Ma chronique #43

... la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles. Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde. Et justement, la grande misère humaine (...) c’est le mensonge. Albert Camus.

A cette magistrale contribution au respect de la langue, et sa citation in extenso, Régis Jauffret, un autre écrivain, ajoutait il y a quelques jours, au micro de France Cul, il n’y a pas un mot qui ne dise quelque chose.

Jauffret en pince pour militer contre la disparition des mots en tant qu’espèce, et avec elle, celle du sens, de l’intelligence, de la cognition, du bonheur de dire et d’entendre, c’est à dire de comprendre.

Si mélancolie disparaissait, dit-il, on se rabattrait sur tristesse, qui ne veut pas dire la même chose. La noirceur d’encre des âmes contrites, désespérées, muée en nébuleuse pastel ?

Le cheval n’est pas une vache sans cornes et vice et versa.

La disparition des espèces animales et végétales qui occupe tant la communication verte du moment, serait un non-événement, surviendrait dans l’indifférence engendrée par celle des mots qui les disent. Comment nommer sans nom ?

Qu’est-ce qui fait mal aux mots, sinon, en effet, leur disparition massive par la faute de locuteurs, beaucoup de profs, écrivains, journalistes, chroniqueurs de radio et de télé, des simplificateurs, les tapineurs, comme dit Jauffret, qui s’adressent à un marché, plutôt qu’à des lecteurs.

Je connais des éditeurs, des jeunes, qui puisent dans le marketing le plus crapuleux, si si, il y a une gradation possible, pour adapter le style de leurs auteurs à ce que le marché attend, au lieu de les encourager à respecter les lecteurs qui sont généralement plutôt assez heureux qu’on ne les prenne pas pour des clients.

La perpétuelle adaptation de toute production humaine au TINA, entraîne de facto un grand ménage dans ce que les consommateurs perçoivent comme superfétatoire, dont, hélas beaucoup de mots.

Un jour, un éditeur débutant, mais homme brillant, me dit qu’il trouve dommage que je n’écrive pas comme je parle. Ce gars, publie des livres. Il exerce une contrainte sur ses auteurs pour qu’ils écrivent de telle ou telle manière, parce que c’est ce que veut le public est-il convaincu.

Quand j’étais ado, on demandait aux tapineuses de la rue Blondel si elles acceptaient de se faire enculer. On ne montait jamais avec celles qui disaient oui.

Ruine du sens, appauvrissement vertigineux du langage, qui perd ses mots, déforme ses phrases, déactive ses locutions, dans une descente à pic, vers le néant. J’habite sur Paris, j’ai fait le Maroc, au jour d’aujourd’hui, on part sur un Pinot ?

La parole, - le langage -, ne convient qu'à l'homme seul disait Descartes, c’est aussi la position d’Aristote, pour qui, seul parmi les animaux, l’homme possède le langage.

Grâce aux mots words, words, words, la faculté du langage est donnée même à l’homme le plus hébété. L’expression, que Shakespeare met dans la bouche d’Hamlet, produit, par la répétition, l’idée de vanité. Ainsi le sens est-il véhiculé par une création qui tient de l’art.

Au-delà de ces arrangements syntaxiques, l’idée de l’infini, si contraire à l’essence de l’humanité, s’impose dans l’usage de la langue.  

L’art combinatoire, l’organisation des mots en phrases et des phrases en discours, est une invention, qui constitue l’homme, marque sa différence fondamentale avec la machine et les autres animaux.

Pour combiner, il faut des mots, matière première de la syntaxe.

Vos beaux yeux, belle Marquise, me font mourir d’amour ... ou ... d'amour, mourir me font, belle Marquise vos beaux yeux. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d'amour, fait dire Molière à Monsieur Jourdain, dans Le bourgeois gentilhomme. Ainsi, un con jouit-il de la même faculté qu’un érudit de combiner, organiser, arranger les mots, jouer avec le sens et l’intention.

La parole, selon Descartes, est le signe de la pensée, car parler c'est viser du sens à travers des signes (...), parler c'est parler de quelque chose à quelqu'un. ... Même la parole du fou en témoigne.

Voyez comme l’imbécile, le vaniteux, le pédant et le fou reçoivent comme une bénédiction inattendue, une capacité véritable, un talent des mots qu’ils savent, qu’ils apprennent, ou qu’ils inventent. Ils tissent le lé sans bords, d’une infinité de combinaisons, qu’autorisent la vanité, la pédanterie, l’imbécillité ou la folie.

Les mots sont bienveillants, ils sont à nous et aux autres, universellement partagés, arrangés selon la syntaxe appropriée aux langues et à leurs mœurs, toujours chargés de porter la pensée, de commuter une intime conviction, une impression, une émotion en sons et en sens.

Alors, la perte des mots, la déforestation des arbres syntaxiques, la mutilation programmée de la phrase comme modèle d’assemblage des mots, la création de clairières, de coupes claires, dégagent la vue, mais obèrent la pensée.

Il faut se défendre de simplifier, d’aller trop vite de prendre des raccourcis, se féliciter de faire de bons mots, aimer la phrase comme véhicule de soi, dénoncer la pusillanimité de celles et ceux qui n’assument pas leurs élans, se cachent derrière une prétendue méconnaissance du mot qui leur vient aux lèvres comme l’eau au bec de la fontaine ; si les gens ne parlaient que quand ils ont quelque chose à dire, l'espèce humaine perdrait bientôt l'usage de la parole écrivit Somerset Maugham, qu’il plût à Noam Chomsky de citer dans Sur la nature et le langage, Agone, coll. « Banc d'essais ».

L’homme, à l’aube de sa vie, peut apprendre n’importe quelle langue. Les mots viennent après le babil des bébés, s’y substituent, pour exprimer le sens, les formes, les impressions, les émotions, peu importe le lexique.

Alors, faisons attention, car, contrairement à l’adage qui prétend que rien ne se perd, tout se transforme, la disparition de ce qui nous essentialise comme êtres connectés, au monde et à l’humanité tout entière, n’espère rien d’une transformation, qu’un silence définitif.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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