Guerre impure - par Paul Virilio

15.02.15 - Guerre impure est une traduction de l'article extrait de la post-face à la nouvelle édition de l'ouvrage que Paul Virilio a co-écrit en 2008 avec Sylvère Lotringer intitulé Pure War. Twenty five years later, article paru en italien sur le site de philosophie et critique sociale tysm.org.  

 

Guerre impure

war


par Paul Virilio


Avec la chute de l'Union Soviétique et la fin de l'équilibre entre puissances, a disparu aussi la notion classique de guerre, remplacée par des conflits locaux permanents qui ont pour but de semer la panique dans les grandes villes. Exactement il y a vingt-cinq ans, pendant que j'écrivais Pure War (Semiotext<e>-Mit Press, 1983), la dissuasion se posait encore sur le plan strictement militaire. Les Etats pratiquaient une dissuasion réciproque, en favorisant l'équilibre de la terreur.

 

Vingt-cinq ans plus tard, ils sont obligés d'admettre que la course aux  armements typique de la "guerre pure" a effacé non seulement l'Union Soviétique, qui a implosé, mais aussi l'idée même de la "grande guerre classique", la guerre clausewitzienne, prolongement de la politique par d'autres moyens.

 

Cette dissolution a conduit notre monde directement dans les bras de la terreur, du déséquilibre terroriste et de la prolifération nucléaire que, hélas, nous apprenons à connaître tout les jours un peu plus. La protection mondiale anti-missiles des américains - cette sorte de parapluie ou para-tonnerre que Bush est en train de proposer à tous sur la planète - me semble bien illustrer le degré de déséquilibre et le délire géostratégique dont nous sommes les victimes. Incroyable et impressionnante à mon sens, aussi la réponse de Vladimir Poutine aux propositions américaines, une réponse sur laquelle on n'a pas suffisamment discuté. Qu'a-t-il dit en substance Poutine ? Il a proposé d'installer les radars de ce bouclier global… en Russie et en Azerbaïdjan. Il ne pouvait être plus clair. Ainsi, après la "grande guerre classique" et politique nous nous trouvons maintenant aux prises avec une guerre asymétrique et transpolitique.

 

Asymétries politiques

 

J'ai employé l'expression "guerre asymétrique" pour la première fois à Berlin il y a trente, peut-être trente-cinq ans - je me trouvais là-bas avec Jean Baudrillard - en faisant en même temps  l'hypothèse que nous étions en train de nous diriger vers une époque transpolitique. Nous y voilà donc, à la fin nous sommes arrivés au transpolitique. Soutenir qu'une guerre est asymétrique et en même temps transpolitique signifie affirmer qu'il existe une condition de total déséquilibre entre les armées nationales, celle internationale, l'armée de la guerre mondiale et les groupuscules de tous ordres et degrés qui pratiquent la guerre asymétrique (depuis les simples gangs de quartier, aux paramilitaires). Il existe un parallélisme entre la décomposition des Etats qui a eu lieu en Afrique et ce qui est en train d'arriver actuellement en Amérique du Sud - en Colombie juste pour donner un exemple - où aucune armée nationale ne peut rien contre la prolifération de gangs, mafias locales, paramilitaires et guerrilleros du genre Sentier Lumineux.

 

Ceci est à mon avis le point : nous ne pouvons plus parler ou raisonner d'une guerre pure, simplement parce que la notion de guerre à changé de nature. Il n'y a plus de "guerres pures", mais une guerre totale et "impure" née de différentes exigences et de la structure différente de la dissuasion armée. Cette dissuasion n'a plus pour cible seulement les militaires, je dirais même qu'elle s'adresse essentiellement aux civils. Des phénomènes inconcevables seulement il y a vingt ou vingt-cinq ans comme le Patriot Act et Guantanamo viennent de ce saut de paradigme dans la nature de la dissuasion. 

 

Un fait qu'il ne faut pas sous-estimer est le déséquilibre imposé par l'émergence d'un nouveau terrorisme. Dans l'ère de la "guerre impure" on s'efforçait de résister en ramenant le système à son point d'équilibre. Mais tout ceci est devenu impossible, avec la prolifération constante  d' "ennemis asymétriques". Nous sommes en face d'une énorme menace qui pèse sur la démocratie de chaque pays, non seulement sur la tête des régimes de l'est, du sud, du nord, où vous voulez, mais même sur les pays retenus "démocratiques", tout autant en Europe qu'aux Etats Unis. Il y a une dissuasion civile - le Patriot Act en représente le signe plus tangible, mais il y en a beaucoup d'autres, pensons à certaines lois contre les immigrés qui risquent de passer en Europe - qui rend la situation beaucoup plus incertaine.

 

Une stratégie contre les villes

 

Les experts soutiennent qu'il faille "rétablir l'ordre", mais rétablir l'ordre dans la société civile c'est comme ouvrir une fenêtre sur le chaos, c'est une menace absolue, un défi lancé à l'égard de n'importe quelle démocratie. Sur ce point on s'aperçoit d'avoir affaire  aux symptômes d'un véritable délire. La stratégie militaire semble s'être délocalisée au coeur même des villes. On pourrait parler d'une poursuite de la stratégie anti-villes inaugurée pendant la seconde guerre mondiale, avec les bombardements de Guernica, d'Oradour, Berlin, Dresde, Hiroshima, Nagasaki. La stratégie anti-villes a été l'une des innovations introduites pendant la seconde guerre mondiale, guerre qui a cependant introduit aussi un équilibre de la terreur : souvenons-nous que les têtes nucléaires, à l'Est comme en Occident, étaient dirigées directement sur le centre des villes. Aujourd'hui, nous assistons cependant à une délocalisation de cette stratégie. Nous sommes passés de l'équilibre de la terreur à l'hyperterrorisme.

 

C'est une donnée intéressante, parce que l'hyperterrorisme a un seul champ de bataille, et ce champ de bataille est justement la ville. Demandons-nous pour quelle raison. Je crois qu'il faille remarquer que c'est justement dans les villes modernes qu'est concentré le maximum de la population et avec un minimum d'armes, peut être atteint le résultat maximal, le maximum de désastre possible. Avec n'importe quelles armes on peut atteindre ce résultat : plus besoin de panzer, aucune nécessité de porte-avions, de sous-marins imposants et ainsi de suite.

 

Nous pourrions affirmer que la guerre asymétrique - qui est désormais un synonyme de déséquilibre terroriste - efface le théâtre des opérations extérieures à l'avantage total de la concentration métropolitaine. Le lieu de la guerre devient, justement, la ville. Le surpeuplement urbain entraîne la guerre et le terrorisme dans le sillage de la géostratégie territoriale, tout en l'entraînant directement sur la ligne de front. Si nous voulons une parfaite illustration de la faillite du modèle de l'armée classique nous pouvons rappeler, en plus du cas de l'Iraq, aussi celui de la guerre libanaise plus récente. La faillite de l'armée israélienne au Liban est extraordinaire.

 

Tsahal est parmi les armées les plus grandes, les plus équipées, motivées au monde, et l'une de celles qui jouissent des majeurs appuis et soutiens, même médiatiques. Et cependant, nonobstant tout ceci, l'armée israélienne s'est "embourbée", nous pouvons vraiment le dire, dans la guerre asymétrique contre Hezbollah.

 

Certains peuvent certes soutenir qu'il s'agit d'une guerre qui a été une "faillite", un mot que je trouve symptomatique. Dans le passé, nous savions de guerres perdues et de guerres gagnées, aujourd'hui nous apprenons qu'il y a aussi les guerres qui ont réussi et celles qui ont failli. Je voudrais cependant connaître la différence entre une faillite et une défaite. A mon avis, cette guerre manifeste la faiblesse et le principe d'incertitude sur lequel s'appuie une armée normale avec ses blindés, ses missiles, ses méga-bombardiers lorsqu'elle se trouve devant une autre force, pour ainsi dire, artisanale. Je me souviens d'un dessin humoristique, paru sur un journal français, que j'aurais peut-être dû découper et conserver. On y voyait les chars de Tsahal arrêtés dans une ville jonchée de ruines et une pancarte sur laquelle était dessiné le plan de la même ville avec une flèche indiquant : "Vous vous trouvez ici". Le commandant du char était descendu, il cherchait à comprendre étonné où il se trouvait.

 

L'image illustrait plus que mille commentaires la condition de folie dans laquelle se trouvait une armée puissante qui, à d'autres époques, avait été capable de vaincre la "Guerre des six jours". Mais la "Guerre des six jours" était encore une guerre de type classique. En '67, nous étions encore en pleine époque de logique et calculs géopolitiques. La géopolitique se jouait sur les champs de bataille, à Verdun, autour de Stalingrad, sur les plages de Normandie. Aujourd'hui ces champs sont délocalisés, et le conséquent déclin de la géopolitique va à tout avantage de ce que je proposerais d'appeler métropolitique, en ce qu'elle concerne la ville en tant que métropole. 

 

Des menaces floues

 

Après la crise de la géopolitique et l'affirmation conséquente de la métropolitique terroriste, est venu aussi le moment de la géostratégie. Il faut lire dans ce contexte la réponse de Poutine à Bush - "installez vos missiles et vos radars chez moi", - une réponse qui met à nu l'incertitude de l'adversaire. Il y a quelque chose d'humoristique dans sa proposition, mais derrière l'humour teinté d'absurde, se cache quelque chose de vrai. On se demande contre qui nous sommes en train de nous défendre. Installer les missiles sur les frontières comme propose de le faire Bush, signifie menacer une région même si on est en train de s'adresser à une autre. Même s'il y est question de l'Iran, même si c'est la Corée, même s'il n'y a pas de pays qui représentent des menaces, il faut comprendre que ce ne sont plus les Etats qui sont en guerre. La vraie menace est déterritorialisée ou plutôt défocalisée.

 

De là la faillite de l'armée israélienne par rapport au Hezbollah, une faillite qui révèle l'erreur manifeste des forces militaires concernant  l'hostilité d'un nouvel ennemi. Nous avons assisté à une grande révolution qui a investi et submergé le concept de "guerre classique", clausewitzienne, un concept qui avait son pendant logique dans celui de "guerre pure", une guerre statique fondée sur la menace de la fin du monde et sur la catastrophe nucléaire. Aujourd'hui tout ceci est terminé et, presque sans s'en apercevoir, nous nous retrouvons en proie à ce que les physiciens appellent le principe d'indétermination : nos pieds se posent sur des sols incertains, ébranlés par la mondialisation économique et par la guerre mondiale bien que "locale". Ce paradoxe apparent est déterminé par le fait que l'extension du champ et du front ne comptent plus par rapport à l'immédiateté de la menace. 

 

La guerre impure

 

Lorsqu'on parvient à poser un engin nucléaire directement dans la métropolitaine de New York, de Paris ou de Londres, alors nous devons comprendre que nous ne sommes plus dans la logique totale, mais dans celle locale. L'objectif est une ville, de préférence une grande ville, pour obtenir le désastre maximal.

 

La "guerre impure" naît du mondialisme au sens d'un changement d'échelle. Le mondialisme réduit tout au plus petit parmi les communs dénominateurs possibles : c'est ainsi que même un seul individu peut signifier une guerre totale - et lorsque je dis un, ça peut évidemment être deux, trois, dix.

 

Lorsqu'on pense au World Trade Center, ce sont onze hommes qui ont fait deux mille huit cent victimes, presque autant qu'à Pearl Harbor. Même résultat. Combien moindre le rapport entre coûts et efficacité a-t-il été extraordinaire ! Les grandes divisions, les machines, le porte-avions "Einsenhower" restent là dans l'attente d'une défaite qui n'est pas déterminée par le conflit d'un camp contre l'autre, mais par la dissolution même du champ qui alimentait la guerre "politique".

 

L'enjeu d'une guerre politique était un territoire ou un Etat délimité qui répondait de son côté en se défendant autour de ses propres frontières. Actuellement nous assistons à une confusion babélienne entre la guerre civile terroriste - qui tue des civils, non pas tant les militaires, même si elle vise le Pentagone - et la guerre internationale. Mais il s'agit de notions encore floues. Au point que, en parlant avec Baudrillard après l'attentat du 9/11, je disais : voici le début de la guerre civile internationale. Jusqu'à ce moment-là, il y avait eu des guerres civiles nationales, mais celle-là était la première vraie guerre civile mondiale. Il est encore possible d'appuyer sur un bouton et faire partir des missiles - la Corée peut le faire, l'Iran peut le faire, d'autres peuvent le faire - mais en réalité avec la grande délocalisation de la stratégie, avec la fusion entre guerre civile hyperterroriste et guerre internationale, il n'est plus possible de faire trop de distinctions. Certaines choses restent, mais le cadre a sauté.

 

Il n'y a plus aucun équilibre à rétablir, seulement à récréer le chaos. Avec la crise des Etats-nations, remis en question par le développement de l'Europe, par le Nafta, par les multi-nationales, la guerre liée à la simple territorialité n'est plus possible.

 

Nous nous trouvons en face d'une question d'importance primordiale, une question politique et qui en même temps va au-delà de la politique. Il en va de notre existence, juste au moment où un énorme point d"interrogation lève son ombre sur l'Histoire.

 

 

 

 

 

Pour citer cet article : Guerra impura, "Tysm". Published 11 février 2015. 

 

http://tysm.org/guerre-asimmetriche/

 

La notice en bas de page mentionne : 

 

traduit du français Tysm Lab, extrait de la post-face à la nouvelle édition de Paul Virilio - Sylvère Lotringer, "Pure War. Twenty five years later", Semiotext<e>, Los Angeles, 2008

 

Tysm Literary Review, Vol. 18, issue no. 21, February 2015.

 

 

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