De « l'omerta française » à « la délation » !

Mediapart a publié récemment une série d’articles qui ont choqué de nombreux chercheurs et acteurs de l’intégrité scientifique en France. La première partie a été dédiée au biologiste Olivier Voinnet dont l’affaire est loin d’être close. Nous avons décidé de répondre à Mediapart dans le seul but d’enrichir le débat sur l’intégrité scientifique en France.

Une série intitulée "la biologie à l’heure de la délation" a été publié par Mediapart du 29 décembre 2018 au 3 janvier dernier. Cette série de trois articles a été signée par le biologiste et journaliste scientifique Nicolas Chevassus-au-Louis. Ce dernier est l'auteur de la « Malscience. De la fraude dans les labos » et d’autres ouvrages remarquables tels que « savants sous l’occupation » et surtout d'une enquête intéressante sur la « junk science », qui a été publiée dans Mediapart en 2013. Dans sa nouvelle série, Nicolas Chevassus-au-Louis s'éloigne un peu de sa rigueur habituelle : des articles aux contenus erronés, conclusions trop simplifiées d'une incohérence flagrante avec ses précédentes publications. Ce manque de rigueur scientifique, que nous constatons dans des articles récents de Mediapart, est parfaitement illustré par les titres façon "Sciences & Avenir" qui participent à la désinformation scientifique de type "faut-il avoir peur des algorithmes"? comme si l'expression "algorithme" était synonyme d'intelligence artificielle !

"Les papiers récents de Nicolas Chevassus-au-Louis ne me semble pas en cohérence avec son ouvrage sur la malscience", estime Jacques Haiech, professeur de biotechnologie à l'université de Strasbourg.

Mediapart, qui a reçu les appels en ligne du biologiste et blogueur allemand Leonid Schneider pour censurer notre nouvelle enquête sur l'affaire Voinnet, nous a encouragé, au contraire, à écrire dans cet espace.

"Le mieux serait que vous prolongiez le débat en intervenant sur votre blog dans le Club de Mediapart", nous a écrit Edwy Plenel, directeur et cofondateur de Mediapart. C'est ce que nous attendions d'un journal qui respecte la liberté d'expression et la critique constructive.

« Climat de suspicion délétère »

Ce que Nicolas Chevassus-au-Louis a appelé, dans son premier article de cette série, « climat de suspicion délétère », n'est qu'une des conséquences directes de « l’omerta française »  décrite dans le chapitre 14 de son ouvrage sur la malscience. Elle est aussi la conséquence du manque de transparence dans la gestion des questions liées à l'intégrité scientifique pratiqué aujourd’hui en France. L'attitude de certains éditeurs et revues scientifiques, qui préfèrent le « business » à la production d'une science intègre et reproductible, constitue un facteur aggravant pour ce climat de suspicion. Tous ces facteurs poussent les chercheurs à utiliser des moyens qui paraissent suspicieux : commenter un article de manière anonyme ou utiliser un pseudonyme pour pouvoir balancer une vérité sans craindre les représailles de sa hiérarchie ou de ses collègues.

Lorsqu'un scientifique membre de l'Académie des science chargé dans une grande université parisienne des questions de l'intégrité scientifique préfère soutenir une publication frauduleuse contre une jeune chercheuse en encourageant l'éditeur à procéder à la publication d'un travail douteux avant même de mener une enquête, comment peut-on ensuite exiger aux chercheurs de boycotter les plateformes de discussion des travaux scientifiques telles que PubPeer.

"A l'automne 2014, des courriels anonymes parviennent par salves dans différents laboratoires de biologie : à l’École polytechnique fédérale (ETH, selon son acronyme allemand) de Zurich, à l’Institut de biologie moléculaire des plantes (IBMP) de Strasbourg, à l’École normale supérieure de Paris, pour n’en citer que quelques-uns.

Le point commun entre ces différents laboratoires est d’accueillir ou d’avoir accueilli un certain Olivier Voinnet ou ses proches collaborateurs. Et ce que disent ces courriels est plutôt embarrassant pour le chercheur. Celui-ci est accusé sinon de fraude, du moins d’un grave manque de rigueur scientifique, que les courriels documentent en se référant au site PubPeer, plateforme qui agrège des commentaires de publications scientifiques", écrit Nicolas Chevassus-au-Louis dans Mediapart, le 29 décembre dernier.

Ce que l'auteur de l'article ne dit pas est que ces dénonciations n'ont pas été faites que de manière anonyme, des personnes telles le blogueur allemand Leonid Schneider ou la chercheuse américaine Vicki Vance, professeure de sciences biologiques à l’université de Caroline du Sud ne se sont jamais cachées. Ils attendent plutôt à ce que la communauté scientifique les désigne comme les héros et les premiers lanceurs d’alertes dans cette affaire. Donc la thèse qui consiste à dire qu'Olivier Voinnet, Catherine Jessus, Anne Peyroche ou d'autres sont les victimes de l'anonymat, de Schneider, ou de PubPeer est une forme de simplification absurde. Les investigations ont-t-elles confirmé des manipulations ou des erreurs dans les images des publications de ces auteurs? la réponse est oui. Les éditeurs ont-ils corrigé ou rétracté les publications mises en cause sur le site PubPeer ? La réponse est oui pour la grande majorité de ces publications.
En quoi la véracité d'une information est-elle altérée si cette dernière est dite ou écrite de manière anonyme?
Arrêtons donc de parler sans cesse de l’anonymat ignorant la question principale dans cette affaire : Le CNRS a-t-il sanctionné Olivier Voinnet avant même de mener une enquête sérieuse et de déterminer la responsabilité individuelle de chacun de ses anciens collaborateurs?

"Les accusations anonymes du site PubPeer"

Dans nos publications antérieures, nous avons souvent essayé de corriger certaines expressions maladroites et inexactes qui sont utilisées par des journalistes ou par des scientifiques eux-mêmes. Parmi ces expressions : "les accusations anonymes du site PubPeer"! Les journalistes visent-ils les lignes de code qui composent le site PubPeer? les responsables de cette plateforme qui l'animent et ont la responsabilité de modérer les commentaires qui y sont publiés ou visent-ils les utilisateurs qui se servent de cette plateforme pour commenter une publication de manière anonyme ou en divulguant leur identité?
En janvier 2018, nous avions écrit :

"Il existe un débat légitime sur le caractère anonyme des commentaires, nous reviendrons sur ce point dans un prochain article sur les plateformes de "post-publication peer review"  [PPPR]. Cependant, si les comités d'éthique et les délégations à l'intégrité du CNRS ou dans d'autres institutions fonctionnent correctement, les chercheurs n'iront certainement pas écrire sur des plateformes en ligne. La publication d’un travail de recherche est le début du débat scientifique, commenter une publication est donc une démarche saine sauf pour celles et ceux qui ont des choses à se reprocher."

Nicolas Chevassus-au-Louis était présent à la conférence de presse du 13 novembre dernier au CNRS lorsque Antoine Petit, le PDG de cette institution, a dévoilé son plan d'actions intégrité scientifique. Nous avions, lors de cette rencontre avec la presse, expliqué au PDG du CNRS un cas de figure où de jeunes chercheurs n'ont pas d'autres choix que d'utiliser l'anonymat. Le PDG du CNRS est un farouche opposant à cet anonymat et à ce que les scientifiques s'expriment sur PubPeer. Cependant, il est attentif à nos arguments, mais il propose une alternative à cet anonymat. Nous reviendrons en détails dans nos prochaines publications sur l'entretien que le PDG du CNRS nous a accordé le 13 novembre dernier.

Parler de "délation" est une forme d’intimidation contre les victimes de fraudes scientifiques et une censure de la liberté de la parole des scientifiques

C'est sans doute l'expression la plus choquante de cette série. Mediapart, un journal d'investigation respecté qui a révélé un grand nombre d'affaires de fraudes fiscales, n'aurait pas dû qualifier de "délation" les révélations des cas de fraude ou méconduite scientifique. Fraude économique et fraude scientifique sont très liées, d'abord par l'argent investi dans les projets de recherche, ensuite lors de la valorisation de ces derniers.
En 2018, pour soutenir Catherine Jessus, un groupe de scientifiques a signé une pétition de la honte. La fameuse pétition qui a scandaleusement demandé la tête de David Larousserie qui a tout simplement osé faire son travail de journaliste scientifique au journal Le Monde !

Depuis sa création, l'association Éthique & Intégrité reçoit de nombreux appels de chercheurs en détresse qui sont confrontés au silence des institutions, aux tentatives d'intimidations ou aux menaces de licenciement parce qu'ils ont refusé de mettre leur nom sur une publication scientifique douteuse ou un brevet basé sur des résultats non reproductibles.

"Délation "ambiance délétère". Étrange positionnement que celui de cet article. Ce qui est délétère c'est qu'un chercheur bidonne ses résultats et en profite pour faire une très brillante carrière. Ce qui est délétère c'est qu'il faille attendre des dénonciations anonymes  pour que l'on parle de ses petites ou grosses fraudes . Quand Mediapart dénonce des magouilles dans le monde de l'entreprise il n'est pas question de "délation" mais de lanceur d'alerte et de saine transparence. Pourquoi quand il s'agit de recherche cette tolérance malsaine?", a répondu un lecteur à Mediapart.

Un autre lecteur s'étonne des conclusions de l'article : "Amusant article et sa conclusion. A croire que Mediapart a plus d'indulgence pour la fraude scientifique que pour les autres fraudes comme la fraude fiscale."

Olivier Voinnet lui-même admet les erreurs et les manipulations d'images qui ont été détectées dans des travaux scientifiques qu'il a cosignés. Nous l'avions écrit en 2016, contrairement à d'autres qui persistent dans le déni, Olivier Voinnet a pris ses responsabilités de chef de groupe et s’en est même excusé publiquement :

"Je regrette énormément de ne pas avoir pris les mesures nécessaires durant le processus de publication et j'assume l'entière responsabilité pour toutes les erreurs. Je m'excuse sincèrement pour l'incertitude et les difficultés que cela a causé pour les membres de mon groupe et à mes collègues. Dans le futur, je travaillerai avec le plus grand soin possible lors de la publication des données", avait-il déclaré à la revue Nature, en 2015.

Pourquoi le journaliste de Mediapart a choisi de focaliser sur "la délation" au lieu d'enquêter sur la responsabilité des co-auteurs de Voinnet dans cette affaire, ainsi que de la manière dont cette dernière a été gérée au CNRS.
Les échanges avec les éditeurs auxquels nous avons eu accès révèlent des dérives très graves allant jusqu'à fabriquer une page entière dans un cahier de laboratoire de Patrice Dunoyer, ancien collaborateur d'Olivier Voinnet. Un cahier de laboratoire qui est désormais saisi par le service juridique du CNRS.

Faut-il renommer "l'affaire Voinnet" en "affaire Dunoyer" ?

"Le « Guy Ribes des cahiers de labo ». C’est le surnom qui a été donné à Patrice Dunoyer par des scientifiques, en hommage au plus célèbre faussaire de tableaux français. Ils considèrent Patrice Dunoyer comme l’un des plus grands falsificateurs scientifiques français. Une manière « amusante » de souligner la gravité des faits reprochés au chercheur spécialisé dans la génétique des plantes", a rapporté, en octobre dernier, le journal Demain la Nouvelle-Calédonie (DNA).

Une page du cahier de laboratoire fabriquée par Patrice Dunoyer © Ethique & Intégrité Une page du cahier de laboratoire fabriquée par Patrice Dunoyer © Ethique & Intégrité

Quels rôle ont joué Alain Fuchs, l'ancien PDG du CNRS et Catherine Jessus dans la gestion désastreuse de l'affaire Voinnet?

Dans la première partie de la série de Nicolas Chevassus-au-Louis on peut lire "la chercheuse [Catherine Jessus] demande au président du CNRS, Alain Fuchs, que soit constituée une commission d’enquête sur son cas. Fuchs refuse, arguant qu’il n’y a pas lieu de répondre à des allégations anonymes. Catherine Jessus se tourne alors vers la présidence de l’université Pierre-et-Marie-Curie (Paris-VI, autre tutelle de son laboratoire), qui accepte de constituer une commission d’enquête."

Pourquoi Alain Fuchs a-t-il refusé une commission d'enquête dans le cas de Catherine Jessus, en 2017, alors qu'il a mis en place un comité de pré-enquête dans le cas d'Olivier Voinnet en 2015?

Pourquoi Catherine Jessus nous at-elle menti en nous répondant, le 9 janvier 2018 :

"Je précise que je n'ai absolument pas été membre de la commission d'investigation dans l'affaire Voinnet: ni membre de la commission d'enquête scientifique, ni membre de la commission paritaire qui a proposé ensuite les sanctions disciplinaires (dont la décision revient au Président du CNRS). Les règles du CNRS interdisent qu'un directeur d'Institut du CNRS puisse faire partie de ces commissions, ce qui serait contraire à la déontologie."

Comment expliquez les sanctions légères à l'encontre de Patrice Dunoyer? Ce dernier a-t-il été "exfiltré" rapidement du CNRS vers la Nouvelle-Calédonie avec l'aide de son frère, le député UDI Philippe Dunoyer ?

Patrice Dunoyer a-t-il obtenu un poste administratif sur mesure comme conseiller scientifique du président de la province Sud où il est désormais la cible de vives critiques dans la presse locale?

"Olivier Voinnet, un chercheur déchu"

Ce titre maladroit a certainement été choisi par la rédaction de Mediapart et non pas par l'auteur de l’article lui-même. Si "déchu" signifie "celui qui a perdu sa dignité", Olivier Voinnet n'est certainement pas un "chercheur déchu".
Les documents auxquels nous avons eu accès, ces dernières semaines pour préparer notre enquête sur ce qui s'est réellement passé entre 2015 et 2018, ont révélé un Olivier Voinnet combatif, collaboratif avec les éditeurs et les différentes commissions et déterminé à mettre toute la lumière sur les problèmes quitte à relancer les investigations et à procéder à de nouvelles rétractions ou corrections de travaux qu’il a co-signés ou, pour certains, dirigés.

"Il faut avoir confiance au minimum dans les institutions"

Interrogé sur la transparence aussi bien au niveau des membres qui composent les commissions d'investigation des allégations pour méconduite scientifique qu'au sujet de la publication des rapports des commissions, Antoine Petit nous a répondu: "il faut avoir confiance, au minimum, dans les institutions. Si on a pas confiance dans les institutions, je pense que c'est la fin de la démocratie". L'affaire Cahuzac nous a montré qu'on peut être ministre porteur d'un projet de lutte contre la fraude fiscale et ensuite mentir "les yeux dans les yeux" devant le Parlement !
A la tête du CNRS depuis le 24 janvier 2018, l'actuel PDG du CNRS n'est certainement pas responsable de la gestion désastreuse de l'affaire Voinnet. La presse scientifique internationale est convaincue que Petit est en train de "nettoyer comme il peut" (selon Declan Butler de la revue Nature) les erreurs de l'ancien PDG du CNRS, Alain Fuchs. "Il doit gérer l'ingérable", nous a confié Olivier Voinnet. Cependant, il est indispensable qu'il puisse dire toute la vérité sur ce dossier.


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