La grève est-elle démocratique ?

L’attitude des grévistes prendrait la France « en otage ». « Ces agissements sont inacceptables » clament les chefs du gouvernement, relayés par la majorité des médias qui déplorent « la galère des usagers et automobilistes ». « La CGT radicalisée, danger pour la démocratie » peut-on lire sur un blog du Figaro. Alors, en ces temps de grèves et de mouvements sociaux, qu’en penser ?

Reproduction d'une note d'analyse publiée par le think tank Pour La Solidarité, écrite en juin 2016 à l'occasion des premières grèves et manifestations contre la loi travail. 

AVANT-PROPOS

L’histoire de nos pays est colorée par les luttes sociales et politiques. La France porte fièrement sa révolution comme l’acte politique par excellence qui permit l’avènement de la démocratie dans le monde. La grève générale belge (1960 - 1961) avait en son temps impressionnée par sa spontanéité et son étendue. De Gandhi aux mineurs anglais face à M. Thatcher, de mai 68 aux révolutions arabes, de M. Luther King aux employés d’Air France, ces luttes sont autant de pierres angulaires d’après lesquelles nous pouvons mesurer les efforts qu’il a fallu déployer pour « conquérir » nos droits.

Pourtant, hommes politiques, médias et opinion publique tendent souvent à l’oublier. « Nous sommes en crise » rappellent-ils. Crise financière, crise des réfugiés, crise terroriste. Dans ce contexte, la grève ne serait-elle pas un luxe que nous n’avons pas les moyens de nous accorder ? Le Premier ministre belge, Charles Michel s’est clairement positionné : « au travail ! (…) le droit de grève n’est pas absolu ». Il en appelle « au respect de la liberté de circuler et de travailler pour des millions de citoyens et d’étudiants qui ont besoin de se déplacer » . La grève ne serait-elle donc qu’un moyen pour une minorité de faire passer sa volonté devant celle de la nation, que représentent les gouvernements élus démocratiquement ? Par son caractère imposé et parfois violent, la grève ne serait-elle pas finalement un déni de démocratie ?

Face à ces questions, le parti pris de la présente note d’analyse n’est pas de rentrer dans les controverses politiques. Il est simplement de poser quelques balises théoriques afin de savoir si une grève peut être à juste titre considérée comme une négation de la démocratie ou bien au contraire un acte constitutif qui l’affirme.

INTRODUCTION - Petits éléments de définition

Pour introduire notre propos, commençons par un bref travail de définition portant sur les deux termes de la question.

« Grève » provient étymologiquement de la Grève, nom d'une place parisienne (en sable ou grava en latin), où les ouvriers sans travail se réunissaient pour se faire embaucher. Elle est aujourd’hui considérée comme une cessation collective et concertée du travail en vue d'appuyer des revendications sociales et/ou politiques. Mais la notion de démocratie, elle, s’avère plus complexe à cerner.

Tout le monde en connaît l’étymologie : dêmos (peuple) et kratos (pouvoir). La démocratie est avant tout l’idée de donner le pouvoir au peuple. Cette dernière peut se décliner par une forme de gouvernement, c’est-à-dire une structure politique et d’organisation sociale, censée la concrétiser. C’est dans la Constitution qu’est déterminée la façon dont les pouvoirs sont répartis. Dans la plupart de nos pays, cette dernière établit, en plus de la séparation des pouvoirs (judiciaire, législatif, exécutif), une forme démocratique appelée « représentative ».

Nous considérons aujourd’hui que le meilleur moyen de donner le pouvoir au peuple, c’est qu'il le délègue. Les raisons avancées, et qu’il faudrait questionner, sont multiples. La plupart des citoyens ne seraient pas en capacité de prendre des décisions éclairées, et il parait légitime que des experts s’en charge. Il serait d’ailleurs difficile que l’ensemble de la population vote en permanence les lois qui la régiront. Ceci par manque de temps ou plus trivialement par la simple difficulté matérielle de réunir constamment l’avis de 66 millions de personnes, si l'on prend l'exemple de la France.

Autrement dit, nous pensons que la façon la plus juste et efficace de nous faire entendre, c’est de donner notre voix à un représentant. Est-ce pour autant que nous en sommes réduits au silence ? Toute la question est là. La grève est une action qui ampute une liberté à ceux qui ne la font pas. Puisque la majorité de la population n’a pas voté pour une grève, elle semble en un sens imposée et illégitime. Cette note d’analyse s’attachera à comprendre les rapports de force qui s’opèrent avant qu’une grève ne se déclenche. Nous montrerons que ce sont les grévistes qui sont soumis à des pouvoirs non-démocratiques, qui leur amputent des libertés, et ce de manière imposée et illégitime, et que la (une des seules) façon(s) qu’ils ont de s’y opposer, est par l’acte de grève.

I - DÉMOCRATIE REPRÉSENTATIVE : OXYMORE

Dans l’histoire, la démocratie représentative n’a pas toujours été le gouvernement le plus valorisé. Les philosophes grecs, Platon et Aristote parmi d’autres, y redoutaient certaines dérives. La première serait de tomber dans la démagogie, c’est-à-dire qu’un homme maîtrisant l’art de la rhétorique oriente et contrôle la volonté du peuple. À titre d’exemple, la plupart des régimes dictatoriaux, ont à leurs débuts, utilisés des programmes de propagande pour s’attirer les faveurs des gens. La deuxième dérive est celle de l’oligarchie, et plus particulièrement la ploutocratie : gouvernement où la richesse constitue la base principale du pouvoir politique. Ainsi pour Rousseau : « jamais dans une monarchie, l’opulence d’un particulier ne peut le mettre au-dessus du prince, mais dans une république, elle peut aisément le mettre au-dessus des lois ».

Deux éléments aujourd’hui confirment leurs sages craintes et ce pour une raison simple : les médias, rhéteurs de notre temps, principaux vecteurs de l’opinion publique et l’influençant, sont aujourd’hui majoritairement détenues par une minorité de riches fortunés.

« Le principe de la liberté de la presse n’est pas moins essentiel, n’est pas moins sacré que le principe du suffrage universel. Ce sont les deux côtés du même fait. Ces deux principes s’appellent et se complètent réciproquement. La liberté de la presse à côté du suffrage universel, c’est la pensée de tous éclairant le gouvernement de tous. Attenter à l’une, c’est attenter à l’autre. »
Victor Hugo, dans un discours à l'Assemblée constituante de 1848

D’une part donc, la concentration médiatique ne cesse d’augmenter. Le quatrième pouvoir que représentait la presse au XVIIIème selon Balzac, semble ne plus donner une voix d'opposition. On connait les chiffres, en France, 7 des 10 plus grosses fortunes possèdent 90% de la presse écrite et une majorité des chaines télévisées. Si certains pensaient qu’Internet allait libérer les opinions, la réalité les dément : elles y sont encore plus concentrées. Ce phénomène s’accompagne d’un délitement du pluralisme et permet de cultiver « une pensée unique ». L’intellectuel américain N. Chomsky titrait, déjà en 1988, son fameux ouvrage La fabrique du consentement : de la propagande médiatique en démocratie.

Noam Chosmky et Les nouveaux chiens de garde © Les nouveaux chiens de garde Noam Chosmky et Les nouveaux chiens de garde © Les nouveaux chiens de garde

D'autre part, comme le montre bien le documentaire Les nouveaux chiens de garde, la collusion entre intérêts privés et pouvoirs publics est aujourd'hui un secret de polichinelle. Rien d’étonnant lorsqu’on sait que pour certaines élections, la corrélation entre l’audience télévisuelle et les résultats est de 90% . Cela nous rappelle les mots qu’un certain D. Trump a déclaré lors de son meeting annonçant sa candidature : « Je n'ai besoin de l'argent de personne, (…), je m'en moque. Je suis vraiment riche » … et cela semble suffire. 

II - LE POUVOIR DE S'EXPRIMER...OU DE FAIRE LA GRÊVE

Les démagogues se seraient-ils liés aux oligarques ? Les complotistes vous répondront bien volontiers. Mais revenons-en aux grèves. Ce qu'il nous importe de comprendre maintenant est la chose suivante : dans l’idéal démocratique que brandissent les détracteurs des grévistes, quel pouvoir reste-t-il à ces derniers, s’ils doivent le déléguer à des représentants que les médias choisissent pour eux ? Autrement dit : quel pouvoir effectif donne-t-on aux grévistes, avant que ces derniers ne se mettent en grève ?

Selon Foucault, le pouvoir s’apparente à la possibilité de gouverner. Gouverne celui qui oriente, par de multiples moyens, le comportement d’autrui. L’inventeur du clavier gouverne nos mouvements tout autant qu’un homme qui nous menace d’une arme. En somme, détient le pouvoir celui qui « conduit les conduites ». 

Foucault © Foucault

Avant d’être en grève, ce sont les chefs d’entreprises, les lois votées (ou passées à coup de 49.3 et d'ordonnances), les normes établies, les médias ou encore le système économique qui gouvernent les employés. Ce sont nos besoins trop gourmands en électricité, en pétrole, en appareils électroniques et autres biens de consommation que nous voulons à bas coûts, qu’ils produisent sous la contrainte d’une rentabilité accrue, ce sont nos besoins donc, qui les gouvernent imperceptiblement. C’est cet ensemble hétéronome qui leur impose de travailler de telle manière plutôt que d’une autre. Mais finalement, ne sont-ils pas libre de choisir l’emploi qu’ils occupent ? Une simple lecture de P. Bourdieu nous convainc du contraire.

La grève représente pour eux le moyen d’inverser cet ordre établi. Ils cherchent à gouverner à leur tour. Auraient-ils pu le faire par le vote, ou bien par la voix du contre-pouvoir que constituaient originellement les médias ? Nous avons tenté d’esquisser dans cette note d’analyse une réponse : nenni. Nous en concluons ceci : si la grève est le seul moyen pour un groupe d'individus de s’extraire du gouvernement d’autrui afin de se gouverner eux-mêmes, c’est-à-dire d'avoir un quelconque pouvoir sur leur propre existence, l’acte de grève est bien démocratique.

III - QU'EN DIT NOTRE HISTOIRE ?

Mais les grévistes qui font aujourd’hui l’actualité ne s’attachent pas uniquement à leurs intérêts particuliers. Ils souhaitent entre autre protéger le droit du travail, et ce droit nous concerne tous. « Sans la grève et les blocages, nous en serions encore au monde de Zola, de Dickens et du travail des enfants » titre un récent article de l’historien C. Bonneuil.

Par ailleurs, dès 1946, la grève a été reconnue comme un droit constitutionnel en France et par la suite dans la plupart des pays européens : « Le droit de grève [qui] s’exerce dans le cadre des lois qui le réglementent (…) est un principe particulièrement nécessaire à notre temps. » Pourtant aujourd’hui, la grève n’est licite comme droit civil, qu’à condition qu’elle soit « mise au service d'intérêts professionnels qui en constituent le motif légitime »

Autrement dit, la loi ne reconnait pas la légalité des grèves aux revendications politiques. Il faudrait cependant rappeler à ceux qui voient d’un mauvais œil les grévistes, que c’est grâce aux mouvements sociaux que la majorité des acquis (ou plutôt des conquis) sociaux et politiques dont nous jouissons aujourd’hui ont été adoptés. À titre d’exemple, et non des moindres, le sociologue R. Keucheyan nous rappelle que le total des grèves, manifestations, émeutes et autres formes de mobilisation (plus ou moins violentes) augmente systématiquement dans les années qui précèdent les extensions de droit de vote dans l'histoire. Mais ces mouvements ont également permis d’éradiquer le travail des enfants, de faire adopter en 1936 les congés payés et la réduction du temps de travail journalier, l’assurance maladie (1928), des obligations portant sur la sécurité au travail, l’assurance chômage (1958), l’assurance vieillesse (1975), les allocations familiales (1930), le salaire minimum (1950) etc. Autant de mesures qui assurent aujourd’hui un équilibre dans nos vies, et dont il faudra prolonger la liste à l’heure où plus de 3 millions de Français sont « au bord du burn-out ». (Malheureusement, la proposition de loi de F. Ruffin sur la question a été rejetée sans débats début 2018...)

Il faudrait également rappeler à ceux qui ont la mémoire courte que le gouvernement français vient d’utiliser l’article 49.3 de la constitution pour accélérer l’adoption de la « loi travail ». En 2006, F. Hollande avait pourtant, lors d’une interview, défendu avec fougue que : « Le 49.3 est une brutalité, le 49.3 est un déni de démocratie, le 49.3 est une manière de freiner ou d'empêcher le débat parlementaire. » Depuis, le gouvernement de M. Valls a déjà eu recours par 3 fois au 49.3 pour faire voter le projet de loi d’E. Macron. Qui, malgré les motions de censure, avait été adopté.

À cet article du blog du Figaro cité en avant-propos, « La CGT radicalisée, danger pour la démocratie », nous souhaitions répondre par cette tribune du sociologue R. Keucheyan, déjà citée, parue dans le Monde diplomatique : « Si la démocratie semble aujourd’hui en danger, c’est parce que la principale raison de son émergence, la pression populaire exercée pendant un siècle et demi, s’est significativement affaiblie dans le dernier quart du XXe siècle, en tout cas dans les pays développés de longue date (dans les pays « émergents » , l’histoire est différente). L’absence de divisions au sein des classes dominantes apparaît comme un autre ferment de recul démocratique. Au cours des dernières décennies, le néolibéralisme a été si hégémonique qu’il n’a toléré aucun projet politique alternatif, même venant de l’intérieur des élites . »

CONCLUSION

Nous voulons pour conclure rappeler que cette note d’analyse ne prétend pas défendre toutes les revendications portées par les grévistes. Il ne s'agit pas non plus d'opérer un jugement moral. Il cherche à comprendre : pourquoi en arrive-t-on là ? En d’autres termes, quelle situation conduit des gens à affirmer une pensée sous une forme contestataire et parfois violente, plutôt que par « la voie démocratique » ? La thèse défendue était la suivante : l’espace médiatique, politique et social qu’une grève parvient à créer, révèle et donne à voir le vide démocratique qui lui précédait. Une grève n’est pas un déni de démocratie, c’est parce qu’ils sont (ou se sentent) déniés par elle que les grévistes s’insurgent : ils haussent la voix lorsque les voies démocratiques leur sont fermées.

Reproduction d'une note d'analyse publiée par le think tank Pour La Solidarité, écrite en juin 2016 à l'occasion des premières grèves et manifestations contre la loi travail. 

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