Ma chronique # 52

L’art est, par définition cet artifice par lequel l’homme crée le beau, ai-je lu quelque part récemment. Je ne souscris pas, ne sachant ce qu’est le beau. Les paradigmes à l’œuvre dans ce qui constitue la production artistique entre l’aube de l’humanité, disons de l’art rupestre, à la période ...

 ... précédant l’impressionnisme, c’est à dire la beauté, l’édification, la mimésis, sont fondés sur l’idée que l’art doit représenter la nature au plus juste. Rien de ce qui est inachevé ne peut prétendre à la beauté. La nature étant, par essence, si je puis dire, indéfiniment en work in progress, n’est pas belle.

Les sculptures qui moisissent, de Michel Blazy, sont-elles de l’art ? Oui, sans aucun doute, le moyen par lequel les œuvres naissent, procède de la création, sont-elles belles ? Non, et alors ?

Où est la beauté dans le travail chimique d'Hicham Berrada, les performances de Orlan ?  Les artistes comme Kandinsky, Mondrian, Miró, et avant eux Malevitch, font-ils dans le beau ? L’abstraction, négation de la représentation ou plutôt, mise en cause de la figure comme seul mode de représentation du monde, n’a rien à faire avec aucun des paradigmes précédemment cités, voire les percute dans une démonstration éblouissante que l’art n’a rien à voir avec la norme.

Rupture esthétique, transgression philosophique et sociale, l’art n’est le projet d’aucune classe, d’aucune pensée. Socialement subversif, parce que l’art est un vecteur de changement, d’évolution des sociétés ; l’art subvient au besoin d’imaginaire et de dépassement des peuples.

Hitler et l’art dégénéré, Staline et l’art communiste, le productivisme, art prolétaire qui servait la commande révolutionnaire, sont les marqueurs de l’essentialisation de la création artistique comme objet méchamment politique, et socialement subversif.   

L’art, tout l’art, je ne parle pas de culture, est le point névralgique de l’humanité. 

De quoi nous chante-t-il ce matin, vous demandez-vous ?

J’y viens. NFT. Je sais, ce n’est pas encore entré dans les mœurs, mais je ne suis pas inquiet. Les influenceurs et ceuses, dont l’espace disponible du cerveau avoisine les 100%, car ils n’ont besoin que d’une demi-douzaine de neurones pour satisfaire la soif de culture de leurs millions de followers, s’emparent en ce moment du sujet, dont ils feront un commun, n’en doutons pas.

J’ai été interrogé sur les NFT, dont je ne connaissais guère que la signification du sigle Non Fongible Token, en français Jeton Non Fongible, ce qui devrait se dire JNF dans notre langue.

Alors, pour ne pas paraître dépassé, boomer, j’ai entrepris d’explorer le sujet. Comme je voulais rester dans mes bottes, j’ai tenté d’aborder la question des NFT par l’art et, particulièrement l’art numérique. En effet, le fameux jeton, concerne toutes sortes d’objets de commerce, puisqu’il s’agit grosso modo, d’un tatouage, d’un code, d’une signature, infalsifiable, et infongible, c’est à dire qui n’est pas interchangeable.

Comme ça, à la lueur d’une réflexion d’intensité moyenne, on ne voit pas très bien qu’elle est la valeur ajoutée, de l’acquisition, comme NFT, sur une plateforme, marketplace, ou galerie dématérialisée, dont le principe d’échange, est l’utilisation du flux de la blockchain, laquelle fonctionne avec des crypto monnaies, d’une œuvre numérique, fût-elle d’art.

Bitcoin quand tu nous tiens !

J’ai fait la pénible balade, dans l’univers de l’art numérique, détaillé l’offre de places de marché et des galeries virtuelles comme Opensea.io qui est l’une des plus visitée, et suis resté dubitatif.

Si je reprends les éléments de mon texte, au début de cette chronique, je suis bien obligé d’admettre que cet art numérique et le NFT qui caractérise chaque œuvre, essentialisant non pas la beauté, la mimèsis ou l’édification mais la valeur singulière du certificat de propriété.

En effet, ce qui fait le thrill du collectionneur de NFT, ce n’est pas tant la découverte d’un artiste et d’une pratique, porteurs d’une évolution, d’une révolution ou d’une transgression, que le caractère infongible du jeton qui accompagne l’œuvre acquise. Le collectionneur, sait que l’œuvre peut être reproduite à l’identique, au pico-pixel près, mais aussi que son certificat, le NFT, l’institut comme unique propriétaire.

Que vient faire l’art, dans tout ça, me demanderez-vous. Je ne sais pas. Bien sûr, je ne m’insurgerais pas, ne dirais pas, que, perso, je ne vois rien, ni sur le plan esthétique, ni sur aucun autre, qu’il y ait de la création là-dedans, mais vous comprendrez que je n’ose tout simplement pas donner mon avis de goûteur de création artistique.

Ce que mon ami André Rouillé en pense, je ne le sais pas encore, car il me faut un peu de temps libre pour confronter au téléphone, l’érudit, avec ma perplexité sur un sujet comme les NFT, pour ma part, disons que je réserve mon opinion pour plus tard. C’est dommage, parce qu’après une conversation avec André, mon cerveau s’incandescente, s’enledit... oui, j’essaie de placer ce led, depuis un moment. Une facilité.

Nonobstant, cette nouveauté interroge, bien au-delà du côté exotique de ces NFT. En effet, s’agissant d’art, la subversion, la transgression, le pas de côté ne sont pas contestables. La plupart des artistes qui présentent des œuvres ou se font représenter sur la Toile, sont de parfaits inconnus, dont certains se sont déjà enrichis, produisent des œuvres qui ne présentent pas un caractère particulièrement remarquable selon moi, et prennent de vitesse, dans une ruée vers un art exclusivement financier, les artistes, et les galeries, disons, traditionnels. La transgression est là, qui conduit la création artistique et sa cohorte de collectionneurs, marchands, vendeurs, dans les palpitations d’un marché virtualisé tracté par une blockchain charriant des Bitcoin et des NFT, hors de toute contrainte de savoir, de connaissance, de goût.

N’est-ce pas transgressif ?

Depuis ma première plongée dans les eaux glauques de ce business naissant, le galeriste Kamel Mennour, quelques artistes de renom, commencent à se frotter aux NFT. Je ne sais pas si la figure, l’abstraction, les mouvements artistiques et leurs manifestes, devenus rares, engagés dans la transformation du monde, resteront des éléments d’analyse de la création sous NFT, mais, là encore je me réserve.

Il faut que je vous laisse, je me sens en pleine boomérisation, là !

 

 

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