Les fruits empoisonnés de la paix

Scène de vie quotidienne dans le métro à Paris. 20 minutes de colère personnelle. Un homme sans abri, qui a sans doute eu moins de chance que la grande majorité des passagers de la ligne 6 qui file en direction de Charles de Gaulle Etoile, empli d'un parfum ingrat la rame du métro.

Alors, pendant 20 minutes, j’ai testé la résistance de mes concitoyens. Résultat? 20 minutes de sourires, de soupirs, de moqueries, d’indignation ridicule, de regards complices… Et ça fini en beauté avec une dame sans doute respectable, mais qui n’a pu s’empêcher de regarder avec dégoût et insistance ce rebut de la nature, tout en questionnant son pleutre de mari sur le pourquoi, le comment d’une telle situation.

Je suis incorrigible, pourquoi est-ce que je m’inflige ça me direz-vous?

Ressembler aux monstres sans coeur que j’ai vu, c’est une chose douloureuse également.

Moi aussi, j’ai été indisposé par l’odeur de ce monsieur. Mais j’ai ravalé mes petites émotions de petit bourgeois chanceux et aimé.

Un cafard ou un chien aurait reçu moins de signaux négatifs que lui.

Nous avons vécu toute notre vie dans le confort, protégés de la guerre, de la faim, de la haine. Nous savons depuis un certain jour de janvier que la paix et la stabilité ici se construit sur la guerre et l’exploitation des dominés.

Quand est-ce que nous allons nous relever de notre souillure, nous qui ne vibrons plus pour la souffrance des moins aimés, pour la colère des brebis égarés? De notre position de bourgeois confortable, pourquoi ce déni de vie?

Où alors quand est-ce que nous allons assumer notre rôle de dominant? Alors ce jour là, officialisons que la vie n’a finalement pas changé depuis le moyen-âge, que tout est rapport de dominant à dominé.

Alors ce jour-là, je n’éduquerais pas mon fils sur de belles valeurs morales, où le respect des autres et l’égalité entre les hommes étaient une réalité.

J’y ai cru, j’ai souffert, puis j’ai ouvert les yeux. Nos convictions tiennent jusqu’à être remise en cause par nos émotions. Et là, plus rien d’autre que l’instinct de survie, rien d’autre que notre animalité.

Je l’accepte alors, mais ne portons pas haut de quelconques valeurs morales.

Le processus sera long et dur, car notre société de consommation, offrant confort et convictions morales fortes, nous coupe tous les jours encore plus de nos émotions, nous rendant de plus en plus insensibles à l’humain, insensibles à l’imperfection de nos systèmes où les plus démunis sont livrés à eux-mêmes et jetés en pâture à la bien-pensance bourgeoise, qui se base sur de beaux principes, par sur la réalité, plus grise que blanche.

La notion de partage est la seule qui peut lutter contre l’instinct de puissance contenu dans le matérialisme de nos vies actuelles. Grandir, se développer, conserver notre confort? Oui, mais à quel prix? Je suis anti-libéraliste car le « marché » nous impose sa logique, nous repoussant dans les cordes de notre ring.

Précarité, misère éducative et sociale, c’est ça le fruit des Lumières? Le seul point commun que je vois aujourd’hui avec la révolution de 1789, c’est une partie de la population qui vit loin des réalités « réelles » des pauvres. Libéralisme vs Royalisme. Même combat: ne pas perdre la position dominante.

Les belles valeurs de la République sont des performances d’illusionnistes.

Alors oui je vous hais fils de la paix et de la croissance, car vous avez oublié les nécessiteux. Vous avez oublié la dignité humaine. Remplacez ce SDF par un migrant, par un prisonnier de droit commun, par un djihadiste perdu…

Indignons nous pour la réalité, par pour des idées.

Je suis le fruit empoisonné de l'amour et de fragiles convictions.

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