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Billet de blog 11 février 2016

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Les marchés hystériques, la boussole perdue - par Claudio Conti

"Le rebond, le rebond!". Sur les marchés européens - mais pas sur ceux de l'Asie - entre en scène le plus classique des masques : la hausse - temporaire - des prix après plusieurs jours de ventes. Jusqu'à sept consécutives, comme il arrive seulement dans les périodes vraiment dramatiques.

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10 FÉVRIER 2016 - PAR CLAUDIO CONTI 

Illustration 1
Contropiano © Claudio Conti

Milan est comme d'habitude la plus "extrémiste" (+ 4,5%, à 11 heures), parce que petite et presque monopolisée par le secteur bancaire (plus de 40% de la capitalisation, tandis que les entreprises nationales préfèrent ne pas le rendre public et repérer autrement le ressources financières), tandis que Londres continue comme toujours dans son rôle de "point moyen" entre les développements européens et les dynamiques états-uniennes.

Bien sûr, personne ne fait semblant de penser qu'une journée de beau temps soit la fin de la tempête. La question qui reste en suspens, sur les journaux les plus sérieux, est simple : qu'est-ce qui se passe et comment allons-nous en sortir ?

Question simple mais problème énorme. Comme une seule tête pour cartographier la quantité de nœuds venus au peigne ne suffit pas, on lâche la bride aux meilleurs analystes afin qu'ils enquêtent chacun sur une portion du marché financier mondial, tout en appelant à répondre les opérateurs en personne. Le tableau qui en sort n'est pas rassurant.

La première chose qui saute aux yeux est que tout le monde attend les lumières des gouverneurs des principales banques centrales (la Réserve fédérale, la BCE, BOJ). Combien les mythiques marchés "capables d'auto-régulation" fussent aux prises avec une crise inattendue de rationalité, au point de devoir confier que c'est "le public" (les banques centrales ont toujours quelque chose à voir avec la politique étatique, même lorsqu'elles agissent dans une  autonomie présumée totale) qui trace les coordonnées et la direction de marche. Le plus nerveux vont jusqu'à souligner la gravité du silence observé ces derniers jours à Washington, Francfort et Tokyo (Beijing est même en vacances, pour le Nouvel An chinois), privant ainsi les opérateurs de boussole. Cet après-midi parlera devant le Congrès Janet Yellen, présidente de la Fed, et ses paroles seront vivisectionées plus que jamais.

Puis il y a toute l'orgie d'arguments techno-financiers, dans laquelle  semble s'égarer même le plus expert des observateurs professionnels (à la barbe des bâtards qui expliquent aux retraités et aux salariés - floués par les banques - qu'ils devraient se faire une "meilleure culture financière"). Prenons les "piscines obscures" dont Enrico Marro, sur  IlSole24Ore, décrit lucidement soit la raison d'exister soit la dynamique :

"Ce sont de gigantesques plateformes financières non transparentes, extérieures aux circuits réglementés. Elles n'exposent pas publiquement les prix. Elles sont utilisées par les grands investisseurs institutionnels pour conclure d'énormes transactions dans l'anonymat le plus total. Avec le grand avantage, par rapport aux Bourses normales, de minimiser les coûts de transaction et même l'impact sur le marché [...]. Dans les dark pools [...] on ne sait pas qui est en train d'effectuer la transaction et à quel prix. On se déplace, justement, dans l'obscurité."

Naturellement, chaque "piscine" a un propriétaire, presque toujours une maxi-banque d'investissement : UBS, Credit Suisse, IEX (pas une banque, mais "une plate-forme dédiée à la protection de l'investisseur"), Deutsche Bank, Morgan Stanley, JP . Morgan Chase, Merrill Lynch, Barclays. Toujours les mêmes, qui peuvent ainsi jouer à cache-cache même avec les marchés et les clients, au point d'avoir été sanctionnés plusieurs fois par de lourdes amendes - aux Etats-Unis ! - pour avoir défavorisé "techniquement" les investisseurs non-privilégiés. Ils peuvent augmenter le chaos, et y gagner dessus, mais ne peuvent pas être considérés comme la cause des effondrements du marché boursier.

Quelque chose de plus précis parvient de l'importance des "ventes forcées", de la part de sujets qui "doivent" absolument vendre - à n'importe quel prix ou presque - pour les raisons les plus diverses. Il y a par exemple le mécanisme d'appel de marge (margin call) décrit ainsi par Morya Longo sur le quotidien de Confindustria (Medef italien, ndt) :

"de nombreux investisseurs dans les derniers mois, ont emprunté de l'argent tout en mettant des actions en garantie. Maintenant que les marchés d'actions dégringolent, les banques prêteuses leur demandent de réintégrer les garanties. A savoir, de mettre en gage des actions supplémentaires, ou bien de l'argent en espèces. Dans le jargon cette demande de réintégration est appelée "appel de marge" (margin call).

Certains ont l'argent pour le faire. D'autres des actions en plus. Mais de nombreux investisseurs n'y arrivent pas. Moralité : quand un client est incapable de réintégrer les garanties, les banques prêteuses sont obligées de vendre en Bourse les actions qui avaient été mises en gage pour fermer le prêt avec l'argent gagné. Voici donc que la baisse des Bourses alimente de nouvelles ventes forcées d'actions. Il est difficile d'avoir les chiffres de ce phénomène, mais parmi les experts on dit qu'il est de plus en plus répandu. Comme une avalanche."

Un mécanisme qui dans une certaine mesure remet également en cause les fonds souverains des pays producteurs de pétrole :

"de gigantesques "tirelires" où au cours des dernières années ont convergé les pétrodollars. Et il est question de beaucoup d'argent : selon le Sovereign Wealth Fund Insititute, ces sujets  détiennent un patrimoine de 7.200 milliards de dollars, investi dans le monde entier. Même dans la Bourse.

Et c'est le problème: maintenant que le pétrole vaut 30 dollars, les fonds souverains sont obligés de liquider une partie de leurs investissements pour ajuster les budgets publics dans leur propre pays. Selon les calculs de Lyxor, ils auraient déjà liquidé quelque chose comme 300 milliards de dollars de titres ces derniers mois. Ils ne vendent pas parce qu'ils veulent, mais parce qu'ils doivent : une partie de l'effondrement du marché boursier est donc causé aussi par eux."

Il y a ensuite les fonds d'assurance et de retraite qui

"surtout au Royaume-Uni et aux Pays-Bas [...] dans le passé, avaient en fait l'habitude de fournir des polices d'assurance-vie ou des prestations de retraite avec un taux minimum garanti. Selon l'EIOPA les taux minimum que ces sujets garantissent, au cours des dernières années, se sont positionnés entre 1% et 1,5%. Tel est le problème. Si le taux des Bund de trente ans chute en dessous de ces seuils (comme c'est en train d'arriver), cela signifie que les fonds d'assurance allemands et les fonds de retraite sont tenus de garantir dans les prochains 30 ans des versements de retraite à des taux supérieurs à ceux des titres sur lesquels eux-mêmes peuvent investir. Un énorme problème [...]"

dont ils essaient d'échapper

"en achetant une "protection" sur les marchés des dérivés. Techniquement ils achètent des «swaptions»: le seul moyen de garantir (en payant) un rendement minimum à leurs activités. Il y a seulement un "petit" effet collatéral : les banques d'investissement qui vendent aux assurances ces «swaptions», doivent à leur tour couvrir les risques sur le marché. Alors elles achètent des 'futures' sur les Bund à 10 ou 30 ans, avec les deux mains, tout en déprimant davantage les rendements des obligations allemandes. Voilà pourquoi le spread (écart ou différentiel entre deux taux, ndt) avec les Bons du Trésor pluriannuels monte : au moins en partie, c'est un mouvement forcé."

Est-ce que c'est clair? Peut-être pas beaucoup, nous l'avouons. Mais c'est effectivement un jeu de rôle, dans lequel la "protection" contre le risque est fournie réciproquement, mais en fin de compte par les titres d'état des pays réputés aujourd'hui les plus solides. Qui subissent ainsi des pressions automatiques, avec le soutien complice de toutes les conneries dites et imposées par la Troïka aux pays plus faibles et endettés.

Et qu'est-ce que tout cela a à voir avec l'économie réelle ? Rien ou presque, en tant que raison des mouvements de capitaux. Mais beaucoup avec les conséquences pratiques, par exemple avec le ralentissement du crédit aux entreprises et aux ménages, considérés toutes les deux - avec une effronterie remarquable - des "activités risquées"; avec la dévaluation actionnaire de sociétés qui doivent dès lors se financer par la dette au lieu que par les bourses, etc.

La liste des questions en suspens pourrait continuer encore et encore. Mais cela ne changerait pas beaucoup la nature du problème central : rien ne tient plus, on ne peut plus demander d'avoir "confiance" sur rien. Et même les gouverneurs des banques centrales, à ce stade, semblent avoir perdu l'usage de la parole. Ils feront certainement whatever it takes, comme promis. Mais le doute que même cela ne sera suffisant pour recréer la "normalité", à savoir la croissance, quoique modérée, est désormais entré dans les algorithmes qui déterminent les mouvements de capitaux en une nanoseconde.

Attachez-vous, ça va vraiment danser.

source :

http://www.contropiano.org/economia/item/34891-mercati-isterici-la-bussola-s-e-persa

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