CONTREPOINT

Le Point publie, le 28 novembre dernier, une tribune sous le titre « Le « décolonialisme », une stratégie hégémonique : l'appel de 80 intellectuels ». Ceux-ci en appellent à toutes les autorités et tous les pouvoirs institutionnels pour barrer la route à ceux et celles qu’ils considèrent comme des ennemis de la République.

Ils considèrent de ce fait qu’ils ont affaire non à des nationaux libres, autant qu’eux, d’exprimer librement leur opinion, mais à des « étrangers » dont il faut se méfier et se préserver, d’autant qu’ils sont susceptibles de bénéficier – comble de l’horreur – de subventions publiques. Le caractère outrancier de cette tribune saute aux yeux. Les minorités politiques françaises « noires » et « arabes » devraient être interdites de nommer leur condition, et obligées de se soumettre au seul langage autorisé par les défenseurs patentés de la liberté, de l’égalité et de la fraternité : les signataires de cette tribune. Elles devraient s’estimer heureuses de ne pas être exclues des « plus prestigieux établissements universitaires » ainsi que « des salles de spectacles et des musées ». C’est une singulière conception de la République qui s’affiche ici publiquement, une fois de plus, une fois de trop, de la part de compatriotes auxquels, semble-t-il, de vilain-e-s Français-es aurait dérobé une part de gâteau. Notamment dans les universités.

De quel préjudice, en effet, se plaignent-ils ? D’une présence dans des lieux qui ne sont pas les banlieues : « Collège de France, Institut d'études politiques, Ecole normale supérieure, CNRS, EHESS, université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis, université Paris-VII Diderot, université Panthéon-Sorbonne Paris-I, université Lumière-Lyon-II, université Toulouse-Jean-Jaurès » ? Mais aussi : « Philharmonie de Paris, Musée du Louvre, Centre dramatique national de Rouen, Mémorial de l'abolition de l'esclavage, Philharmonie de Paris, musée du Louvre, musée national Eugène-Delacroix, scène nationale de l'Aquarium. » ? De quoi se plaignent-ils ? De personnes qui ne sont pas à l’image qu’ils se font d’eux-mêmes. De mots qui ne sont pas les leurs « propres ». D’une attaque qui « ostracise » Marcel Gauchet ou Laurent Bouvet. Né en 1946, directeur d’études émérite à l’École des hautes études en sciences sociales (Centre de recherches politiques Raymond Aron), rédacteur en chef de la revue Le Débat (Gallimard), qu'il a fondée avec Pierre Nora en 1980, Marcel Gauchet souffre directement, à l’évidence, du « ressentiment » des « racisé-e-s ». Est-il victime de la procédure que les démocrates pouvaient lancer, à Athènes, pour réduire l’influence des démagogues, souvent les plus riches et les plus honorés, dont ils cherchaient à éviter la tyrannie? Est-il privé de parole publique ? Loin s’en faut. Quant à Laurent Bouvet, après avoir bénéficié d’une bourse du Chicago Group on Modern France 1995, avec Pechiney et l'American Can Company, d’un bourse Tocqueville de la French-American Foundation 1997, et d’une bourse Lavoisier du ministère des affaires étrangères 1998, il qualifie son expérience de professeur de sciences politiques à l’université de Nice de « purgatoire ». C’est dire ce qui le fait souffrir.

Quelles attaques sont-elles ici dénoncées ? Le procès d’intention est patent : « tentatives d’ostracisation » à l’évidence non couronnées de succès ; « cabales » visant à « discréditer » Alexandre Gefen ou Isabelle Barbéris. A l’évidence, il s’agit de petites affaires d’un petit monde qui ne dit même pas, publiquement, de quoi il s’agit. Alexandre Gefen a-t-il perdu son poste ou ses attributions ? Chargé de Recherche au  Centre d’Étude de la Langue et des Littératures Françaises (CNRS-Université Paris 4), membre des comités de lecture des revues Modernités, Lendemains, Temps zéro, Acta-Fabula et Fabula Littérature-Histoire-Théorie, de la RSH et de la Revue critique de fixxion française contemporaine, il est directeur de la rédaction de la Nouvelle Revue d’Esthétique (PUF). En parallèle à ses activités scientifiques, Alexandre Gefen est également critique (Le Magazine littéraire). Isabelle Barbéris est Maître de conférences en arts du spectacle à l’université Paris Diderot et chercheuse associée au CNRS. En quoi sa réputation est-elle écornée ? Y a-t-il eu une tribune signée par quatre vingt intellectuel-le-s « racisé-e-s » contre elle ? Quel est le péril ? Où est le danger ? « Ces intellectuels « non conformes », dit la tribune, « sont mis sous surveillance par des ennemis du débat qui guettent le moindre prétexte pour les isoler et les discréditer. » : sont-ce des faits ou des allégations ? « Parallèlement au harcèlement sur les réseaux sociaux, utilisés pour diffuser la calomnie, ces « anti-Lumières » encombrent de leurs vindictes les tribunaux de la République. » La lectrice, le lecteur n’a toujours rien compris, si ce n’est l’accusation, la dénonciation et le ton menaçant. Une déclaration de guerre.

Ce vocabulaire calomnieux, publié dans Le Point, n’est digne d’aucun intellectuel, quel qu’il soit. Les sous-entendus sont à l’opposé du débat. Les griefs sont ici inintelligibles. Que dire de « la stratégie d'entrisme des militants décolonialistes dans l'enseignement supérieur » ? A quoi reconnaît-on un « militant décolonialiste » ? Que signifie ici « entrisme » ? Les « racisé-e-s » devraient-ils ne pas participer aux concours de recrutement? Qu’est-ce que cela implique quand on sait, aussi, que la République garantit la liberté d’expression, y compris au sein des universités. Le Conseil constitutionnel, à cet égard, a rappelé la nécessité impérative de la liberté d’expression universitaire (Décision n° 83-165 DC du 20 janvier 1984). S’il y a matière à débat, quels en sont les termes ? N’est-ce pas aux protagonistes de débattre ? S’il y a délit, et matière à procès, alors pourquoi rédiger un tel réquisitoire ? Le mot de « race » doit-il être proscrit du vocabulaire des universitaires et, plus largement, des citoyens français ? La mise à l’index n’a jamais été de bonne politique et « les critères élémentaires de scientificité » ne dépendent pas des individus, aussi connus soient-ils (Pierre Nora, Alain Finkielkraut ou… Bernard de la Villardière !), mais des institutions. Celles-ci sont-elles « menacées » par de nouveaux arrivants (« noir-e-s » ou « arabes ») ou la République française est-elle capable d’ouvrir toutes ses institutions à l’ensemble de sa population ? La fraternité ( comme l’égalité, comme la liberté) est ici bien éloignée des objectifs d’une tribune dénonciatrice de « mouvances » nommées en note : « Parti des Indigènes de la République, Collectif contre l'islamophobie en France, Marche des femmes pour la dignité, Marches de la dignité, Camp décolonial, Conseil représentatif des associations noires, Conseil représentatif des Français d'outre-mer, Brigade antinégrophobie, Décoloniser les arts, Les Indivisibles (Rokhaya Diallo), Front de mères, collectif MWASI, collectif Non MiXte.s racisé.e.s, Boycott désinvestissement sanctions, Coordination contre le racisme et l'islamophobie, Mamans toutes égales, Cercle des enseignant.e.s laïques, Les Irrécupérables, Réseau classe/genre/race. »

La critique ouverte a toujours été préférable au procès. Ici, un procès fumeux est intenté à toutes celles et ceux qui, Français-e-s « noir-e-s- » ou « arabes », sans même parler des « ultramarin-e-s », ne partagent pas les opinions politiques des signataires de cette tribune. Un appel à leur exclusion. Belle conception et du débat démocratique et de la démocratie !

 

 

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