Catherine Jessus nous repond sur l'affaire Voinnet et de ses co-auteurs(2)

Nous publions cette semaine, en plusieurs parties, les résultats d'une série d'entretiens et d'analyses de documents et de données bibliographiques et éditoriales. Notre enquête focalisera sur Olivier Voinnet, Patrice Dunoyer, mais également sur d'autres biologistes du CNRS tels que Susana Rivas et Sébastien Pfeffer.

"Cette année-anniversaire doit donner au CNRS l’opportunité de s’adresser au public, à tous les publics. Aux citoyens, dont il est redevable des efforts consentis pour le financement de la recherche", écrit Brigitte Perucca, directrice de la communication du CNRS, le 20 décembre dernier, à l'occasion des 80 ans du plus grand organisme public français de recherche scientifique.

Le citoyen attend aussi du CNRS plus de transparence et toute la vérité sur ce qui s'est passé entre 2015 et 2018. Le département communication du CNRS fonctionne mieux que celui de Matignon, mais parfois il s'enfonce dans des contradictions et une langue de bois insupportables.

Dans la première partie de ce dossier, nous avons publié un entretien avec Catherine Jessus, l'ex-directrice de l'Institut des sciences biologiques du CNRS (INSB). Les réponses de cette dernière ont été qualifiées de sélectives et biaisées par nos lecteurs. Un directeur de recherche CNRS nous a même écrit: "cela fait un peu Benalla les réponses de l'ex directrice de l'INSB", en référence aux mensonges de l'ancien collaborateur du Président de la République, Alexandre Benalla, qui a menti devant une commission d'enquête du Sénat.

Le président de l’université de la Nouvelle-Calédonie, Gaël Lagadec, nous a fourni des réponses prouvant que Catherine Jessus nous a menti, non seulement, en ce qui concerne le détachement scandaleux de Patrice Dunoyer en Nouvelle-Calédonie, mais aussi par rapport à son rôle dans l'affaire dite "Voinnet".

Rappelons que Patrice Dunoyer l'ancien collaborateur d'Olivier Voinnet a été reconnu responsable de manquements graves à l'intégrité scientifique par la commission, qui a été constituée, le 20 février 2017, par le CNRS et L'École polytechnique fédérale de Zürich (ETH Zürich) sous la présidence de l'académicien Bernard Dujon. Ce dernier a accepté de répondre à nos questions au sujet de la fuite dans la presse du rapport confidentiel de sa commission.

Après une enquête qui a été élargie à de nombreux acteurs de ce dossier, nous publions cette semaine, en plusieurs parties, les résultats d'une série d'entretiens et d'analyses d'un grand nombre de documents et de données bibliographiques et éditoriales. A l'exception du service de communication du CNRS, qui a sélectivement décidé de ne pas commenter ou répondre à nos questions au sujet d'Olivier Voinnet ou de la biologiste Susana Rivas, d’autres scientifiques, éditeurs, membres de commissions et responsables d'institutions ont apportés des éléments de réponses permettant de clarifier ce dossier très complexe.

Le Professeur, Sir David Bauclombe, a aimablement accepté de répondre à nos questions au sujet de son ancien doctorant, Olivier Voinnet. Ce dernier, qui a collaboré avec nous dès le début de cette enquête de manière ouverte et transparente, a montré qu'il était très attaché à la correction de la science qui a été produite dans le cadre de ses collaborations antérieures. Une ancienne membre de son équipe nous a confirmé sa responsabilité individuelle dans une rétractation qui a été imputée à Olivier Voinnet.

La scientifique Ortrun Mittelsten Scheid de l'Institute Gregor Mendel de recherche sur la biologie moléculaire des plantes à Vienne, nous a confirmé que Catherine Jessus et Catherine Rechenmann, directrice adjointe à l'INSB, étaient en contact avec elle en octobre 2016 afin qu'elle intègre la commission d'investigation sur Olivier Voinnet. Ces informations contredisent la version qui nous a été donnée par Catherine Jessus au sujet de son rôle dans cette affaire :

"Mon rôle en 2015 et 2016 s'est limité à alerter le Directoire, la DAJ et la DRH des suspicions de méconduite portées à ma connaissance sur Olivier Voinnet et Patrice Dunoyer."

Les échanges avec les éditeurs ou entre les co-auteurs, auxquels nous avons eu accès, montrent qu'il n'existe aucune complicité entre Olivier Voinnet et Patrice Dunoyer pour commettre les fraudes qui ont été révélées depuis 2015 ou ensuite pour les couvrir et essayer de tromper les éditeurs avec des corrections frauduleuses. Même s'il a commis des erreurs dès le début de sa carrière au Royaume-Uni, Voinnet n'a certainement pas importé des comportements frauduleux au CNRS à Strasbourg, nous prouvons dans ce dossier que ces derniers existaient avant son arrivé au CNRS. Dunoyer a commis des manquements graves à l'intégrité scientifique, au moins depuis sa thèse. Il profite aujourd'hui d'un détachement doré à la Province Sud en Nouvelle-Calédonie dont son frère, le député Philippe Dunoyer, est membre de son assemblée qui compte 40 conseillers. Non seulement il bloque par son détachement Outre-mer le bon fonctionnement des institutions en Nouvelle-Calédonie, mais il a laissé derrière lui ses co-auteurs, Sébastien Pfeffer, Olivier Voinnet et d'autres dans une situation très délicate pour gérer la relation avec les éditeurs des revues scientifiques.
La revue Plant Journal, envisage de rétracter dans les jours à venir un autre article, qui a été publié en 2002 par Patrice Dunoyer et Sébastien Pfeffer.

Le CNRS offre-il une protection particulière et un traitement favorisé à Patrice Dunoyer? Pourquoi n'a-t-il pas décidé d'investiguer l'intégralité des travaux de ce dernier et l'obliger à prendre ses responsabilités d'auteur et de celui qui a commis les fraudes scientifiques? Le CNRS se contente-il d'un bouc émissaire, Olivier Voinnet, pour dissimuler des scandales qui touchent d'autres biologistes?

Nous révélons dans ce dossier, une série de mesures qui ont été prises par l’université de Strasbourg, notamment pour corriger les thèses de deux anciens collaborateurs de Patrice Dunoyer et d'Olivier Voinnet. Le premier est le biologiste Sébastien Pfeffer, qui a été déjà mis en cause par la commission ETH-CNRS de 2017, mais le CNRS l'a épargné de toute sanction disciplinaire. Son nom ne figure même pas dans le communiqué du CNRS du 3 octobre 2018. Le second est le chercheur Santiago Wadsworth, ancien doctorant d'Olivier Voinnet qui a travaillé sous la supervision de Patrice Dunoyer. Désormais membre de la société Axess Research, une agence privée en santé, Santiago Wadsworth est plutôt une victime des fraudes commises par Dunoyer et de la mauvaise gestion d'une équipe de recherche au CNRS.
Nicolas Giuseppone, référent intégrité scientifique de l'université de Strasbourg nous a confirmé qu'une commission externe et indépendante a mené une investigation sur la thèse de Sébastien Pfeffer à la demande de ce dernier. Le rapport de cette commission a été remis depuis deux semaines au président de l’université de Strasbourg, le prêtre Michel Deneken.

Notre série d'articles montrera des défaillances graves dans la gestion des allégations pour méconduite scientifique au CNRS. Ces dysfonctionnements ne peuvent certainement pas être attribués à l'actuel référent intégrité scientifique du CNRS, Rémy Mosseri, qui est en charge de cette mission depuis seulement le 1er août 2018.

Pour les huit rétractations des articles co-signés par Olivier Voinnet, la presse nationale a fait des erreurs en suivant de manière aveugle les désinformations du site américain Retraction Watch, qui écrit "huitième article de Voinnet rétracté - celui-ci de Science". En réalité, Olivier Voinnet n'est responsable concrètement que pour trois d'entre elles.

Après avoir obtenu la publication d'un droit de réponse aux déclarations d'Antoine Petit, PDG du CNRS, les avocats d'Olivier Voinnet ont déposé auprès du tribunal administratif de Paris un appel de la décision du PDG du CNRS. Ce droit de réponse d’Olivier Voinnet au CNRS est diffusé sur le site de cette institution et accompagne désormais le communiqué du 3 octobre 2018 que le CNRS a publié au sujet de Patrice Dunoyer et d'Olivier Voinnet. Nous reviendrons dans cette enquête sur les contradictions du CNRS et sur ses choix d'une communication erronée, diffamatrice et contraire aux résultats de l'enquête de 2017, qui précise :

"Suite à un examen approfondi des pratiques et des démarches scientifiques des deux chercheurs, le conseil de discipline a considéré que la responsabilité de Patrice Dunoyer était avérée dans ces nouvelles méconduites scientifiques. S’agissant d’Olivier Voinnet, sa participation active à la fabrication des correctifs incriminés n’a pas été établie ; toutefois, la direction du CNRS a estimé qu’il ne pouvait s’abstraire de sa responsabilité de chef de groupe."

Dans cette nouvelle série, nous présentons à partir de demain les vérités pour comprendre ce dossier très complexe.

 

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