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Billet de blog 10 août 2022

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Il y en a qui battent la campagne

Vous me copierez deux cents fois le verbe : Je n’écoute pas. Je bats la campagne. Je bats la campagne, tu bats la campagne, Il bat la campagne à coups de bâton. La campagne ? Pourquoi la battre ? Elle ne m’a jamais rien fait ...

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... c’est ma seule amie, la campagne, Je baye aux corneilles, je cours la campagne. Il ne faut jamais battre la campagne : On pourrait casser un nid et ses œufs. On pourrait briser un iris, une herbe, On pourrait fêler le cristal de l’eau. Je n’écouterai pas la leçon. Je ne battrai pas la campagne. Claude Roy

Dommage que le mot campagne, s’applique à la politique, à la guerre, au marketing et à la publicité, comme si notre langue fourchait, quand il s’agit d’exprimer l’inutilité, la vacuité, la provocation ou la violence, la bêtise et l’ineptie.

La campagne, ici et maintenant, ce sont des arbres, des oiseaux, des insectes, des nuages de terre pulvérulente soulevée par les roues géantes des tracteurs qui parcourent les champs dans une atmosphère surchauffée par un soleil brûlant, tandis que nous marchons, sur une route au goudron craquelé, sans personne dessus, que nous.

Les moissons sont achevées, on prépare les sols, hélas.

La campagne, c’est provisoire, sent-t-on, le béton progresse. Là, où il n’y avait qu’un petit champ et un verger, il reste la porte bleue, elle pend à son piquet de bois, celui de droite, un quadrilatère de dix mètres de haut, reposant sur une dalle immense, attend d’être habillé de parpaings ; couvert de ferraille ou de plastique. D’autres chantiers, balafrent le paysage, parce qu’on n’est pas loin de la ville, qui a besoin de s’étendre.

Un beau poirier, fait le fier, de l’autre côté du chemin, arrogant, il défie demain, la toupie qui mélange dans un bruit de dents qui grincent, cette matière, ces fèces de la civilisation capitaliste, du toujours plus. Il y croit, parce qu’il y a crû.

La campagne, vaches et taureaux aux cornes coupées, pour mille bonnes raisons que nous donnent, quand on le leur demande, des éleveurs, aux prénoms parisiens, Baptiste ou Jean-Christophe, dont la moindre, est qu’ainsi, il est plus facile de les nourrir, en stabulation.

On comprend, quand on visite, une stabulation. Des animaux serrés les uns contre les autres, un arceau ferreux, à travers lequel ils doivent passer la tête pour atteindre la mangeoire.

Avant, quand elles avaient des cornes, les vaches prenaient leurs aises, elles secouaient la tête, même pas peur de blesser la voisine. Elles avaient droit au petit coup de corne, parce qu’elles n’ont pas de coude.

Les belles blondes, là ? Ah ! ça c’est des vaches à viande. Je les regarde, elles sont belles, leur robe est d’un beige uniforme, elles ont un corps magnifique, de toutes petites mamelles, forcément.

Ce sont des steaks, des entrecôtes, des côtes à l’os, de la bavette, du pot-au-feu, du bourguignon, du hamburger, du MacDo ; elles le savent bien, qui se serrent, malgré la chaleur torride, font communauté, équipe perdante, sous mon regard admiratif, devant ma conscience désolée.

La campagne, ce sont des balades, des murs de mûres, des arbres fruitiers, sauvages au mal domestiqués quand ils dépassent les clôtures, tentateurs. Prunes couleur prune, mirabelles dorées, des poires à la peau encore dure et des pommes acides, à cidre.

La campagne, c’est aussi un désert.

Les maisons les plus belles, sont inoccupées, la plupart du temps ; dans les moches il y a sûrement des gens, sinon, il n’y aurait pas de voitures devant. Les villages, dans leur jus d’autres siècles, ne sont plus que des décors, pour les films que se projettent promeneurs, touristes, randonneurs.

Ils imaginent qu’il y a eu de la vie, par ici. Regarde : c’est marqué Hôtel de la Poste, et là, Tabac, ou Café Thibault, tu vois ? Et puis, il y a des trottoirs, n’est-ce pas ? C’est pas pour rien !

La campagne, par ici, c’est aussi, beaucoup la forêt. Le grand chemin bordé de hêtres, de chênes, de bouleaux et d’un tas d’autres espèces. Ici, un gros K bleu, souligné, signe cabalistique reproduit sur des dizaines d’arbres, dont la caractéristique, commune est la hauteur de leurs fûts qui s’envolent à 3O mètres de hauteur, parfaitement droits.

On va les abattre, pour les Chinois. Pour le commerce. Les accords de libre-échange, on dit.

Pourquoi tout ce qu’on peut encore regarder, entendre, admirer comme objets de nos émerveillements, de nos souvenirs d’enfants, de nos espérances d’éternité, de nos joies les plus simples, nos bonheurs les plus extatiques, est-il la proie du progrès ?

Comme disait Arthur :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l’herbe menue : Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue. Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : Mais l’amour infini me montera dans l’âme, Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien, Par la Nature, – heureux comme avec une femme. Sensation Arthur Rimbaud

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