Brancaccio : «Voici comment bloquer le spread et l'attaque des marchés»

«Appliquons l'art. 65 du traité du fonctionnement de l'UE».Une mesure permettant de bloquer la fuite des capitaux et empêche les incursions des spéculateurs.«Que nous allions à des élections ou pas dans cette phase cruciale pour l'avenir de l'Italie et de l'UE il serait bon d'activer dès maintenant ces outils législatifs pour éviter que les marchés interfèrent sur les prochains choix politiques.»

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30 mai 2018 - Entretien avec Emiliano Brancaccio de Giacomo Russo Spena

Alors que le sort du pays reste inconnu, l'économiste propose une mesure pour protéger le vote populaire de tout conditionnement: «Appliquons l'art. 65 du traité du fonctionnement de l'UE ». Une mesure qui donne la possibilité de bloquer la fuite des capitaux et empêcher les incursions des spéculateurs. « A ce stade si décisif, il serait bon d'activer dès maintenant ces instruments législatifs, déjà appliqués dans le passé, pour éviter les interférences des marchés sur les choix politiques futurs ».

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Les marchés financiers sont en agitation, le spread augmente, la bourse perd des points et les spéculateurs, comme dit jadis l'ancien ministre Padoa Schioppa, commencent à sentir « l'odeur du sang ». On attend un été de passion, avec le risque de nouvelles élections et la spéculation financière qui verse de l'essence sur une bataille politique déjà embrasée. Y a-t-il un moyen d'éviter que, dans une phase aussi délicate les manœuvres des spéculateurs conditionnent les choix politiques? Nous l'avons demandé à Emiliano Brancaccio, professeur de politique économique à l'Université de Sannio et promoteur il y a quelques années , de "l'avertissement des économistes", un document prémonitoire qui annonçait un grand nombre des problèmes auxquels l'euro-zone est confrontée aujourd'hui. Pour l'économiste une solution pour contenir les attaques spéculatives existe bel et bien et est basée sur une application immédiate des règles européennes pour contrôler les mouvements de capitaux.

Professeur Brancaccio, le « gouvernement du changement » de Salvini et Di Maio ne démarre pas. Qu'en pensez-vous ?

C'est une hypothèse de gouvernement aplatie sur les positions de la droite xénophobe, avec l'annonce d'une réforme fiscale presque exclusivement au profit des riches et la promesse d'une grande chasse à l'immigrant, un bouc émissaire facile qui n'est pas du tout le principal problème des travailleuses et des travailleurs italiens. Cela dit, la Ligue et les M5S ont une majorité parlementaire et donc à mon avis il faudrait les laisser gouverner.

Donc critiquez-vous le veto du Président de la République sur la liste des ministres ?

Je n'ai pas les compétences nécessaires pour entrer dans le débat entre les constitutionnalistes sur les pouvoirs du Président. Je me limite à constater que le veto de Mattarella a jeté la Présidence de la République dans le ring d'une lutte politique acharnée, qui laissera de nouvelles blessures sur le tissu institutionnel déjà fragile du pays. J'aurais préféré un résultat différent, qu'il laisse le Quirinal au-dessus de la controverse.

Le dialogue institutionnel s'est emballé lors de l'indication de Paolo Savona comme ministre de l'Économie. Que pensez-vous de lui ?

Un savant de bonnes lectures et une bonne plume, comme désormais on en voit peu parmi les collègues économistes. Mais aussi un libériste de la vieille école, qui jusqu'à hier semblait convaincu que la dette publique italienne pouvait être réduite à coups de coupes drastiques dans les dépenses publiques et plus de cessions du patrimoine de l' État. On dirait que l'expérience malheureuse de l'austérité et des privatisations des années 90, ne lui ont pas suffi.

Mais la pierre du scandale a été le « plan B » pour sortir de l'euro, que Savona estime nécessaire et que Mattarella et ses partisans considèrent blasphématoire.

Il faudrait se rappeler qu'une proposition officielle de "Plan B" avait déjà été rendue publique il y a plusieurs années : c'est la solution de sortie de la Grèce de la monnaie unique qui fut présentée par l'ancien ministre allemand des Finances Schäuble et que l'Eurogroupe fit sienne en 2015. Dans des termes non officiels, par ailleurs, on parle de "plan B" depuis un certain temps parmi les experts, y compris au plus haut niveau institutionnel. Ceux qui considèrent comme scandaleux un raisonnement sur le "plan B" n'ont pas compris grand-chose aux problèmes de tenue de la zone euro. Comme le reconnaît tacitement même le président de la BCE, ce sont des problèmes qui restent pour la plupart en suspens et qui vont inévitablement refaire surface à la prochaine récession, quel que soit le succès politique des forces soi-disant anti-système. La question, est plutôt "quel plan B": par exemple, celui de Schaüble pour la Grèce était un plan d'usuriers, car il prétendait que les Grecs maintiennent leur dette en euros même après avoir abandonné la monnaie unique.

Pendant ce temps, cependant, les marchés sont dans la tourmente et le spread sur les obligations italiennes a recommencé à grimper. Y a-t-il de nouveau de la méfiance sur la stabilité des finances publiques?

La viabilité budgétaire est impliquée seulement secondairement. L'augmentation du spread dépend surtout du retour des paris sur les hypothèses de sortie de l'euro et de dévaluation d'une nouvelle monnaie hypothétique, entraînant une dévaluation des titres libellés en elle. Ce n'est pas un hasard si le phénomène concerne non seulement l'Italie mais aussi d'autres pays qui pourraient éventuellement la suivre dans la sortie de la zone euro.

Si nous irons à de nouvelles élections, est-ce que ça sera une campagne électorale conditionnée par les paris de la finance sur l'avenir de l'euro?

C'est un risque concret. Cependant, les outils pour contenir l'interférence des marchés sur la politique existent.

Faites-vous référence aux interventions de la Banque centrale européenne ? Selon des rumeurs, hier la BCE a réduit les achats d'obligations italiennes tout en laissant augmenter le spread.

L'évaluation de l'orientation de la politique monétaire ne peut être faite sur des délais si courts. Il est vrai, cependant, que dans le directoire de la BCE les conflits sont de plus en plus exacerbés et que, à un moment donné pourrait prévaloir la ligne restrictive de ce qu'on appelle les "faucons", comme c'est déjà arrivé lors des crises précédentes. C'est une raison de plus pour intervenir rapidement avec des mesures ultérieures.

Quelle est votre idée ?

Je suggère l'application immédiate de l'article 65 du Traité du fonctionnement de l'Union européenne qui autorise l'introduction de contrôles sur la fuite des capitaux, et tous les dispositifs déjà prévus par la législation en vigueur afin de réduire la volatilité des marchés financiers. L'ancien économiste en chef du FMI les appelle instruments de « répression financière ». Que nous allions à des élections ou pas, dans cette phase cruciale pour l'avenir de l'Italie et de l'UE il serait bon d'activer à partir de maintenant ces instruments législatifs pour éviter que les marchés interfèrent sur les prochains choix politiques. C'est une solution de bon sens quelle que soit notre opinion sur la permanence ou l'abandon de la zone euro.

L'Italie pourrait introduire de manière autonome ces mesures de « répression financière » sans le consentement des institutions européennes?

L'article 65 peut être appliqué par un État membre si subsistent des conditions « d'ordre public » telles qu'elles nécessitent des contrôles sur les mouvements de capitaux à destination et en provenance de pays étrangers. Les institutions européennes ont déjà admis une interprétation large de la définition de « l'ordre public » lors de la crise à Chypre et en Grèce. À ces occasions, toutefois, l'article 65 a été appliqué avec un retard scandaleux, seulement après une longue agonie financière qui frappa durement les économies de ces pays et conditionna lourdement leurs décisions. L'Italie et les autres pays sous attaque aujourd'hui peuvent et doivent revendiquer le droit d'appliquer immédiatement les contrôles de capitaux et les autres mesures nécessaires de « répression financière », avant qu'il ne soit trop tard.

Cottarelli--t-il serait l'homme juste pour donner le feu vert à des procédures de ce type?

J'en doute. Je crains qu'il ne fasse partie de ce courant d'économistes selon lesquels le marché a toujours raison et doit être laissé libre de fonctionner. Une idée qui rencontre beaucoup de réfutations dans la littérature scientifique, mais qui est malheureusement encore à la page dans la sphère politique. Avec lui, le risque c'est qu'il applique les contrôles lorsque la situation a déjà précipité.

Traduit de l'italien

Source : http://temi.repubblica.it/micromega-online/brancaccio-ecco-come-fermare-la-dittatura-dello-spread-e-lattacco-dei-mercati/

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