est vraie qu’en partie. Les luttes sociales ont toujours permis de donner un sens à une vie, généralement formulé sous l’expression « pour que mes enfants vivent mieux », et les victoires ont donné de la fierté à ceux qui ont conduit ces luttes. Il ne s’agissait pas seulement d’obtenir des « avantages sociaux » (sic) maisaussi d’être à l’égal des puissants. Les corps intermédiaires, hier syndicats et PCF, permettaient d’avoir des parcours de promotion sociale hors des entreprises. Il s’agissait de réaliser l’égalité politique, idéal de notre démocratie. L’égalité est donc une entreprise politique et il faut lutter contre les inégalités sur le champ politique. De l’information libre à la sollicitation du suffrage universel en passant par les syndicats et les associations, l’engagement de tous doit être le maître mot de la lutte de contre les inégalités. Les nouvelles armes de la démocratie de proximité doivent aussi mobilisées.

On me répondra à nouveau : allons, admettons que l’égalité politique soit acquise, cela ne résout les inégalités sociales. J’évoquerai ici un lien qui me semble fort entre structure sociale d’un pays, structure économique et structure scolaire. La France est un pays où la main d’œuvre peu qualifié a toujours été très importante (en nombre) et l’est toujours. Pour faire vite, il ne faut pas regarder le nombre d’ouvrier mais celui d’ouvrier-employer(e) qui représentent la moitié de la population (le couple type, quand il n’y a pas chômage, c’est un ouvrier et une caissière). Le coût de la main d’œuvre ayant augmenté, l’augmentation de la richesse nationale, et le maintien ou l’accroissement des inégalités, n’a été possible que du fait d’une économie française fortement tournée vers sa consommation intérieure forte.

Des pays contraints par un marché intérieur plus réduit, type pays scandinaves, doivent produire des biens et des services à haute valeur ajoutée et se tourne vers l’exportation. La conséquence est que les entreprises emploient une part plus importante de la population dans des métiers plus qualifiés. On est naturellement porté à penser que ceci a été possible par un investissement conséquent dans l’école pour faire monter le niveau et atteindre ces emplois. On aurait mis simplement les bœufs devant la charrue.

Or, je fais l’hypothèse que comme dans les théories qui démontrent que c’est la croissance de la démographie qui stimule l’innovation dans l’agriculture, une économie tournée vers des biens et des services à haute valeur ajoutée stimule la réussite scolaire. Il faut mettre la charrue avant les bœufs. Du seul fait qu’il y ait des postes à haute valeur ajoutée à pourvoir, le niveau d’instruction monte nécessaire chez les adultes. La nécessité économique, les investissements en formation des entreprises et l’ouverture de perspectives de carrière pour les individus sont les facteurs entrainants l’augmentation du niveau. C’est dans ces conditions que les enfants sont pris dans un cercle vertueux avec leurs parents. Ainsi, l’ascension sociale des parents est la condition de réussite scolaire des enfants.

Du fait du peu de mobilité sociale en France (certainement personne reste au SMIC toute leur vie, sans changer de métier ou pire d’emploi !), nous avons peu de mobilité par l’école. La situation de la mobilité sociale s’étant dégradée depuis la fin des années soixante-dix, notre système scolaire a donc produit plus d’inégalités. Le degré d’ouverture d’une société induit la réussite scolaire de sa population et non l’inverse comme nous le croyons en France.

Nous pouvons être inquiets pour l’avenir car la France ne prend pas ce chemin de l’ouverture sociale. Le développement forcé du secteur du service à la personne par la défiscalisation suit une logique d’attribution d’emplois précaires (peu de plein temps dans ces services) à des personnes que l’on estime irrémédiablement non-qualifiées (ce sont des disqualifiées). Ce qui pose problème, ce n’est ni les métiers, ni les personnes de ce nouveau secteur mais les conditions dans lesquelles le secteur est créé. Par la défiscalisation, on réduit la part possible de redistribution et les investissements dans l’avenir (formation et recherches) et on enferme une large population dans un déclassement durable et précaire. Dit plus directement, pour augmenter le nombre d’emplois dans le secteur des services à la personne, il faut augmenter les ressources financières des plus riches qui paient l’impôt et réduire les opportunités en faveur des plus démunis afin qu’ils soient requalifiés comme « domestiques ». L'organisation du secteur a été pensée pour les employeurs, les particuliers et les plate-formes de services, et non pour les travailleurs. D'où une double inquiétude pour l'école : des métiers non-qualifiés sans perspectives. Le marché intérieur est une nouvelle fois visée car, il s'agit d'emplois non-délocalisables.

 

 

Quels sont les solutions pour réduire la facture scolaire ?

 

Dans la perspective que je défends, une réforme pour améliorer les résultats scolaires des élèves ressemblerait donc à peu près à cela :

  • des investissements lourds dans la recherche (15 milliards, ce serait une bonne somme, non ?)

  • un renforcement des rôles des syndicats et même une obligation de se syndiquer dans les PME

  • augmentation du nombre d'inspecteurs du travail

  • aide aux développement des PME

  • le développement de la démocratie participative avec des jours libérés pour agir et s’informer (comme cela existe dans certaines professions)

  • une « libération » des médias

  • amélioration (quantité et qualité) de la garde d’enfants et des congés de maternités ; soutien aux parents isolés

  • amélioration des réseaux de transports… en fait ; tout ce qui contribue à ouvrir notre société ; à faire en sorte que les puissants ne soient pas les seuls à être libres d’agir

  • ... je vous laisse imaginez la suite, je crois que vous avez compris le principe.

 

N'y aurait-il rien à faire à l'école ?

(Je ne parlerai ici que de mon domaine, l'école maternelle et élémentaire)

 

Si, bien évidemment il y a quelque chose à faire mais seulement des réformes à la marge de ce que je décrivais au-dessus. Bien que mal préparée (objet d'un prochain billet ?), la mobilisation des heures du samedi matin pour les élèves en difficultés peut être une bonne chose. Le soutien public, gratuit et laïque des élèves hors des heures de classe est souhaitable si cela ne s'appelle pas Stage de Rattrapage (poudre aux yeux !) et qu'il ne se limite pas à une fois 15 heures pendant des vacances mais devienne un soutien régulier et hebdomadaire (en supprimant la défiscalisation du soutien scolaire privée pour réaffecter l'argent vers le service public)

S'il y a bien une réforme d'importance à faire, c'est celle qui concerne le taux d'encadrement en maternelle. Dès la maternelle, pas seulement en fin de maternelle, nous savons quels sont les enfants qui ont des manques et qui auront des difficultés. Deux adultes (un enseignants et une ATSEM) dans le meilleur des cas pour plus de 25 enfants ne permet pas de combler certains manques des élèves. Je ne parle pas de l'augmentation du nombre d'enseignants mais plutôt de rapprocher le taux d'encadrement des maternelles (au moins jusqu'à la Grande Section) des crèches 1 pour 8). Sans cela, les enfants n'ont pas assez d'occasion de parler avec les adultes : à raison de 5 heures de classe dans la journée (si on ne compte pas les siestes pour les plus petits) avec 25 élèves, un enseignants doit ne peut échanger que 12 minutes avec chaque élève. C'est le manque de vocabulaire et d'expression orale grammaticalement correcte qui font défaut chez beaucoup d'enfants. Oui, là, et seulement là, je veux bien parler de l'école comme un des lieux pour lutter contre les inégalités.

 

 

Quel est donc le sens de l'école ?

 

L'objectif de l'école est politique et uniquement politique. L'école doit retrouver son sens originel formation du citoyen. Il s'agit de faire un homme sociable et capable de comprendre les problèmes de son temps pour intervenir dans l'espace publique. Apprendre pour défendre ses droits, pour en conquérir de nouveaux, pour être appelé à prendre des responsabilités publiques. C'est la poursuite de notre idéal de faire que les hommes soient égaux en dignité et en droits. Rien de plus. Aucune autre espèce d'égalité n'est possible mais le projet n'en est pas moins noble et grand. Les caissières resteront caissières mais auront à cœur de se battre pour améliorer leurs conditions de travail et modifier le cadre légal (étant élues députées) qui les régissent et voire repenser la redistribution de la richesse. La fin de la scolarité deviendra enfin le point de départ de la lutte contre les inégalités et non son point final mythique.

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