Les miliciens de la pensée et la causalité diabolique

Dans un Manifeste des 100, des universitaires s’insurgent contre les « idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales » et « l’islamo-gauchisme » (Le Monde du 31/10/2020). La causalité s’y affirme dans son caractère le plus manichéen, Il s’agit, en effet, d’étiqueter et de localiser le mal par l’identification des « méchants ». Le mal, ce sont les « autres » : les boucs-émissaires.

Quand les jugements l’emportent sur les arguments, les invectives et autres anathèmes sur les idées, l’ignorance sur la connaissance, il ne peut pas y avoir de débat intellectuel. Y compris parmi les « savants ». Max Weber avait observé, il y a cent ans, « l’arbitraire » et le « hasard sauvage » qui règnent à l’université. Il l’associe à L’Enfer de Dante : lasciate ogni speranza o voi che entrate : Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir. Dans cet univers de sens commun, l’habitus compte plus que la qualité intellectuelle proprement dite. C’est ainsi que, une fois de plus (ils ne sont plus 80 mais 100), d’éminents miliciens de la pensée - une cohorte de gérontes – se donne le droit de parler de ce qu’ils ne connaissent pas. C’est encore au lieu même de l’universalisme revendiqué que la clôture est, en pratique, la plus forte, la plus généralisée. C’est pourquoi il est bien question de privilège : d’un droit qui, par définition, n’est pas universel, mais particulier. A certains la liberté d’expression, à d’autres la censure. Il est à signaler que le droit est ici encore rabattu sur la politique. Quant à la politique, elle est réduite à la police.

Quand ces mandarins croient défendre l’universalisme, ils soutiennent une vision abstraite - et surtout fausse - de la société dont la population ne serait ni vieille ni jeune, ni femme ni homme, ni blanche ni noire, ni chrétienne, juive ou musulmane. Et n’aurait surtout ni expérience ni histoire. Leur universalisme ne contient pas le particulier mais l’exclut. Autant dire que l’égale liberté de tous se transforme d’un coup en pouvoir des uns sur les autres, sur celles et ceux qui ne conviennent pas aux premiers. Rentrer dans le rang, telle est la conception guerrière, militariste et policière qui est la leur. Pourquoi ne pas équiper les signataires de flashballs ou d’autres instruments permettant d’éborgner et de mutiler toutes celles et ceux qui manifesteraient, à l’intérieur et à l’extérieur de l’université, un brin de dissidence dans leur façon d’envisager les choses ? Pourquoi ne pas crucifier Eric Fassin avant qu’il ne se fasse éliminer par ses ennemis (de droite)? Ce serait certainement un geste « républicain », qui permettrait de le sauver du péril de « l’islamo-gauchisme », lui qui apparaît déjà comme un « social-traître ». En effet, il n’est ni musulman, ni arabe, ni noir, ni femme. En outre, nommer Houria Bouteldja au milieu de cette pétition, comme une sorcière malfaisante qui aurait empoisonné l’université française, c’est, d’abord comme femme, puis comme musulmane, lui attribuer plus de pouvoir qu’elle n’en a jamais eu. La caricature de mauvais goût n’est pas l’apanage de Charlie Hebdo. 

Le libéralisme, au sens philosophique, est un courant de pensée qui s’est toujours opposé à l’autoritarisme. Lorsque, en 1860, John Stuart Mill le défend, il part de la lutte entre la liberté et l’autorité et commence par observer que « le peuple qui exerce le pouvoir n’est pas toujours le même peuple que celui sur qui on l’exerce ». Lorsque, en 1835, Tocqueville revient des Etats-Unis, il analyse la tyrannie de la majorité en ces termes : « La majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre, mais malheur s’il ose en sortir ». Weber, Mill, Tocqueville sont-ils « gauchistes » ? Dans la France d’aujourd’hui, où l’autoritarisme prévaut, les libertés sont en péril. En matière de gouvernement, et surtout d’administration, le perfectionnement du despotisme a donné progressivement de plus en plus de poids à l’autorité jusqu’à la contestation, maintenant, des libertés académiques et du droit d’effectuer des recherches hors de toute pression politique. Porté par un nationalisme (l’idéologie dominante) selon lequel le danger vient de l’étranger : les Etats-Unis, les signataires du « manifeste des 100 » proposent de sélectionner, dans l’université, le bon grain de l’ivraie, non sur le plan professionnel, mais « idéologique ». Qui ne voit le raccourci dans le fait d’imputer à des universitaires la responsabilité de tous les attentats islamistes passés et à venir ? Ils sont présumés coupables.

Le « genre », « l’intersectionnalité », la « race » : autant de mots tabous dans la société française, pourtant si marquée par les inégalités de genre, de race, de classe. Peut-on, comme à Londres, envisager un maire de Paris musulman sans que cette majorité blanche considère qu’il s’agirait d’une défaite de la République ? Peut-on, comme à Washington, élire un président noir – et africain – sans que cette majorité blanche y voit un échec des valeurs? Peut-on, comme à Bonn, estimer normal qu’une femme – blanche et allemande de naissance, certes – préside aux destinées du pays ? Non, en France, pour être sérieux, il faut au moins s’appeler Laurent Bouvet (qui, par « esprit Charlie » (sic) confond islamiste et femme musulmane portant un foulard) ou Pierre Nora (celui-là même qui sépare histoire « nationale » et histoire « coloniale » sans dire de quoi relève son livre sur les Français d’Algérie). Ils font allégeance intellectuelle au ministre de l’Éducation nationale selon lequel il y a « des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits. Et cela conduit à certains problèmes, que vous êtes en train de constater ». Les ennemis fantasmés sont toujours plus puissants qu’on ne croit. Il suffit, du reste, de déclarer la guerre pour avoir des ennemis.   

Sus aux « idéologies indigéniste, racialiste et "décoloniale" » ! Questions pratiques : comment traiter, par exemple, les recherches de Jules Falquet ? (« Epistémologie féministe imbricationniste, matérialiste et décoloniale » constitue l’un de ses axes de recherche). Ce faisant, a-t-elle armé le bras de l’assassin de Samuel Paty ? Faut-il lui imposer de renoncer à ses recherches ? Qu’opposer à Hourya Bentouhami, qui a publié aux Presses Universitaires de France Race, cultures, identités. Une approche féministe et postcoloniale (2015) : l’empêcher de publier ? En tant que philosophe, je souhaiterais que les signataires de la tribune, qui font les « bonnes recherches », prennent les « bonnes positions », et défendent « ce qui est défendable », soient capables, au lieu d’en appeler à une chasse aux sorcières (et aux sorciers) pour « haine des « Blancs » et de la France » de se prononcer précisément sur la façon dont ils souhaitent voir traiter ces deux cas (par exemple ou pour l’exemple ?). Il leur faudrait s’asseoir sur tous les critères de nomination à l’université, tous les usages, et toute la tradition académique. Je rappelle, s’il en était besoin, que Hourya Bentouhami, par exemple, est normalienne et agrégée de philosophie. Le particulier revient ici comme le retour du réel dans l’imaginaire.

A ce propos, un souvenir d’enfance se rappelle à moi. Je suivais ma scolarité dans une école dite de « l’Alliance » française, à Alger. J’accumulais les prix d’excellence. A la veille d’entrer en sixième, j’appris que, comme algérienne, je devais passer un examen d’entrée (procédure spéciale). J’apprenais ainsi que le critère de réussite scolaire n’en était pas un, et qu’il ne suffisait pas, à l’évidence, d’être distinguée (scolairement j’entends) par la France et les Français. Un autre élément, invisible, non-dit, mais décisif, l’emportait sur le premier. Entrant au lycée Descartes d’Alger, je fus tout d’abord envoyée (vous comprendrez ensuite que je ne puisse pas dire que j’en faisais partie) dans une classe d’excellence dite « pilote » jusqu’à ce que quelqu’un s’avise que j’étais… algérienne et que l’on m’en exclut. Républicain ? A dix ans, j’avais déjà perdu toute confiance en l’institution. Cela est-il déjà arrivé à Laurent Bouvet, Marcel Gauchet, Nathalie Heinich et aux autres signataires du « manifeste des 100 » ? Nul besoin d’accumuler les «anecdotes » : en quoi se permettent-ils de se prononcer sur le « décolonial » ?

Plus récemment, il y a bientôt dix ans, après avoir publié Les Arabes peuvent-ils parler ? (Blackjack, 2011) j’ai reçu un courriel y afférant. L’objet du courriel : « Melons ». J’ai cru que j’avais mal compris. Mais non : melons, bicots, ratons et autres bougnoules…. « Non, mais c’est pas grave, ils ont une grosse bite ». Était joint un lien : « Nos amants de Berbérie, les Arabes et nous », avec textes, photographies et dessins pornographiques, certains transformant le supplice de la gégène en jeu sexuel sado-maso (« fais-moi mal Massu »). Par qui était-ce envoyé ? Je le sais : la gangrène et l’oubli sont au cœur de l’institution. Il ne sert à rien de vouloir réconcilier en sollicitant Benjamin Stora quand, de l’autre côté, on diabolise « l’islamo-gauchisme » et tous celles et ceux qui ont éprouvé – et non seulement constaté – l’impunité licencieuse des uns et la liberté « coupable » des autres. A cet égard, chaque ministère devrait d’abord balayer devant sa porte.  Il est temps, soixante ans après les indépendances africaines en général et celle de l’Algérie en particulier, que les résidus coloniaux se dissolvent et qu’on ne parle plus de la même manière qu’autrefois des « Arabes », les « indigènes » de la colonie, puis les « Français musulmans ».

A cet égard, qui ne se souvient de l’École d’Alger, cette invention psychiatrique coloniale qui faisait des Nord-Africains (les « Arabes ») des individus congénitalement violents ? Voici ce qu’Antoine Porot soutenait dans ses Notes de psychiatrie musulmane (1918) : « Hâbleur, menteur, voleur et fainéant le nord-africain musulman se définit comme un débile hystérique, sujet de surcroît, à des impulsions homicides imprévisibles. » Cet être affreux per se bénéficierait aujourd’hui de complicités intellectuelles sur le sol français. Le terreau de cette école psychiatrique est très ancien. Car on doit aux Lumières françaises la réduction de l’islam à la figure de Mohamed (latinisé en Mahomet) ou la cristallisation de l’islam en la personne de son prophète. Qui plus est, il est alors (chez Voltaire notamment) considéré comme un imposteur (sur le plan religieux) et un chef de guerre (sur le plan politique). C’est ainsi que la violence a été durablement associée à l’islam (islamophobie) comme l’argent l’avait été au judaïsme (antisémitisme). Faut-il pourtant considérer tout musulman comme un islamiste potentiel ? Ne pas savoir distinguer un musulman ordinaire d’un islamiste « radical » ? La confusion est telle qu’un activiste islamiste notoire, Abdelhakim Sefrioui, a pu être reçu récemment dans l’enceinte d’un collège public.

J’aurais aimé entendre publiquement les pourfendeurs de l’islamo-gauchisme et autres vices de la pensée défendre les Algériens en proie et aux prises avec les islamistes plus de dix ans durant. Qu’a dit le triumvirat (Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Pierre Nora) quand des Nord-Africains se faisaient égorger, enlever, violer ? Etait-ce le fait de la « haine des Blancs et de la France » ? Daesh, qui a semé la terreur en Syrie, est-il le produit de l’université française ?  Il faut vraiment ne pas avoir le sens de l’analyse politique pour intenter des procès si mal instruits. Ou bien faut-il, autre hypothèse, être totalement ignorant des réalités internationales pour, à ce point, soutenir que la pensée, au sein de l’université, a le pouvoir de faire naître des criminels, de les encourager dans leur crime, de les absoudre enfin. Quand Pascal Perrineau commente les thèses de Léon Poliakov, dont La Causalité diabolique devrait être étudiée, il observe que « la figure du « bouc émissaire » ou du « diable », fait retour partout, pas simplement dans certains espaces politiques, mais aussi dans de multiples espaces sociaux, culturels, médiatiques. » Cependant, il n’en tire aucune conséquence effective et diabolise lui-même, par inconséquence, certains de ses collègues.

Que Samuel Paty n’ait pas été protégé et meure sous les assauts d’un islamiste convaincu à proximité de son collège est absolument tragique. Que Jonathan, Arié, Gabriel Sandler et Myriam Monsonego soient assassinés par un islamiste salafiste dans leur école est totalement abominable. Mais cela n’autorise aucune milice académique à voir, derrière ces criminels que sont Mohammed Merah et Abdoullakh Anzorov, l’ombre de la recherche universitaire. Ce faisant, les signataires du manifeste des 100 en appellent à une violence symbolique arbitraire et inutile s’il s’agit de contrer des violences réelles qui ne se produisent pas exclusivement, contrairement à ce qu’ils prétendent, dans les sociétés dites occidentales. En confondant liberté et conformité, sécurité et répression, idées et idéologie (le terme est récurrent), ces « penseurs » montrent le peu de cas qu’ils font de la pensée, spécialement quand il ne s’agit pas, à leurs yeux, de théories « de souche » (mais de « l'importation des idéologies communautaristes anglo-saxonnes ») autrement dit quand il ne s’agit pas – de leur point de vue - de théories nationales. Pour ne pas dire nationalistes.

 

Seloua Luste Boulbina

 

 

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