Ma chronique # 53

Sans contact ? Oui, absolument, sans contact. Le monde post me2, est un monde sans contact. Heureusement, le contact, dans la version Weinstein, Matzneff ou Duhamel est dénoncé, justement, en dépit du statut de ceux qui en font un usage inapproprié, criminel.

Dénoncé, et puni, sinon par la justice, pour cause de prescription des faits, du moins par l’opprobre et la mise au ban des présumés coupables. Cette manière de justice, qui se passe de confrontation, d’examen minutieux des faits, du contradictoire, cet ingrédient sans lequel il n’y a pas de vraie justice, satisfait, semble-t-il le tribunal médiatique, et enrichit les éditeurs des livres, consacrés aux récits de ces contacts délictuels.

Les langues se délient, disait-on naguère, ces langues, comme des lassos, produisent des dénonciations, en surenchère les unes des autres, paroles assassines, vérités, rien que des vérités ...

Comme un chœur de tragédie, le brouhaha de foule, des voix enfin libres, de femmes libérées, s’estompe pour faire place au monologue sanitaire. Le temps semble loin, de ces soudains orages, qui crevaient le ciel d’un présent gommé par la pandémie. C’était avant.

Le sans contact, de notre présent actuel, hormis le commode paiement par effleurement, permis par les nouveaux terminaux, est un concept post moderne, fécondé dans les complexités d’une architecture mentale, issue d’un monde tantrique, où l’esprit, séparé, domine le corps.

La distanciation, qui signifie, pas touche à mon alter ego, restez à distance de mon corps, car vous êtes suspect, non pas d’en vouloir à mon intégrité, comme corpus sensuel ou sexuel, mais comme biomasse fragile, dont les anticorps ne sont pas certains de leur imperméabilité aux bactéries, aux microbes et aux virus.

Des capotes qui claqueraient pendant le contact.

Quand avez-vous pris un autre dans vos bras, ces derniers temps ? Il n’y a pourtant dans ce geste, aucune intention malveillante, mais voilà, l’empathie, l’amour, l’amitié, transmis par l’embrassement, sont suspects de receler quelque SRARS, dont l’effet potentiellement dévastateur, serait activé par la chaleur du sentiment.

Les jeunes ne veulent plus faire d’enfants. Sans contact, c’est possible. Quoi que, avec le droit à l’enfant, le contact humain, la chair dans la chair est substituée par l’éprouvette, avec la famille comme résultat. La famille, sans contact.

A distance, on peut faire tant de choses, se cultiver, se nourrir et se distraire. On peut s’aimer, ou faire comme si. La technologie, comme substitut à la philosophie et à la politique, au savoir-vivre, au savoir-être, au service de l’économie, comme religion universelle.

Le climax, c’est la transgression, le franchissement de l’interdit, qu’implique, le sans contact. On kiffe un profil, on court, malgré le couvre-feu, baiser le profil, quel qu’il ou elle soit. De toutes façons, c’est de la baise MacDo.

Les sentiments, c’est possible sans contact, et même sans paroles, les relations sans contact, devenues monnaie courante, sur les réseaux sociaux, le banc public, mué en fenestron de plus ou moins 13 pouces. L’amour bitcoin.

Les confinements, notez-le, ont accoutumé les gens à se passer du contact physique. Le Covid a aidé au grand projet des dominants, de digitaliser la conscience, et tous les concepts de l’humanisme façon Erasmus.

S’occuper de soi est devenu une telle priorité, encouragée par les influenceurs et ceuses, qu’on ne conçoit plus de s’occuper des autres et se faire occuper par les autres.

Sans contact, ainsi va le monde. La dernière séquence du Soleil vert (Soylent Green) un film américain d'anticipation réalisé par Richard Fleischer, sorti en 1973, inspiré du roman Soleil vert (1966) de Harry Harrison, dont l’affiche ne faisait guère envie, montre un mourant, dont les soins palliatifs consistent dans la projection d’un film où il peut voir la nature, végétale et animale, telle qu’elle fût, car, comme lui bientôt, elle n’est déjà plus.

Le sans contact avec la réalité des besoins, des hommes et des femmes, la négation de la promiscuité, de la grégarité comme modèle d’humanité, est une réponse, une solution à ce qui n’a jamais été un problème, sauf pour les algorithmes.

Fuis-moi, comme je te fuis.

Que serons-nous, je ne me sens pas de poser la question dans la forme dont j’aurais usé, avant le sans contact, c’est à dire, qui serons-nous ?

A l’aube du crépuscule, c’est à dire, juste avant la relance, cette imbécillité tragique, boucle obsessionnelle, dans les cerveaux cancérisés par l’inexpérience et l’incompétence, inoculées par les hautes études, aux dirigeants des pays en décadence, j’attends.

Enfin, en face d’un soleil en coin, sur le trottoir du carrefour Rochechouart/Maubeuge, j’ai de quoi laver le pont de mon bateau ivre. Voilà une sortie d’école maternelle, une noria d’enfants, babil, hurlements stridents. Une petite fille en rose, course un pigeon, filochée par sa mère, tandis qu’un petit glouton échappe à son père dans la pente de la rue, au guidon de son skate à trois roues.

Le gosse jette un œil par-dessus son épaule et emplafonne un chien qui le regarde, étonné. Doisneau, reviens !

Un peu plus bas, la Dame de Granvelle est en émoi, à cause de sa terrasse. Elle regarde se faire, une malfaçon qu’elle a payé fort cher, installée par deux albanais qui, hélas, ne parlent que l’albanais, et ne sauraient répondre aux récriminations de la dame.

Quand le flot de mioches se tarit, la rue reprend son rythme et sa texture de morne indifférence. Les gens d’ici se connaissent, mais ne se saluent pas, à une ou deux exceptions près, des mères qui organisent les anniversaires de leurs petiots, ça se fait encore. On se croise, on se toise, on vaque, sans contact.

Au détour d’une rue basse, un attroupement de jeunes gens. Deux ou trois d’entre eux, charrient des sacs de supermarché bourrés de canettes de bières et de jus de fruit, baignant dans de la glace pilée. Je les vois entrer dans la vaste cour d’un familistère où ils seront tranquilles pour picoler et discuter, sans masque, mais pas sans distance.

Je cherche en vain un baiser de rue, ou de cour, comme celui que montrait Life Magazine à la fin des années 40, de l’autre siècle, une photo de Doisneau, encore lui, que le magazine américain avait intitulé Le baiser de l’hôtel de ville.

Et puis je me souviens que ce baiser avait été mis en scène, casting sauvage, et photo produite par l’agence Rapho, parce que le photographe n’avait pas trouvé de couple embrassé dans Paris.

Il n’y avait pas d’algorithme, alors, ni Google, ni Covid, ni Macron, alors peut-être que le sans contact était déjà à l’œuvre à cette époque-là.

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