« Laissez-moi vous parler de mon problème avec les filles. Trois choses se produisent quand elles sont dans un laboratoire. Vous tomberez amoureux d’elles, elles tomberont amoureuse de vous, puis quand vous les critiquerez, elles se mettront à pleurer. »

Ces propos misogynes n'ont pas été prononcés par Erdogan ou par le parlementaire égyptien Ilhamy Agina, mais par Sir Tim Hunt, un Nobel misogyne qui voulait en finir avec la mixité dans les laboratoires de recherche.

Ce biochimiste britannique avait choisi la conférence mondiale des journalistes scientifiques, qui se tenait le 9 juin 2015 à Séoul, pour expliquer que « les femmes scientifiques pouvaient causer des problèmes aux hommes dans les laboratoires ». Il avait proposé de supprimer la mixité dans les laboratoires de recherche.

Tim Hunt, prix Nobel de Médecine en 2001 pour ses travaux sur les divisions cellulaires, a démissionné de l’Université College London (UCL) après ses propos polémiques sur les femmes scientifiques. "Le sexisme n'a pas de place en science", écrit la revue scientifique Nature du 15 juin 2015. Pourtant le sexisme a une grande place dans l'attribution des prix Nobel.

Le testament d'Alfred Nobel (https://www.nobelprize.org/alfred_nobel/will/will-full.html) Le testament d'Alfred Nobel (https://www.nobelprize.org/alfred_nobel/will/will-full.html)

Dans son testament manuscrit, Alfred Nobel précisait que la nationalité des savants primés ne doit jouer aucun rôle dans l'attribution du prix, il aurait dû préciser également que le sexe des savants primés ne doit jouer aucun rôle.

« Karolinska, Tchernobyl de l’éthique »

En plein "scandale au pays des Nobel" et en attente du Nobel de l'économie, qui sera annoncé lundi prochain et celui de littérature, le jeudi 13 octobre, cette semaine les prix Nobel de physiologie ou médecine, de physique et de chimie ont tous été attribués à des hommes.

Le Nobel de médecine aurait dû être attribué, cette année, aux familles des patients victimes du Dr Macchiarini, la star de l'Institut suédois Karolinska dont certains de ses membres désignent les lauréats au prix Nobel de médecine. Ces patients sont décédés en raison d'un grand scandale d'erreurs médicales.

Le chirurgien italien Paolo Macchiarini, professeur invité à l'Institut Karolinska, devenu célèbre après avoir réalisé la première greffe mondiale d'une trachée-artère artificielle recouverte de cellules souches, est aujourd'hui coupable d'un grand scandale de fraude scientifique, qui a coûté la vie à sept patients. Deux scientifiques membre du comité de sélection du prix Nobel sont impliqués, au moins par leur silence, dans la mort de ces patients. Harriet Wallberg, qui était la doyenne de l'Institut Karolinska lors du recrutement du Dr. Macchiarini et son successeur Anders Hamsten ont été écartés du comité du Nobel.

Bo Risberg, professeur, expert en éthique et ancien chef du Comité d'éthique de l'Institut Karolinska a exprimé son souhait, à la télévision suédoise, de "geler le prix Nobel de médecine pendant deux ans et d'utiliser l'argent qui accompagne celui-ci pour indemniser les familles des victimes de Macchiarini".

Il ajoute: « Il sera dur pour l’Institut Nobel de décerner le prix Nobel en tout honneur après ce qui s’est passé », qualifiant l'Institut Karolinska de "Tchernobyl de l’éthique".

Lorsque le trio britannique du Nobel de physique 2016 a été annoncé, j’étais assise à l’Académique des Sciences en attente de l'arrivée des académiciens pour un colloque sur l’intelligence artificielle. Ils sont tous là: Cujas, Cauchy, Montgolfier, même Napoléon Bonaparte, dont j'ignorais la contribution à la science. Je découvre qu'il a été élu à la section des Arts Mécaniques grâce à ses liens d'amitié avec le mathématicien Monge et le chimiste Berthollet !

Colloque "Intelligence Artificielle" à l'Académie des Sciences, le 4 octobre 2016. © @serayamaouche Colloque "Intelligence Artificielle" à l'Académie des Sciences, le 4 octobre 2016. © @serayamaouche

 

Mes yeux parcouraient, de gauche à droite et de droite à gauche, tous ces noms sur les murs ou sur les statues dans l'espoir de croiser un nom de femme. Triste constat de cet « ancien régime », une expression que François Bégaudeau a choisie comme titre pour son livre sur le parcours de Marguerite Yourcenar, première femme admise à l’Académie française, le 6 mars 1980, plus de trois siècles après sa création.

L'ancien régime de François Bégaudeau © Éditions Steinkis L'ancien régime de François Bégaudeau © Éditions Steinkis

Plusieurs siècles depuis, la situation des femmes scientifiques ne s'est pas beaucoup améliorée, à l'Académie des Sciences comme au comité du Nobel.

Déçue par ce paysage exclusivement masculin, je décide d’ouvrir le numéro de l’édition spéciale du magazine Le Point pour les 350 ans de l’Académie des Sciences, qui m'a été offert par les organisateurs du colloque. En page 5, on peut lire :

« Les époux Curie vivaient encore à la triste époque où les femmes scientifiques n’étaient pas les bienvenues à l’Académie. En 1905, Pierre y est donc élu sans son épouse, Marie. Pourtant, ils mènent ensemble leurs recherches sur l’uranium et la radioactivité. Deux ans auparavant, ils ont même partagé le prix Nobel de physique. En 1906, Pierre meurt accidentellement, écrasé par un camion hippomobile. Si Marie lui succède comme professeur à la Sorbonne (première femme à accéder à une telle place), l’Académie ne veut toujours pas d’elle lorsqu’elle se présente en 1911. Marie Curie est battue de deux voix par Edouard Branly. L’attribution du prix Nobel de chimie quelques mois plus tard n’adoucira pas la blessure. »

Marie Curie, rappelons-le, fut la première femme à recevoir le prix Nobel en 1903, pour ses travaux en physique et ses recherches sur les radiations. Un prix qu'elle partage avec son mari, Pierre Curie, et le physicien Henri Becquerel. A ce jour, elle est avec trois autres hommes: John Bardeen (prix Nobel de physique en 1956 et en 1972), Linus Pauling (prix Nobel de chimie en 1954 et prix Nobel de paix en 1962) et le généticien britannique Frederick Sanger (prix Nobel de chimie en 1958 et en 1980) les quatre scientifiques qui ont reçu deux fois le prix Nobel . Aucun autre scientifique, homme ou femme, que Marie Curie, n'ait été distingué deux fois par le Nobel dans deux disciplines scientifiques distinctes. Après son Nobel de physique en 1903, Marie Curie a reçu le Nobel de chimie en 1911.

Dans le journal le Monde du 4 octobre dernier, Sandrine Cabut rappelle que:

"Marie Curie n’a reçu son premier Nobel que parce que son mari Pierre – prévenu par une indiscrétion qu’il était proposé, avec Henri Becquerel – a envoyé une lettre aux membres du comité, où il expliquait que sa femme ­devait être solidaire du prix, puisqu’elle était indissociable du travail qui avait mené à la ­découverte. Quant à sa deuxième distinction (dans la catégorie chimie, en 1911), le comité Nobel a suggéré à Marie Curie de ne pas se ­déplacer pour la recevoir. Le jury était en fait « très inquiet du séisme soulevé par ses amours coupables », avec le physicien Paul Langevin."

Si je savais cela, je n'aurai jamais dû accepter, ce soir du 28 juin 2009, une invitation à un dîner au Stockholms stadshus, ce hall qui accueille, le 10 décembre de chaque année, le banquet qui suit la cérémonie de remise des prix Nobel.

Où sont les femmes scientifiques ?

Savez-vous combien de femmes ont été nobélisées en médecine, en physique ou en chimie depuis la création du prix Nobel en 1901?
Sur 583 lauréats, de 1901 à 2016, seulement 17 prix Nobel ont été décernés à des femmes scientifiques, soit 2,9 %. La figure ci-après de la page statistiques sur les femmes de l'Oranisation du Nobel ne risque pas d'être mise-à-jour en 2016 si lundi et jeudi prochains, les femme seront de nouveau exclues. En considérant la paix, la littérature et l'économie, 49 prix Nobel ont été attribués à 48 femmes, entre 1901 et 2016. Très peu comparé aux 822 prix Nobel attribués aux hommes jusqu'à ce jour !

Le Nobel de physique poursuit sa tradition d'exclusion des femmes. Entre 1901 et 2016, 110 prix ont été attribués à 204 physiciens. Seulement deux pour les femmes: Marie Curieen 1903 et Maria Goeppert Mayer en 1963. Depuis 53 ans, il n'y a pas eu un seul prix Nobel en physique pour une femme !
En 2014, le physicien américain Gabriel Popkin proposait à la Fondation Nobel  une liste de 20 candidates qu'il estime légitimes pour recevoir cette distinction.

Les statistiques de l'Organisation du Nobel - Les prix Nobel attribués aux femmes de 1901 à 2015 © nobelprize.org Les statistiques de l'Organisation du Nobel - Les prix Nobel attribués aux femmes de 1901 à 2015 © nobelprize.org

17 femmes prix Nobel de sciences par Hélène Merle-Béral © Odile Jacob 17 femmes prix Nobel de sciences par Hélène Merle-Béral © Odile Jacob

La base de données de l'Organisation du Nobel permet d'accéder aux archives des nominations, mais seulement de 1901 à 1965. Ces données montrent que ce fossé, qui s'accentue en physique, ensuite en chimie et en médecine, vient du processus de nomination.

Dans l'article de samedi dernier, j'ai montré qu'il n'y a aucune femme allemande nominée pour l’édition 2016 du prestigieux Prix de l’avenir « Deutscher Zukunftspreis ». Avec 0 % de femmes nominées à ce prix allemand et 90 % d'hommes nominés aux prix Nobel, on ne peut pas exiger aux comités de sélection de réduire ce fossé dans l'attribution des prix.

Femmes "Nobelles" de 1901 à 2016 © serayamaouche Femmes "Nobelles" de 1901 à 2016 © serayamaouche

Dans un livre, qui vient de paraître aux Editions Odile-Jacob, Hélène Merle-Béral, médecin et professeur d’hématologie, a dressé le portrait des 17 femmes nobélisées jusqu'à ce jour dans les trois disciplines scientifiques concernées par le prix Nobel. La scientifique écrit:

"Leur faible nombre laisse imaginer qu'elles ont parcouru des itinéraires professionnels et personnels atypiques, riches et mouvementés, semés d'obstacles insurmontables pour d'autres."

Tous les hommes ne sont pas misogynes, pour ses deux prix Nobel, Marie Curie a été nominés cinq fois par des hommes : trois fois par le mathématicien français Gaston Darboux (en 1902, 1903 et 1911), par le physicien allemand Emil Warburg (en 1903) et par le chimiste suédois Savante Arrhenius (en 1911).

Paradoxalement, Marie Curie n'a nominé que des hommes pour le Nobel : le physicien anglais Sir Joseph Thomson en 1905 et le mathématicien, physicien, philosophe et ingénieur français Henri Poincaré en 1910.

L'analyse de ces attributions déséquilibrées au profit des hommes doit prendre en considération plusieurs facteurs dont le processus de nomination, la visibilité des femmes
scientifiques, ainsi que la proportion d'hommes dans le jury du Nobel.

 

Cet article a été publié également sur la plateforme WinSTEM France.

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