Catherine Jessus nous répond sur l'affaire Voinnet et de ses co-auteurs(1)

Directrice de l'institut des sciences biologiques (INSB) depuis mai 2013, Catherine Jessus est une des personnes clé dans l'affaire du biologiste Olivier Voinnet et de ses co-auteurs. Nous l'avons sollicité pour nous éclairer sur son implication dans cette affaire. La patronne de la biologie au CNRS nous livre dans, cet entretien, quelques éléments de réponse sur son rôle dans ce dossier.

En janvier 2018, lorsque nous l'avions interrogée sur son rôle dans l'affaire Voinnet, la chercheuse Catherine Jessus nous a répondu :

"Je précise que je n'ai absolument pas été membre de la commission d'investigation dans l'affaire Voinnet: ni membre de la commission d'enquête scientifique, ni membre de la commission paritaire qui a proposé ensuite les sanctions disciplinaires (dont la décision revient au Président du CNRS). Les règles du CNRS interdisent qu'un directeur d'Institut du CNRS puisse faire partie de ces commissions, ce qui serait contraire à la déontologie. "

En répondant ainsi à notre question, Catherine Jessus nous-a-t-elle menti ou dissimulé son véritable rôle dans cette affaire?

Le physico-chimiste Olivier Sandre, chercheur au CNRS et ancien membre de la commission administrative paritaire des directeurs de recherche, commentant notre dernier article, nous a écrit :
"Catherine Jessus ne vous a pas menti. En effet, la directrice de l'INSB est bien celle qui a nommé les commissions d'enquête sur les affaires Voinnet et Dunoyer en 2015 et 2017, mais elle n'en faisait pas partie elle-même. La phrase que vous a répondu Madame Jessus est donc juste."

Olivier Voinnet lui-même estime que cette phrase de Catherine Jessus est juste.

Si Catherine Jessus ne nous a pas menti, elle nous a, en revanche, dissimulé son rôle très important dans les affaires de 2015 et de 2017 qui ont concerné Olivier Voinnet et ses co-auteurs.

Nous avons sollicité, de nouveau, la directrice de l'INSB pour répondre à nos questions. Contrairement à certains autres responsables du CNRS, qui préfèrent fuir leurs responsabilités et entretenir les confusions, elle a pris le temps de répondre à nos questions. Au nom des membres de l'association Éthique & Intégrité et de tous nos lecteurs, nous tenons à la remercier pour sa collaboration.

Catherine Jessus, la directrice de l'INSB © CNRS Catherine Jessus, la directrice de l'INSB © CNRS

Dans cette première partie, nous publions l'entretien avec la scientifique Catherine Jessus, qui s'est déroulé entre le 24 et le 29 janvier 2019. Dans la seconde partie, nous commenterons ces éléments de réponse à la lumière des résultats de notre enquête sur l'affaire Voinnet et de ses co-auteurs.

Le rôle de Catherine Jessus dans l'affaire Voinnet

Seraya Maouche (S. M.) : Dans votre réponse qui date du 9 janvier 2018, vous avez nié votre implication dans l'affaire Voinnet, ce qui m'a amené à critiquer publiquement les articles de Leonid Schneider contre vous. Nous menons actuellement une enquête sérieuse sur l'affaire dite "Voinnet". Les déclarations récentes du PDG du CNRS, Antoine Petit, que la seconde sanction du CNRS contre Olivier Voinnet n'est pas un appel de la première décision et la réaction publique des avocats d'Olivier Voinnet, ainsi que l'article de Nature et d'autres éléments qui révèlent qu'il n'y a jamais eu d'enquête en 2015 m'oblige à revenir vers vous avec quelques questions. Avez-vous participé d'une quelconque façon, en 2015 ou en 2017, aux procédures ayant conduit à la suspension de Monsieur Voinnet de deux ans en 2015 et à sa sanction d'un blâme en 2018 ?

Catherine Jessus (C. J.) :  Le seul rôle des Directeurs d'Institut, avant  la nomination du référent à l'intégrité scientifique du CNRS, le 1er août 2018, était d'alerter le Directoire (PDG,  Directeur Général Délégué à la Science -DGDS- et Directeur Général Délégué aux Ressources -DGDR-) , la direction des ressources humaines (DRH) et  la direction des affaires juridiques (DAJ), en cas de suspicion de  méconduite scientifique d'un chercheur. La décision de lancer une commission d'enquête, puis suite aux conclusions de cette commission d'enquête, l'éventuelle décision d'entamer un examen en commission disciplinaire ne sont pas du ressort des Directeurs d'Institut. Ceux-ci ne participent pas aux commissions d'enquête quand elles sont lancées, ne reçoivent pas leurs conclusions, ne sont pas informés de la tenue ou non d'une commission disciplinaire, et  ne sont pas informés de ses conclusions, sauf si elles sont publiques. Je n'ai donc été aucunement impliquée dans les décisions prononcées  à l'encontre d'O. Voinnet. Mon rôle en 2015 et 2016 s'est limité à alerter le Directoire, la DAJ et la DRH des suspicions de méconduite portées à ma connaissance sur Olivier Voinnet et Patrice Dunoyer. A la demande du Président, j'ai rencontré brièvement et une seule fois la 1ère commission d'enquête lors de sa mise en place pour l'informer de la nature des suspicions de méconduite que nous avions à disposition. Toujours à la demande du Président, j'ai rencontré la 2ème commission d'enquête, qui était conjointe CNRS-ETH Zürich, lors de sa mise en place, avec le Directeur Scientifique de l'ETH Zürich, toujours pour la même raison: informer conjointement, ERTHZ et CNRS, la commission de la nature des suspicions de méconduite dont nous disposions. La seconde commission d'enquête a demandé à rencontrer en fin de leur dernière réunion la présidente du CNRS et le Directeur Scientifique de l'ETH Zürich. A la demande de la présidente, c'est moi qui l'ai représentée, avec le directeur scientifique de l'ETH Zürich. La commission souhaitait informer CNRS et ETH Zürich qu'ils avaient terminé leur investigation et allaient rendre un rapport (qui n'a pas été porté à ma connaissance). Pour résumer, mon rôle s'est donc limité à alerter la direction du CNRS de cas de potentielles méconduites

Que s'est-il réellement passé. Y a-t-il eu une enquête en 2015 ?

S.M.  Olivier Voinnet affirme qu'il n'y a jamais eue d'enquête en 2015, mais une simple audition lors d’une pré-enquête. Avez-vous été informée de ses demandes en 2015 pour solliciter la mise en place d’une investigation au terme de la pré-enquête de janvier 2015 ? L'ancien PDG du CNRS, Alain Fuchs, a-t-il été informé ? Avez-vous transmis les demandes d'Olivier Voinnet et ses correspondances à Monsieur Fuchs ?

C. J. Il y a eu une commission d'enquête en 2015. J'ai été informée qu'Olivier Voinnet prétendait le contraire et qu'il en demandait une (une autre?). Je n'en sais pas plus. Alain Fuchs a bien évidemment été informé de tout. Les demandes et correspondances d'Olivier Voinnet que j'ai pu recevoir ont toutes été transmises immédiatement aux services concernés du CNRS, et portées à la connaissance de la présidence. En effet, les Directeurs d'Institut n’interfèrent pas dans les procédures d'enquêtes ou de CAP disciplinaires (voir ma réponse précédente), ils en sont totalement exclus. Quand Olivier Voinnet ou ses autres collaborateurs me saisissaient, je transmettais donc immédiatement aux services concernés et à ma hiérarchie.

Sur son accord à la mise en détachement de Patrice Dunoyer alors qu'il devrait comparaître devant la CAP disciplinaire

S. M. J'ai écrit au député UDI Philippe Dunoyer pour comprendre son rôle dans "l'exfiltration" de son frère, Patrice Dunoyer, en Nouvelle Calédonie où il est désormais la cible de fortes critiques par la presse locale [1]. Patrice Dunoyer a été mis en détachement du CNRS, le 11 Juin 2018, soit moins d’un mois avant sa comparution devant la CAP disciplinaire pour y être éventuellement sanctionné. Confirmez-vous avoir donné un avis favorable à ce détachement? Quand sa demande vous fut-elle formulée par Monsieur Dunoyer, qui s’était mis en disponibilité (et non détachement) depuis Janvier 2015 ?

C. J. Patrice Dunoyer n'a pas été mis en disposition depuis janvier 2015. Il est resté en fonction au CNRS. Il a fait une demande de détachement auprès de l'Université de Nouvelle Calédonie début 2018. Pour les demandes de détachement, le rôle de l'Institut est d'examiner si un projet scientifique justifie la demande de détachement. Des experts scientifiques ont examiné le projet scientifique qui était soumis par Patrice Dunoyer, et sur la base de cette analyse scientifique, un accord de l'Institut a été donné. Les services RH et la Délégation régionale ont instruit le dossier. La mise en détachement (l'agent n'est plus salarié par le CNRS) n'exonère pas l'agent de ses devoirs envers son employeur, en particulier, de se rendre à ces convocations devant une CAP disciplinaire.

Qui a rédigé le rapport de saisine utilisé par l'actuel PDG du CNRS pour saisir le conseil disciplinaire?

S. M.  En 2018, Olivier Voinnet et Patrice Dunoyer ont été entendus par le conseil disciplinaire du CNRS saisi par Monsieur Antoine Petit fin Mai 2018. Qui a rédigé le rapport de saisine sur lequel le PDG du CNRS s'est basé? Peut-on avoir accès à ce rapport de saisine?

C. J. Je ne connais pas ce rapport de saisine et n'y ai pas accès. C'est normal car en tant que Directrice d'Institut, je ne participe pas à ces procédures et n'ai pas connaissances des rapports.

Sur ses échanges avec Olivier Voinnet, la directrice de l'INSB nous répond :

S. M Aviez-vous échangé avec Olivier Voinnet durant ou après les différentes enquêtes ou déroulement des travaux des différentes commissions de 2015 à 2018?

C. J. J'ai rencontré Olivier Voinnet une seule fois, en janvier-février 2015 lorsqu'il a rencontré la 1ère commission d'enquête. Il était en avance, et il a demandé à me rencontrer. Nous avons eu une brève discussion, où il a expliqué comment il était affecté. Il a mentionné m'avoir téléphoné en 2016 je pense, suite à ma visite à l'ETH Zürich, ce que j'avais oublié. Il souhaitait m'alerter sur son innocence. Je me souviens lui avoir rappelé que ce n'était pas moi qui jugeais ou prenais des décisions et que je ne participais pas à ces procédures.

Contrairement à ce qui a été écrit récemment dans Le Monde, Catherine Jessus n'a pas refusé d'emporter la clé USB qui a été mise à sa disposition par l'ETH Zürich?

S. M. Vous êtes-vous rendue à l’ETH Zürich en août 2016 ? Est-il correct que l'ETH Zürich a mis à votre disposition une clé USB avec les irrégularités détectées dans les travaux d'Olivier Voinnet et de ses collaborateurs?

C. J. Je me suis rendue à l'ETH  Zürich en août 2016. L'ETH Zürich avait averti le président du CNRS qu'ils avaient en main de nouvelles preuves, graves, de méconduite concernant des articles signés par Olivier Voinnet. Nous leur avions demandé de nous les envoyer, ce qu'ils ont refusé. Je m'y suis donc rendue. On m'a fait consulter des documents papiers pointant des manipulations de figures dans quelques articles. Sur cette base, l'ETH Zürich demandait l'ouverture d'une nouvelle commission d'enquête. J'ai demandé à emmener les documents, ou leur photocopie, ou une version électronique sur clé. Cela m'a été refusé. Il est donc TOTALEMENT FAUX qu'on m'ait proposé une clé USB. J'ai relaté au président ce que j'avais pu consulter. Les documents nous ont été envoyés par la poste ensuite, après que la décision de procéder à une nouvelle commission d'enquête ait été prise conjointement par la direction du CNRS et celle de l'ETH Zürich.

Tous les co-auteurs sont responsables du contenu d'une publication, nous avons refusé l'expression "affaire Jessus", nous refusons également de parler d'une "affaire Voinnet".

S. M. Pour les mêmes arguments que j'ai utilisés pour vous défendre lorsque des allégations ont été portées à votre encontre, pourquoi les investigations n'ont pas été élargies à d'autres co-auteurs, notamment en position de "senior author" : Edith Heard, Susana Rivas, Véronique Ziegler-Graff , David C Baulcombe,  Kamal Bouarab, ..?

C. J. Je ne suis pas la bonne personne pour vous répondre, n'ayant pas participé aux débats des commissions d'enquêtes ou des CAP disciplinaires, ne disposant pas de leurs rapports, et n'ayant pas pris les décisions.

Les deux poids deux mesures d'Alain Fuchs

S. M.  Récemment, le journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis a publié dans Mediapart "la chercheuse [vous] demande au président du CNRS, Alain Fuchs, que soit constituée une commission d’enquête sur son cas. Fuchs refuse, arguant qu’il n’y a pas lieu de répondre à des allégations anonymes. Catherine Jessus se tourne alors vers la présidence de l’université Pierre-et-Marie-Curie (Paris-VI, autre tutelle de son laboratoire), qui accepte de constituer une commission d’enquête."
Pourquoi le CNRS a refusé une commission d'enquête dans votre cas et l'a accepté dans le cas d'Olivier Voinnet?

C. J. Ce n'est pas à moi de répondre à cette question mais aux personnes qui ont pris la décision.

S.M. Je vous remercie de votre réponse détaillée qui clarifie beaucoup de choses. 

 

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