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Billet de blog 2 déc. 2013

LAN ou le racisme qui s’ignore 3. Le cannibalisme, un fait de culture partagé

Ségolène Roy
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Suite tardive de la série initiée à l’occasion de la découverte d’un tutoriel au racisme digne du XIXe siècle de la compagnie aérienne chilienne LAN. Cette vidéo, désormais invisionnable et décrite dans un article précédent, met en scène un doigt blanc qui veut gentiment renvoyer son interlocuteur, un doigt noir, dans les Caraïbes, puisque c’est certainement de là qu’il vient. C’est du moins l’introduction – d’une pertinence toute relative – à une explication sur la manière d’utiliser les bénéfices de la fidélité du voyageur à ladite compagnie.

On comprend mieux le sens de la mention de cette destination quand on sait que le mot « cannibale » vient des Caraïbes[1] : il désigne les peuplades dites anthropophages des Antilles, dont les récits de voyageurs de l’époque prétendaient qu’elles mangeaient leurs ennemis mâles. (Cependant il est fort douteux qu’à l’époque de l’arrivée de Christophe Colomb, elles aient eu les caractéristiques physiques que LAN attribue à son personnage, les Européens n’ayant pas encore poussé la « civilisation » jusqu’à mettre « enfin » les « Noirs » au travail en y envoyant des esclaves d’Afrique[2]. Simple parenthèse.)

Ce cannibalisme est associé quasi exclusivement aux Noirs dans l’esprit des Européens (bien qu’on l’ait de manière générale attribué à d’autres peuplades « lointaines », dont les Selk’nam de la Terre de Feu, pour le spectacle visant à légitimer la colonisation et le travail forcé que représentaient les zoos humains, en montrant l’« autre » comme un sauvage), le cannibalisme étant, dans le cadre de ces représentations, une des plus hautes manifestations de l’état de nature associées à la sauvagerie.

Or, deux réalités semblent écartées pour en arriver à cette idée. Et pour cause, elles obligeraient à déconstruire ce regard raciste qui fut si utile, et connaît toujours une certaine vitalité.

On a rencontré le cannibalisme sur toute la planète

La première, c’est que des faits de cannibalisme ont été établis sur tous les continents[3] :
– en Amérique du Nord chez les Algonquins, les Hurons, Les Cree, les Iroquois.
– en Amérique du Sud chez les Guayaki, les Tupimambas, les Tupi-guarani et les Aztèques.
– en Océanie chez les Foré de Papouasie, les Falatekas de Mélanésie.
– en Afrique chez les Azandés
– en divers points d’Europe : au paléolithique (dans ce qui est actuellement la Croatie, la Moravie, l’Ardèche, les Hautes Pyrénées, l’Ukraine, la Silésie polonaise) comme au néolithique (à Atapuerca, dans la province de Burgos[4] en Espagne il y a 800 000 ans et à Herxheim en Allemagne).

La découverte de traces attribuées au cannibalisme en Europe est récente, et le titre d’un documentaire consacré à celui de Herxheim laisse voir l’incrédulité de ce trait commun pourtant destiné à séparer définitivement les « Blancs » des « Noirs » : Des cannibales en Europe[5]? Il semblerait bien.

Le cannibalisme est culturel

La seconde réalité, c’est que le fait de manger son prochain par besoin est rarissime – on est très loin des festins joyeux mis en scène dans Tintin au Congo, où la gourmandise semble être la raison première du meurtre. Dans les cas où l’enjeu est la survie, il s’agit de situations extrêmes, et le cannibalisme ne concerne que les cadavres de personnes déjà décédées, dont la chair est découpée en fines tranches. Autant dire qu’on est très loin du bras grillé croqué d’une dent affamée.

On a beaucoup entendu parler de l’avion qui transportait de jeunes rugbymen et leurs familles et amis depuis Montevideo en Uruguay pour rejoindre Santiago du Chili en 1972[6]. Suite à un crash, les survivants ont dû affronter l’altitude et le froid de la cordillère des Andes. Certains ont survécu à l’absence de nourriture en pratiquant le cannibalisme.

Au milieu des années 1990, autour de 10 % de la population nord-coréenne aurait laissé la vie dans les famines qu’a connues le pays. Des rumeurs courent sur des cas de meurtres suivis de cannibalisme causant la terreur parmi la population et l’impossibilité de manger tout ce qui était présenté comme de la viande. Si le phénomène n’était sans doute pas aussi généralisé que certains le craignaient, il y eut des cas avérés de cannibalisme[7].

Ironie de l’histoire coloniale, en 1816, alors que les zoos humains font florès en Europe, les passagers d’un bateau transportant le nouveau gouverneur du Sénégal depuis la France jusqu’en Afrique – pour aller civiliser ces cannibales de Noirs – finissent par ingérer la chair de leurs compagnons d’infortune pour survivre. C’est l’histoire fameuse du radeau de La Méduse[8], naufragé au large des côtes de Mauritanie, dans le banc d’Arguin, immortalisée par le peintre Théodore Géricault.

Ceci étant dit, tout le monde ne passe pas à l’acte. Ceux qui meurent de faim sans avoir recours à ce type de cannibalisme sont légion.

Le cannibalisme de survie relève de situations exceptionnelles – tout comme celui qui relève de pathologies – et non d’une pratique alimentaire récurrente (rappelons que les « Niam Niam » d’Afrique centrale, se délectant de la chair du Blanc, sont une invention des Européens[9], reposant sur une vision déformée des pratiques des Azandés). Pourtant, ça semble bien être le fantasme à l’origine de ce que l’on trouve dans la vidéo de LAN : la mise en scène d’un bon repas, serviette autour du cou et couverts à la main.

Lorsque l’on parle de cannibalisme à l’échelle d’une société, on parle en réalité d’un phénomène éminemment culturel, et en ce sens on est loin d’un état de sauvagerie qui rapprocherait ses pratiquants de la nature, par opposition à la culture. Ce cannibalisme relève de rituels élaborés, au cours desquels un groupe mange la chair de ses ennemis ou de ses membres décédés[10].

Dans le cas de l’endocannibalisme, on ingère le corps des défunts afin de se protéger de leur âme, par exemple chez les Indiens Guayaki au Paraguay aujourd’hui[11]. Pour eux, ne pas pratiquer le cannibalisme, « c’est se condamner à mort ».

Un rituel sacré présent également, symboliquement, dans l’eucharistie chrétienne, comme le rappelle l’anthropologue Georges Guille-Escuret[12], au cours de laquelle on est invité à ingérer le corps du Christ (« Prenez, mangez, ceci est mon corps. Prenez, buvez, ceci est mon sang. »).

De même, le cannibalisme guerrier (exocannibalisme), connu chez les Aztèques, en Nouvelle-Guinée (Océanie) ou en Amazonie, n’a jamais été une pratique généralisée, ni en Amérique ni en Afrique[13], contrairement à ce que laissent penser les récits des Européens de l’époque de la colonisation de l’Afrique et de l’Amérique (arrêtons enfin de parler de « découverte » de l’Amérique, terme très européocentré et terrible euphémisme pour faire référence à ce qui devint le point de départ du plus grand génocide de tous les temps).

Il est souvent lié à des pratiques mutilatoires, telles que la décapitation et l’exhibition de la tête en trophée – pratiquées au passage par les colons espagnols dans ce qui allait devenir le Chili, et dont les Mapuches ont fait les frais[14] durant la très longue période séparant l’arrivée des Espagnols de l’« indépendance du Chili », concept fort étrange en soi (cf. Pendant ce temps-là, chez les Mapuches).

Des réalités soigneusement éludées, comme le souligne Michel Onfray : « Cannibalisme rituel (la préhistoire, le Paraguay contemporain), sacrificiel (la Révolution française) ou accidentel (le Pérou), à chaque fois l’événement fait problème. Quelle signification peut-on donner au cannibalisme ? Tintin au Congo témoigne : on évite la plupart du temps de réfléchir, de comprendre, et l’on se contente de condamner. La caricature du Noir imbécile mangeurs de Blancs civilisés dispense de penser. [...] Or le cannibalisme est un fait de culture [...] le cannibalisme manifeste un degré de culture singulier, différent du nôtre[15], certes mais plus en lien avec le raffinement d’une civilisation et de ses rites [dans le cas du cannibalisme rituel et sacré, où l’on mange celui qui est mort, mais où ne tue pas pour manger] qu’avec la barbarie ou la sauvagerie repérables dans la nature.[16] »

LAN a réactivé l'image bien connue d’une monstruosité naturelle spécifique aux « Noirs », en lieu et place de faits de culture liés à des rituels divers observés sur tous les continents. C’est devenu un trait non seulemlent distinctif, mais aussi définitoire. Un pur produit du regard raciste. Et une manière, irresponsable, d’en réactiver les stéréotypes au lien de les déconstruire.


[1]  Voir l’étymologie du mot « cannibale » sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales.

[2] Au sujet du stéréotype du Noir paresseux (mais aussi ceux de l’Arabe fourbe et du Jaune travailleur), écouter l’historien Pascal Blanchard dans Les tabous du racisme sur France 2, émission de Karine Le Marchand (du 31 octobre 2007 ?).

[3] Zaf, « L'anthropophagie au Paléolithique. Cannibalisme dans la Préhistoire », site Hominidés (en français).

[4] Olalla Cernuda, « Canibalismo infantil en Atapuerca », El Mundo, 25 juillet 2006 (en espagnol).

[5] Voir le documentaire de Jeanine Isabel Butler Des cannibales en Europe ? (prod. Allemagne et Royaume-Uni), 2011 (en français).

[6] Présentation du documentaire Naufragés des Andes de Gonzalo Arijón (prod. France, 2007), sur le site d’Arte.

[7] Max Fisher, « The Cannibals of North Korea », The Washington Post, 5 février 2013 (en anglais).

[8] « Le radeau de la Méduse », site Sénégal on line (en français).

[9] Jean Dominique Penel les qualifie d’êtres imaginaires dans Homo Caudatus. Les hommes à queue d’Afrique centrale : un avatar de l’imaginaire occidental, Paris : Selaf, 1982 (p. 139).

[10] Zaf, « L'anthropophagie au Paléolithique. Cannibalisme dans la Préhistoire », site Hominidés (en français).

[11] Pierre Castres, Chronique des indiens guayaki, Paris : Plon, 1972, dont Zaf donne quelques éléments ici (en français).

[12] Georges Guille-Escuret, Les Mangeurs d’autres. Civilisation et cannibalisme, Paris : EHESS, 2012, et Sociologie comparée du cannibalisme, 2 tomes, Paris : PUF, 2010-2012.

[13] Jean-François Dortier « Qui sont les cannibales ? », site de la revue Sciences Humaines, 2 juillet 2012. 

[14] Sergio Zamora, Les guerriers de la pluie. Brève histoire des Mapuche (1536-1810), Yveline éditions. 

[15] Notons que Michel Onfray ne peut s’empêcher de se mettre du « bon » côté, alors qu’il fait allusion au paragraphe précédent à la Dordogne préhistorique (qui semble-t-il se situe en France), lieu de cannibalisme : dans ces conditions, qui est ce « nous » dans lequel il s’inclut ?

[16] Michel Onfray, Antimanuel de philosophie, chap. « Qu’est-ce que l’homme ? », Paris : Bréal, 2001, p. 44-46.

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