La morale est le paravent vulgaire de la bourgeoisie

Après la « stratégie du choc » décryptée par Naomi Klein, une journaliste du Monde Diplomatique a publié ces derniers mois un papier intéressant, la «stratégie de l’émotion». Magie des concepts, elle a mis ce jour-là un nom sur un phénomène que je tente de comprendre en moi depuis le 7 janvier 2015.

Pourquoi notre société bourgeoise a tant de mal à analyser son présent sans tomber dans les émotions, dans les raccourcis d’idées dangereux? Pourquoi « je suis Charlie » et pas « je suis migrant »?

J’ai toujours été fasciné par les classiques que l’on racontait aux enfants comme « Barbe Bleue » ou encore l’histoire de ces enfants abandonnés par leurs parents trop pauvres pour les nourrir.

Barbe Bleue n’est pas là pour couper des têtes, il n'existe que pour transmettre que le mensonge est interdit sous peine de se voir couper la tête. Bien sûr, les termes sont symboliques mais la leçon l’est moins… L’éducation par la peur. A une époque où elle faisait encore parti physiquement de nos vies.

Je n’ai pas de colère envers Walt Disney qui a vidé de sens l’intégralité des histoires qu’elle a touché. Pour les remplir d’égocentrisme, de puérilité, de narcissisme. On ne peut pas vivre dans un monde parfait.

Là où le bat blesse, c’est que rien dans l’éducation que nous recevons n’a remplacé l’essence des histoires originales, à une époque où la transmission et l’éducation ne se faisaient qu’à l’oral.

Était-ce par pur plaisir ou pour la beauté de l’éveil que l'on contait ces histoires?

C’était surtout un moyen d’éduquer et de rendre plus fort leurs petits, par la peur. Oui la peur, celle que nous avons retiré de nos vies, à part la peur d’être en retard, la peur d’être viré, la peur de ne plus être aimé, la peur de ne plus progresser en entreprise. Dans les pays où l’on est pas sûr de franchir physiquement la fin de mois, a-t-on la même définition de la peur?

La peur pour les siens, la peur pour sa survie. Où est-elle chez nous? Dans nos peaux, dans nos livres d’Histoire inutiles. Mais plus dans nos cerveaux.

L’histoire du petit poucet est particulièrement intéressante à mon goût. Lorsque nos parents nous racontaient cette histoire, que nous transmettaient-ils? Que les parents de ces enfants étaient particulièrement vils car personne n’abandonne ses enfants dans une société morale. Que le petit poucet était particulièrement courageux, un vrai héros. Comme on le deviendra ensuite dans notre imaginaire de petit prince et de jeune bourgeois en devenir.

Mais imaginez la même histoire transmise à une époque où la faim justifiait les moyens.

Il est d’ailleurs étonnant de noter que même la sémantique suit l’évolution de notre confort bourgeois, on parlera de « la fin justifie les moyens » aujourd’hui. La finalité? Hum… Mais quelle finalité?

Que retenaient-ils donc à cette époque? Que la vie était dure et que l’on ne pouvait compter que sur soi-même.

Voilà le grief que j’aimerais amener sur notre éducation de bourgeois occidentaux. Nous avons oublié la dureté de la vie, celle qui existe dans les endroits que nous maintenons sous l’oppression de notre puissance. Nous sommes vulgaires dans cette capacité à oublier que notre paix, notre confort bourgeois, nos belles valeurs morales, ne tiennent ici que parce que nous faisons souffrir ailleurs. Nos politiques, nos institutions, consciemment ou non, nous maintiennent dans l’illusion de la République, l’illusion de l’égalité, de la fraternité, de la liberté.

Ces valeurs sont fausses et inexistantes partout dans le monde, dans la soue de la réalité, celle qui tâche, celle qui gratte, celle qui frotte. Les citoyens les désirent, les portent même peut-être, mais nos états les souillent par leurs actions.

Nous ne sommes pas libres, nous ne sommes pas égaux, nous ne sommes pas frères. Ou alors comment expliquer la politique étrangère de la plupart des états forts de ce monde ou notre réflexion par rapport à l’immigration et au phénomène des migrants?

Nous évoluons dans le même monde que nos ancêtres. Les plus forts règnent sur les plus faibles, quel que soit la manière (par la peur, la force, la parole, les systèmes…).

Alors oui petit poucet, personne ne t’aidera dans la vie sauf si tu es plus fort, plus puissant, plus intelligent, plus sociable… Bref, un « plus » au système.

Mais si ta valeur ne permet pas à une autre de monter, alors ta vie sera dure et personne ne t’aidera petit prince.

Peut-être que nos parents et nous, les seules générations à ne pas avoir connu la guerre, ne voulons pas de cette ignominie qui va contre tout ce que nous avons appris.

Mais pour notre dignité et celle de ceux qui souffrent, prenons notre courage à deux mains et admettons que nous avons voulu vivre sans peur et avec grande moralité. Mais que celle-ci appartient à ceux qui ont tout.

Seuls ceux qui n’ont rien peuvent parler de dignité et de courage, car il est simple pour un bourgeois de ne pas voler pour manger, de ne pas tuer pour protéger.

Mais pour ceux qui souffrent?

La morale est le paravent vulgaire de la bourgeoisie.

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