Appel à Luc Ferry, ancien Ministre de l'Education nationale

 

Je sais que vous êtes convaincu que votre choix en 2003 était le bon. Le dispositif ne demandait qu'à être correctement évalué puis à être appliqué là où cela s'imposait comme une nécessité. Afin que vous soyez assuré de l'urgence de ma demande, je vous transmets des éléments chiffrés, éclairants et édifiants, qui résument à eux seuls la pertinence de votre action passée.

 

Que l'on me pardonne d'être un peu technique mais certaines précisions sont nécessaires.

 

Les enseignants de CP de la ville de Lodève ont l'habitude, avec l'appui des enseignants du RASED, de faire passer les tests prédictifs Inizan à tous les élèves de CP.

Ce test, conçu en 1963, autre époque pour l'école, à partir d'un échantillon représentatif d'élèves de CP, se passe en deux sessions : une en mars et l'autre au mois de juin. Il a pour but d'aider les enseignants dans le repérage des difficultés en lecture afin de préparer un travail précis de remédiation jusqu'en juin. Les élèves obtiennent un score qui les positionne dans l'un des déciles de référence. Le premier décile correspond aux scores les plus hauts et le dixième aux scores les plus bas. Le score de 103, huitième décile, est considéré comme un seuil autour duquel, et plus encore en dessous, on estime que la situation est préoccupante.

Mais le score a aussi une signification prédictive. C'est tout l'intérêt de ce test. Ainsi, un enfant qui obtient un score de 110 en mars doit atteindre un score de 110 en juin pour que l'on puisse qualifier sa progression de normale. Si son score de juin est inférieur, c'est que sa progression est plus lente qu'à la normale et s'il est supérieur, c'est qu'il a appris, en quelques mois, plus vite que les enfants du même âge. La progression d'un élève d’aujourd’hui est donc dite normale quand il progresse comme les élèves normaux des années soixante.

 

En mars, dans mon école, 52% des enfants (13/25) avaient un score autour de ou inférieur à 103 (2 élèves autour de 103). De mars à juin, un travail coordonné de l'enseignante de la classe avec l'enseignante de CP renforcé et l'intervention du RASED ont fait chuté ce pourcentage à 20 %* (3 élèves autour de 103 et 2 bien inférieur). Ce n'est donc pas moins de 8 enfants qui ont appris plus vite, et ont donc rattrapé leur retard, en quelques mois. Il est à noter que nous avions choisi dans l'école de ne pas utiliser le temps du nouveau dispositif de l'aide personnalisée pour les élèves de CP car il nous paraissait évident que cela surchargerait ces élèves.

 

Sans le dispositif de CP renforcé, et sans le RASED, cela n'aurait pas été possible. Il faut le dire franchement. Les résultats d'une autre école renforcent ce sentiment : avec le même travail coordonné entre l'enseignant de la classe, l'enseignant de CP renforcé et le RASED, le nombre d'élèves en difficulté de lecture passe de 5 à 1 de mars à juin. On retrouve ce même constat quand une étroite collaboration lie l'enseignant de la classe et les enseignants de CP renforcé.

 

Mais il ne s'agit pas seulement de sentiments. Une étude de 2001 du Haut comité à l'évaluation de l'école affirmait que, pour être efficace, une politique de réduction de la taille des classes devait se concentrer sur les petites classes du primaire, notamment le CP. Ce rapport a certainement contribué à votre décision de créer les CP renforcés. Toutefois le rapport était prudent par manque de travaux français sur le sujet. Thomas Piketty lèvera ses doutes dans son étude de mars 2006 : les réductions de taille des classes sont d'autant plus efficaces que les élèves sont plus jeunes.

 

Alors, oui, comme vous, je crois à la pertinence de ce dispositif et il me paraît totalement dénué de sens, d'un point de vue strictement économique, de supprimer de tels postes quand on sait ce que la difficulté de lire coûte à la collectivité. Les objectifs budgétaires à court terme ont pris le pas sur les bons investissements. D'un point de vue pédagogique, et au-delà du bénéfice évident pour les élèves et leurs familles, ce type de dispositif favorise l’invention d'autres manières de travailler en classe et permet l’évolution positive des pratiques des enseignants.

Il est urgent de rétablir ce poste pour les élèves qui feront leur rentrée en septembre car les besoins sont là. J'ose croire que nous pourrons ensemble trouver les arguments pour convaincre. Je suis à votre entière disposition.

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* Pour information, en 1971, ce sont 28 % des élèves qui n'atteignaient le score de 103.

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