Bretons, Savoyards, Corses, Antillais ... : On est tous des immigrés

Aujourd'hui, on traverse la Méditerranée pour venir chercher la promesse d'une vie meilleure. Mais, à une époque pas si lointaine, ces migrations ne se faisaient pas à la nage, mais à pieds, à cheval ou en train. L'exode rural a été le premier grand mouvement migratoire. Et la tendance jacobine de la France a conduit à une très forte "immigration intérieure".

« Il est remarquable avec quelle irrévérence les Parisiens traitent les peuples étrangers. Pour eux, les voleurs commerciaux sont des Juifs; les usuriers des Arabes; certains voleurs qui font un coup bien connu des garçons de caisse, des Américains; les créanciers sont des Anglais, les gens de peu d’éducation sont des Savoyards... ». 

Ces mots, on peut les trouver dans l’édition du 5 décembre 1858 du Journal de Vienne et de l’Isère. S’ils permettent de mesurer l’arrogance dont faisaient déjà preuves les habitants de Paris, ils rappellent également que, sous le Second Empire, les habitants originaires de Chambéry, d’Annecy ou d’Albertville étaient considérés comme des étrangers. Ils n’étaient en effet pas (encore) Français. Ils ne le deviendront qu’en 1860, en même temps que les Niçois. Mais les Savoyards ne furent pas les premiers habitants de ce qu’on appelle actuellement les « provinces » à « émigrer » à Paris. Avant eux, il y avait eu les bougnats d’Auvergne, les Bretons dans le quartier de Montparnasse, les Alsaciens de la Petite Alsace, dans le 13eme arrondissement, ou les Bourguignons (pour ne citer qu’eux).

Ce sont ces « petites patries » qui ont fait notre grande Nation

L’historien Olivier Grenouilleau a inventé le terme des « petites patries » pour désigner les « provinces » de l’ancien régime, ces territoires du royaume de France rebaptisés en départements et en régions par la Révolution Française. Car avant que l’abbé Siéyès et Condorcet ne décident de redécouper la France en divisions administratives qu’il est possible de traverser à cheval en une journée (loi de départementalisation de 1790), le pays était un patchwork de duchés, de principautés ou de comtés qui, au cours de l’Histoire, étaient devenus vassaux du roi de France.

Provinces françaises avant leur abolition, en 1789 Provinces françaises avant leur abolition, en 1789

Car la colonisation a d’abord eu lieu au sein des frontières actuelles de l’Hexagone. Avant de devenir cet empire colonial qui s’étendait de Pointe-à-Pitre à Saïgon, il d’abord fallu que le royaume des Francs de Clovis devienne la France. Et cela s’est fait au prix de conquêtes militaires ou diplomatiques (les mariages étaient une manière assez courante de sceller la destinée de deux pays).

Si nos ancêtres étaient tous Gaulois (en France métropolitaine), nous sommes ensuite devenus Bretons, Berrichons, Picards, Normands, Lorrains, Bourguignons, Dauphinois, Gascons, … À la chute de l’empire romain, chacun des peuples qui formaient le grand ensemble de la Gaule, a évolué de son côté, formant ces « petites patries ».

Ainsi, la France comptait plus de 50 langues « régionales » (parlées localement, depuis plus longtemps que le français), ce qui en faisait le pays le plus multilingue d’Europe, juste devant l’Italie. Certaines étaient partagées entre plusieurs provinces (le savoyard, le dauphinois, le lyonnais et le forézien étaient des dialectes de la même langue : l’arpitan ou franco-provençal), tandis que dans d’autres régions, plusieurs cohabitaient (comme en Bretagne, avec le breton et le gallo).

En fait, le grand remplacement a déjà eu lieu

Parce que ces « provinces » représentaient trop l'ancien régime, et que tout ce qui rappelait la monarchie était à abattre, la Révolution a remplacé ces « petites patries » (dont certaines jouissaient d'une certaine autonomie, comme la Bretagne, qui avait son propre parlement) par des départements républicains et jacobins. À présent, tout serait géré depuis Paris. Un Catalan de Perpignan ou un Picard d'Amiens devaient être Français de la même manière qu'un bourgeois de Montmartre.

L'une des premières choses à laquelle s'attela la Convention fut de s'assurer que tous ces paysans de provinces (la France était alors un pays très agricole) parlaient la même langue. Mais pas n'importe laquelle. La leur, celle de Paris.

Le 4 juin 1794, l'abbé Grégoire présenta son rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française. Rapidement, l'école de la République devint un puissant instrument pour imposer le français de partout dans l'Hexagone. À coups de règles sur les doigts et d'humiliations, les instituteurs et institutrices empêchaient les petits Bretons, Auvergnats ou Bourguignons de parler leur langue maternelle. On leur enseignait à la place la langue de Molière. 

Plus tard, la circonscription militaire fut également une arme d'assimilation importante. Lors de la Première Guerre Mondiale, la Bretagne a été la région qui a payé le plus lourd tribu. De nombreux Savoyards furent enrôlés de force dans l'armée, en dépit du traité de rattachement de la Savoie à la France qui garantissait la neutralité d'une partie de la Haute-Savoie

Dans les années 1960, alors que le mouvement de décolonisation était en marche et que l'empire colonial français s'émiettait, Paris était prêt à tout pour conserver ces dernières possessions d'outre-mer. Mais plutôt que d'investir sur place pour y développer une économie locale, la France préféra subventionner les Antillais et les Réunionnais pour qu'ils viennent en métropole. En vingt ans, plus de 260 000 ultramarins ont émigré dans l'Hexagone. Michel Debré, son créateur, alla même jusqu'à placer des enfants Réunionnais, dont certains n'étaient même pas orphelins, dans des familles françaises, afin de repeupler certains départements touchés par l'exode rural (Creuse et Aveyron). 

Pour conclure, citons la réforme territoriale de 2015 qui, en faisant passer le nombre de régions de 22 à 13, a terminé d'achever les identités régionales de notre pays, jadis si multiculturel. Les Auvergnats, de langue d'oc, ont fusionné avec les Rhônalpins, qui, eux, parlent arpitan. Les Alsaciens, les Champenois et les Lorrains font désormais partie du même ensemble, tout comme les Vendéens et les Berrichons. Et puis, les Catalans et les Basques attendent toujours d'exister un jour sur une carte de France. Tout comme les Savoyards espèrent toujours avoir leur propre région

Le local, c'est la clé

Les écologistes ne cessent de le répéter. Acheter local, vivre local, c'est important. Mais cela passe déjà par avoir un territoire dynamique. C'est pour cela que l'enjeu des élections Régionales qui arrivent est plus important qu'il n'y parait. Les grands discours sur l'effondrement de la biodiversité ne servent à rien si on n'est pas capable de sauver la diversité culturelle de notre pays. Dans cette optique, la liste Régions et Peuples Solidaires, dont fait partie Paul Molac, le député du Morbihan à l'origine de la récente loi sur la protection des langues régionales, fédère les partis politiques régionalistes et autonomistes progressistes, pro-européens et écologistes de l'Hexagone. 


Sébastien Mayoux, fier rhônalpin et auteur de romans dont l'intrigue se déroule entre Rhône et Alpes

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