De la difficulté de sortir du cadre

Je voudrais dans cet article tenter d'expliquer la difficulté de tenir aujourd'hui - comme toujours d'ailleurs - un discours alternatif - c'est-à-dire critique - face au discours dominant.

Un problème récurrent poursuit tous ceux qui portent un discours alternatif : celui du réalisme des propositions. Si un militant promeut autour de lui, pour répondre aux multiples problèmes de notre temps, des solutions politiques (ré-écriture de la constitution, démocratie liquide), économiques (instauration d'un revenu de base suffisant pour vivre, lutte contre la privatisation des biens communs, réduction du temps de travail, défense de l'économie sociale et solidaire), écologiques (réduction de la consommation de viande, obligation du bio et local dans les cantines) et sociales (réduction des inégalités en taxant l'héritage et le capital, lutte contre l'inégalité homme/femme, accueil massif des réfugiés), il se trouvera sans doute face à un public méfiant, dubitatif ou incrédule : « Ca va jamais marcher », « ça tient pas debout ton truc », « ouai c'est cool, mais c'est pas réaliste », etc. Je voudrais dans cet article faire un pas de côté par rapport à l'actualité brulante qui touche la plupart de ces thèmes, pour me concentrer sur les raisons de la difficulté de tenir aujourd'hui - comme toujours d'ailleurs - un discours alternatif - c'est-à-dire critique - face au discours dominant.

Monde vs Réalité

Pour ce faire, commençons par un petit détour par la sociologie. Luc Boltanski distingue, dans son ouvrage De la critique, le monde et la réalité. Le monde correspond au flot ininterrompu des choses qui arrivent, et la réalité correspond aux cadres cognitifs (ou si vous préférez 'les lunettes' ou les catégories de perception) qui nous permettent de voir le monde d'une certaine manière. Reliés entre elles, au sein de ce qu'on appelle une culture partagée, ces catégories (jeunes/vieux, homme/femme, nature/cutlure, travailleurs/chômeurs, etc.) permettent de faire tenir le monde en un tout cohérent qui devient notre réalité. Lorsqu'on voit une voiture passer, nous arrivons a synthétiser l'information sensorielle pour savoir que ce n'est pas un tas de ferraille rouge et noir animé par une force obscure qui passe par-là et va peut-être nous écraser (monde), mais bien une voiture Renault sur une route tracée dans une ville et propulsée par un moteur thermique (réalité). La voiture comme catégorie est donc un bout du cadre cognitif qui nous permet de saisir le réel sans devoir enquêter en permanence sur ce dernier (cette enquête incessante est celle que mènent par exemple les bébés, dénués du principe de réalité et pour qui le monde apparaît comme un méli-mélo incohérent d'informations non stabilisées). Mais ces cadres cognitifs, ces catégories de la pensée, loin d'être des attributs individuels, sont le produit d'une société donnée. Autrement dit, on ne devine pas, par notre pure intelligence, qu'une voiture est une voiture. Nous l'avons appris enfant, en faisant le rapprochement entre ce que nous voyions - un tas de ferraille - et ce que nous ont appris nos parents à travers le langage - ' tu vois, ça c'est une «voiture»'. Le monde s'est ainsi structuré en nous, comme une réalité plus au moins stable. Nous pouvons dire qu'il y a une correspondance entre les catégories objective du monde extérieur et les catégories subjectives intériorisées formant notre réalité. Enfin une certaine correspondance...

Ce que les gens pensent Ce que les gens pensent

On peut comprendre dès lors l'importance des catégories pour avoir une prise sur le monde, et, inversement, l'impuissance de ceux qui vivent des expériences qui sortent des catégories en vigueur dans une société donnée. L'histoire de la catégorie de «harcèlement sexuel au travail» permet d'illustrer mon propos en insistant sur les implications politiques de cette distinction monde/réalité.

Où comment le « harcèlement sexuel » fait exister le harcèlement sexuel

C'est la féministe Miranda Fricker qui l'expose dans son récent ouvrage Epistemic injustice. Il y a moins de quarante ans, avant que le harcèlement sexuel ne devienne un cadre cognitif partagé et une catégorie juridique opérante, les femmes vivaient certaines situations - blagues déplacées, petites tapes - de manière isolée, fragmentaire. Certaines d'entre elles ont cependant ressenti un inconfort. Elles ont perçu là une situation problématique, ont rendu publique cette problématique, en ont fait un objet de recherche en vue de construire une catégorie objective politique et politisée, qui est finalement devenue celle d'« harcèlement sexuel » suite au rapport de l'avocate Catharine MacKinnon Sexual Harassment of Working Women  (1979). Cette catégorie, en se diffusant, est devenue une catégorie subjective partagée, qui a permis à d'autres femmes d'avoir une prise sur ce qu'elles vivaient, de donner une consistance de réalité à leur expérience d'harcèlement, de la vivre comme telle, et de lutter activement et collectivement contre. L'exemple de #metoo est le dernier avatar en date de cette lutte.

Ainsi, la lutte politique depuis des siècles a consisté, en partie, à faire reconnaître - à rendre réelles - les oppressions que subissaient certaines populations (les noirs, les femmes, les homosexuels, etc.), oppressions qui étaient d'ailleurs légitimées par les représentations, la science et les lois - c'est à dire la réalité - antérieures (en France l'homosexualité était considérée par le corps médical comme une maladie mentale jusqu'en 1992, et l'égalité devant le mariage reconnu qu'en 2013…).

Le conservatisme de ce qui est, ou l'inertie de la réalité

Mais la réalité ne se laisse pas modifier facilement. Pour P. Bourdieu, (autre sociologue français, le deuxième intellectuel le plus cité au monde, rien que ça), la réalité sociale se reproduit selon une certaine logique. Prenons l'exemple de la « famille ». La famille est une catégorie sociale objective (c'est-à-dire que nous vivons effectivement aujourd'hui en famille : couple hétérosexuel et enfants) qui alimente la « famille » comme catégorie subjective (c'est-à-dire comme représentation) qui est au fondement de nos actions ordinaires pour trouver une compagne exclusive, vivre ensemble, se marier, avoir des enfants etc. ce qui alimente la catégorie sociale objective de la « famille » et ainsi de suite pour faire de la « famille » une catégorie qui va de soi, qu'on ne questionne pas, qu'on trouve naturelle. Il suffit d'avoir en tête les micro-trottoirs lors de la « manif pour tous » : la famille hétéroparentale était au fondement du naturel, du « normal », parce que " ça a toujours été comme ça". Il a fallut des décennies de lutte pour commencer à changer légèrement cette catégorie dans nos esprits puis dans la loi pour pouvoir y intégrer l'homoparentalité.

Micro-trottoir - Manif pour tous © Le Buzz Internet

L'inertie de la réalité est également la raison pour laquelle les grands médias journalistiques, dont l'exigence est de parler du point de vue le plus général (ils sont regardés justement parce qu'ils diffusent le point de vu le plus général, le plus partagé), ne peuvent pas, par nature, être critiques. Rien de « théorie du complot » donc, dans le fait d'avancer que si les médias majeurs sont « dans le système », c'est tout simplement parce que, par construction, ils perpétuent la réalité la plus établie - ils véhiculent les représentations actuelles - et qu'ils sont donc plus conservateurs que d'autres médias indépendants et marginaux. Ils sont conservateurs puisqu'ils conservent, à travers la conservation des catégories subjectives, les catégories objectives du jeu politique et économique dans lequel certains gagnants gagnent et certains perdants perdent. En somme, ils ne font rien changer. Si les grands médias ont défendu le mariage pour tous, c'est que la représentation de la famille homoparentale était déjà assez présente dans une partie importante de la population française (dont les journalistes) pour qu'elle soit considérée comme normale ou pouvant l'être. 

Le mérite individuel, une catégorie d'individualistes

Considérez maintenant que je vous annonce que le mérite individuel, pierre angulaire de la pensée libérale, est une illusion, un mensonge, au regard des résultats de nombreuses recherches (voir notamment le classique Les héritiers de C. Passeron. P. Bourdieu). Vous allez sans doute douter de mon propos. Car évidemment, le fonctionnement actuel de la société (de l'école et du travail notamment), les discours politiques et ordinaires (« à chacun selon son mérite »), le récit historique des grands hommes etc. véhiculent, alimentent et confortent en nous cette catégorie à travers laquelle nous percevons et jugeons notre expérience et celle des autres. Le mérite individuel, c'est normal.

H. Becker (dans Art Worlds, 1982) nous explique que si l'oeuvre d'art est le résultat d'un effort collectif (fabricants de matériel, encadreurs, professeurs, collègues, galeristes, anciens peintres, public), ce ne sera, dans notre société occidentale moderne, que le peintre qui en recevra tout le mérite. Non pas qu'il n'en ait aucun, mais H. Becker montre historiquement que dans d'autres mondes sociaux, dénués du cadre cognitif du mérite individuel, c'était la renommée d'un atelier ou d'une corporation de maîtres artisans qui l'emportait sur celle des individus, c'était ce mérite là que les gens percevaient et valorisaient. 

Cette catégorie du « mérite individuel » dont la fourmi de La Fontaine est l'allégorie (paradoxale au vu du travail d'équipe qu'est la fourmilière), en invisible donc d'autres (comme le « mérite collectif ») et créer également son opposé, la catégorie des « cigales ». Cette matrice dans laquelle nous nous trouvons, valorise ainsi symboliquement et économiquement l'entrepreneur par rapport au travail collectif (et aux petites mains essentielles à la réussite de l'entrepreneur) et dévalorise les chômeurs responsables de leur sort, comme l'explique très bien Chantal Jaquet dans la vidéo ci-dessous. D'autres catégories, d'autres manières de voir le monde, plus macroscopiques et moins focalisées sur l'individu, nous feraient voir les déterminismes collectifs des trajectoires individuelles et changeraient la teneur des politiques publiques à mener.

L'illusion du mérite - C. Jaquet © France Culture
  

 Capitalisme financier. 

Prenons pour finir, et peut-être est-ce le point le plus central, la question du capitalisme financier, son avatar "la croissance" et sa doctrine "le néolibéralisme". Un assemblage de catégories juridiques, d'indicateurs statistiques, de règles fiscales, de business modèles, de bilans comptables, de théories et de mythologies constituent la trame cohérente d'un discours que l'on a intériorisé depuis 40 ans comme cadre cognitif, et à l'aune duquel nous jugeons collectivement - politiciens, patrons, employés, médias - les propositions politiques et économiques. Ainsi, aussi habitués que nous sommes à voir la recherche de la croissance du PIB à tout prix, la diminution de la dette publique, l'importance des actionnaires dans l'entreprise, l'utilité des entrepreneurs par rapport aux fonctionnaires, bref les catégories du néolibéralisme, comme des évidences - puisqu'elles correspondent effectivement à la fois à nos représentations subjectives et aux structures formelles objectives de notre économie - nous sommes sceptiques à tout discours économique alternatif, décroissant, post-kéynesien ou hétérodoxe.

Les catégories du « PIB », de « charges patronales », de « chômeur » (qui n'est apparue qu'au tournant du XXème siècle) sont pourtant des catégories de plus en plus critiquées. Car de même qu'avec le « harcèlement sexuel », certains d’entre nous réalisent que la réalité dont ces catégories rendent compte laisse de côté les « laissés pour compte » (les femmes inégalement rémunérées, les travailleurs étrangers exploités, les animaux chosifiés, la biodiversité détruite). Le capitalisme financier est une construction d'il y a à peine 40 ans, et nous pouvons la déconstruire. 

Avoir la réalité contre soi

Mais cette construction reste bel et bien réelle, avec ses chiffres, ses discours, ses délocalisations, ses inégalités... Voilà exactement la difficulté qu'éprouvent tous ceux qui souhaitent, comme moi, en sortir : nous avons la réalité - celle des choses comme celle dans les têtes - contre nous. Nous serons donc toujours ir-réalistes aux yeux du plus grand nombre, puisque nous proposons des solutions économiques, politiques, sociales et écologiques qui ne correspondent à rien dans ce que les gens considèrent comme réel.

 Pourtant, luttant contre le There Is No Alternative de Thatcher (la mère politique du néolibéralisme) et repris allègrement par Macron, nous pensons que la réalité, si elle doit garder une certaine permanence, doit être toujours ouverte : « Si l'idéologie préserve et conserve la réalité, l'utopie la met essentiellement en question » nous dit le philosophe P. Ricoeur. C'est ce dont étaient convaincus, et fort heureusement, les utopistes qui nous ont précédés : les anti-esclavagistes quand la réalité du système commercial agricole était pensée par toute une société à travers le cadre de l'esclavagisme qui allait ainsi de soi, les révolutionnaires américains puis français quand la réalité politique était pensée dans le cadre du monarchisme absolu qui allait de soi, les féministes quand la réalité du système patriarcal était pensée dans le cadre de l'évidence de leur infériorité qui allait de soi…

Faire changer les représentations est un travail difficile. Gageons que demain, notre discours, les catégories alternatives que nous nous efforçons de rendre visible ainsi que les propositions utopiques que nous avançons, se lesteront du poids de la réalité, comme celles de nos prédécesseurs utopistes, petit à petit ou brutalement.

« Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait » M. Twain

« Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence. » A. Schopenhauer

« Un véritable réaliste, s'il est incrédule, trouve toujours en lui la force et la faculté de ne pas croire, même au miracle, et si ce dernier se présente comme un fait incontestable, il doutera de ses sens plutôt que d'admettre le fait. » I. Dostoïevski

« C'est souvent quand la gauche s'est battue qu'elle a triomphé. Et c'est quand elle s'est enfermée dans les cadres de pensée de ses adversaires, quand elle n'a pas essayé, qu'elle s'est perdue. » S. Halimi

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