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Billet de blog 8 oct. 2018

N’enfonçons pas nos yeux dans la bouche de l’autre

Publié par La Découverte, Sexe, Race & Colonies a bénéficié d’armes de promotion massive. Les arguments de vente contenus dans son introduction (nombre d’auteurs, nombre d’images, échelle mondiale) servent en fait à couvrir l’obscénité d’un zoo humain d’un nouveau genre, imprimé sur papier glacé. Car l’obscène s’exhibe et n’existe que lorsqu’il y a, comme ici, volonté – commerciale - de montrer.

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N’enfonçons pas nos yeux dans la bouche de l’autre : ce slogan, découvert hier sur un mur, résume à merveille l’enfoncement profond qu’accomplit Sexe (imprimé en très très gros sur la couverture), race & colonies (en beaucoup plus petit) sous-titré La domination des corps du XVe siècle à nos jours (encore plus petit), un pavé de près de quatre kilos, un volume d’environ 30x30x4cm qu’on ne peut porter qu’avec peine. La couverture montre déjà le traitement infligé aux colonisées et colonisés d’autrefois : ce ne sont pas des personnes, mais des corps. S’il ne s’agissait que de corps, nul besoin de domination. Celle-ci cherche à plier des êtres humains - autrement dit non des corps mais des corps parlants - aux désirs d’autrui, à les arraisonner, à les mettre au service de colons, de coloniaux, de colonialistes et ici, en effigie, d’historiens français post-impériaux. Par de multiples moyens. Car il n’y a pas de domination sans érotisation. Il n’y a pas de domination sans sexualisation. Reste que le « sexe », qu’est-ce que c’est ? La « fonction copulatoire » ? Ce n’est pas en lisant le livre qu’on le saura.

Et voici que nos auteurs, tout à la chaleur de cette découverte d’un « nouveau » monde, inventent, par ces titres, l’eau froide. On en est glacé. Cette somme, faut-il la lire ou la regarder ? Pour les maîtres d’ouvrage, la main gauche doit ignorer ce que fait la main droite. Le clivage entre le verbal et le visuel, le texte et l’image, saute effectivement aux yeux. Un régime dissocié est imposé aux lecteurs. Entre les « illustrations » - il y en a 1200 annoncent les journaux – et les textes – il y a 97 contributeurs précisent les communiqués -, un fossé sépare ceux qui parlent et celles (principalement) que ceux qui parlent regardent. Un grand partage du sensible qui donne aux uns la plume, laissant aux autres la chambre noire de la photographie. Si la dignité consiste d’abord à sortir des sentiers battus, alors cette publication est, en tous points, indigne. Dérange d’abord la taille - et sa visible immodestie - d’un panorama impérial qui, de France, plonge son regard sur le monde entier. Le monde colonial vu de France (ou des Etats-Unis) : bel exemple de l’élision du sujet colonial, comme corps parlant, autrement dit comme être humain, une fois de plus, une fois de trop, exhibé. Sur le plan des contributions, est-il besoin, pour un tel ouvrage, de jeter l’œil plus loin que son voisinage ? Certains préfèrent leur cousin à leur voisin, et leur frère à leur cousin. Le voisinage, ici, est le lieu le plus éloigné des coordinateurs. C’est dire la perspective de la recherche. La décolonisation du regard n’a de sens pour aucun membre de l’équipe. 

Soyons un peu plus explicite : quatre hommes (trois universitaires et un entrepreneur) et une femme (universitaire) coordonnent un projet synthétisant un point de vue externe, celui du « spectateur impartial », sur le sujet abordé, la sexualisation de la domination coloniale. A ce groupe de cinq sont adjoints quinze collaborateurs : Rachel Jean-Baptiste, Jennifer Anne Boittin, Elisa Camiscioli, Sylvie Chalaye, Jean-Noël Ferrié, Arlette Gautier, Christine de Gémeaux, Olivier Le Cour Grandmaison, Sandrine Lemaire, Pierre Ragon, Alain Ruscio, Tracy Sharpley-Whiting, Jean-François Staszak, Jérôme Thomas et Françoise Vergès. Personne ne semble avoir perçu la contradiction manifeste entre un titre : « Décolonisations : 1920-1970 » et celui de sa première section : « Spectacles ethnographiques, pornographie exotique et propagande coloniale ». L’arbitraire de la périodisation s’accompagne du problème logique soulevé par la coexistence, au même moment, du colonial et de la décolonisation. C’est manifestement une façon de vider les mots de leur signification. Ce n’est pas tout. Parler de « pornographie exotique » c’est répéter et reprendre les mêmes catégories que celles du passé. Que vient faire l’exotisme ici ? C’est un mot-marchandise, un mot dont la valeur d’échange supplante la valeur d’usage. Cette duplicité est à l’œuvre partout. Est-ce en répétant le colonial qu’on le défait ? C’est impossible. Il n’y a donc, ici, aucune rupture postcoloniale. Car les bons sentiments, ou les déclarations d’intention, ne tiennent lieu ni de pensée, ni d’analyse. « Des corps étonnants et fascinants, des corps d’hommes et de femmes nus ou à moitié nus, des corps en mouvement ou fixes, des corps qui provoquent la répulsion ou la fascination. » Nulle réflexion par exemple, sur ce que peut contenir la notion de « nudité ». Nulle distance. C’est un copié-collé du préjugé d’autrefois. Je ne crois pas que Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, les auteurs de cette prose, puissent, lorsqu’ils sont à la plage, dire d’eux qu’ils sont à moitié nus quand ils portent un maillot de bain… Les clichés ont ici la vie dure.

Cette publication de La Découverte est l’image même du capitalisme appliqué au savoir. Celui-ci n’a de valeur que lorsqu’il a un prix (65 € l’exemplaire). Le coût doit y être rapporté au bénéfice, l’investissement au profit. Voici qui laisse peu de chance aux explorations intellectuelles, à la réflexion approfondie. On est plutôt du côté de la vulgarisation, mais bas de gamme, sans tenue, et avec une multitude d’angles morts. Une société marchande est-elle une société de marchands ? Un oui enthousiaste se fait entendre lorsqu’on tourne les pages de ce volume. Le corps (…) du texte est fractionné par d’innombrables encarts (ou textes au rabais). Quelle est leur fonction ? Assurer la richesse de l’ouvrage à peu de frais. Le sommaire découpe l’histoire en tranches : fascinations d’abord (jusqu’en 1830, qui met donc un terme à ces fascinations), dominations (jusqu’en 1920 : après, donc, les dominations s’interrompent), décolonisations (à partir de 1920, comme chacun sait), métissages (depuis 1970 : n’y en a-t-il pas avant ?). La conception du livre pose problème. Voici un « livre-monde », « traitant de l’histoire des cinq continents », tout simplement. Un livre mégalomane dont l’introduction ressemble à un dépliant publicitaire : «Sexe, race et colonies est en effet une somme inédite, tant par son ampleur chronologique (du XVe siècle jusqu’à aujourd’hui), la densité de son iconographie, sa diversité géographique (tous les empires sont représentés) que par les multiples approches proposées. » On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Quelques pages plus loin, les rédacteurs concèdent qu’ils privilégient la France et les Etats-Unis. Mieux vaut effectivement diminuer la voilure et se rabattre sur des territoires plus familiers. Quitte à s’en servir de « pivots » (sic) c’est-à-dire, une fois de plus, de centres du monde. Le découpage du monde des autres est ainsi d’une facilité déconcertante. 

Un ami historien me disait un jour que, lorsqu’il faisait ses études, la répartition des « spécialités » s’effectuait ainsi : aux plus cultivés l’histoire de l’antiquité (Paul Veyne, Nicole Loraux) ; un cran au dessous, celle du Moyen Age (Jacques le Goff) etc… Qu’en est-il de « l’histoire coloniale » ? Leurs spécialistes patentés se demandent-ils si les colonisateurs ont cru à leurs mythes ? S’il faut découper l’histoire en tranches ? Non, l’énumération tient lieu de science. Les images sont des « supports iconographiques » ou des « productions iconographiques ». Le pêle-mêle sert de méthode sans qu’il ne soit jamais question du rapport différencié à ces images (peintures, photographies, cartes postales etc…). Tout est mis exactement sur le même plan. Le traitement réservé aux images dans ce livre ressemble à la façon dont on (mal)traitaient les esclaves et autres colonisé-e-s : chacun n’étant, généralement, qu’un exemplaire. C’est pourquoi les chiffres hantent ce livre. Combien d’exemplaires ? 1200, et encore, on a dû supprimer la pornographie pédophile, pour des raisons indubitablement plus scientifiques que légales. La frénésie de l’image, ici, témoigne de l’incapacité totale à la penser, dans la diversité de ses contextes et la variété de ses expressions. Est-ce un hasard ? Pas du tout, comme le collectif Cases Rebelles – et d’autres – l’ont soutenu : c’est bien parce qu’il s’agit, aussi, de race & colonies. Les produits dérivés « Ouled Naïl » sont aujourd’hui, à Paris, l’équivalent du Y’a Bon Banania : Toutes des P… Sur les cartes de visite de fleuriste, sur la couverture de carnets, sur des coussins : on en voit partout. Nulle mention du phénomène dans notre atlas du sexe.

La « naïveté » qui consiste, comme le font trop souvent les historiens pour se simplifier le travail, à instrumentaliser les images, à s’en servir – mais sans en faire usage – comme « illustrations », comme « documents visuels », n’est pas seule en question. Et pourtant, une fois de plus, le parti-pris épistémologique est tout à la fois esthétique, éthique et politique. Comme si suffisamment de limites n’avaient pas été progressivement franchies, dans une obsession des images racistes et coloniales jamais interrogée, le pas de plus, et certainement celui de trop, est maintenant de montrer, faire voir, exhiber, publier etc le « sexe » raciste et colonial. Un regard domine ici, sans égard pour des images qui, au lieu d’êtres vues, font l’objet d’une terrible cécité. Un regard masculin et misogyne qui écrase, qui avilit, qui détruit de nouveau, sans intelligence mais systématiquement, sans que la dimension pulsionnelle et fantasmatique de ce grand déballage ne soit jamais interrogée ou mise sur le tapis. Ce faisant, une violence de plus est commise contre celles et ceux qui s’identifient qui à la jeune femme qu’un affreux colon tient quasiment en laisse, qui à cette jeune Algérienne en train de se faire agresser sexuellement par des soldats français sur lesquelles aucun mot d’aucun auteur n’est prononcé. Une violence de plus contre nous. Nous, non « l’autre » imaginaire de ceux pour lesquels ça n’arrive qu’aux autres. Et il faudrait, contre l’évidence, garder la tête froide devant ces images sans parole dont NOUS ne sommes pas destinataires? 

Ce scénario, maintes fois répété, a l’heur de plaire aux journalistes. Effectivement, le colonial est sans témoin. Car ceux qui détiennent le pouvoir partagent les mêmes vues, les mêmes indifférences, les mêmes insensibilités, le même goût pour le pouvoir des mots, pour celui des images (côté marteau, pas côté enclume). Les représentations, les techniques, migrent ainsi de lieux en lieu; les mêmes mots, les mêmes images y servent aux mêmes fins économiques, sociales et politiques et deviennent familiers. Montrer de telles images sans parler d’elles, c’est en dénier et l’existence et les effets. C’est faire de la masse un détail et de l’autre un néant. Un autre livre, avec autant d’images, mais différemment conçu, aurait pu être génial. Mais un profond déni marque l’ouvrage, qui cherche à gagner sur plusieurs tableaux à la fois : livre d’histoire mondiale (à relativiser forcément) et « beau » livre  (coffee table book), ouvrage de « Blancs » soutenu par des « Noirs » (Achille Mbembe et Jacques Martial) et une "Arabe" (Leïla Slimani). Un savant emboîtement d’alibis est censé rendre l’entreprise crédible. Le name dropping assoie « l’argument » d’autorité.  Le blanchiment - comme on parle de blanchiment d’argent - d’images coloniales exploitées comme un stock, c’est-à-dire comme un capital, prolonge le geste colonial au lieu de le suspendre. Un fonds de commerce, c’est un fonds, et un commerce. Ce n’est pas rien d’avoir, sur ce plan, acquis un tel monopole de la mémoire coloniale. Il faut dire que la France préfère les Amis des Noirs et des Arabes (Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud, Dominic Thomas et alii) aux Noir-e-s et aux Arabes eux-mêmes. C’est une longue histoire.

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