Je suis un homme d'intérieur, au comptoir, pas en terrasse.

L’affaire des terrasses, vous n’en avez pas entendu parler ? Normal, c’est le genre de news compliquée à traiter sans passer pour un complotiste ou un golio.

Le 19 mai, Castex décrète la libération des bistrots et la colonisation massive des trottoirs et des emplacements de stationnement, à Paris, et partout où il y a des trottoirs, et des emplacements de stationnement.

Le 20 mai, chez Dan, comme chez Au bout du champ et, d’une manière générale chez tous les épiciers, circuit court ou non, dans tous les supermarchés de coin de rue, un vent de panique, plus de clients !

Comme un seul homme, la population s’est ruée sur les terrasses matin, midi et soir, c’est à dire, petit-déjeuner, déjeuner ET diner, dehors.

Plus personne ne fait à bouffer, ergo, plus personne ne fait de courses.

C’est rare de pouvoir observer ce genre d’événement en live. La file d’attente rédhibitoire devant RAP ou Humphris n’est plus. Dans les boutiques, on compte plus de salariés que de clients.

C’est l’effet inverse du premier confinement, rues vides, façades de magasins noires, ni cafés, ni restaurants, rien de rien, sauf les boutiques de bouffe, et les rayons de fruits et légumes des hypers, bondés.

Je parle avec le patron d’un magasin d’alimentation généraliste sec et frais de la rue de Paradis. Première fois que je le vois arpenter le devant de sa boutique, rien à fiche. Je venais acheter des quenelles, mais le rayon était dégarni. Je lui demande, il me répond c’est bizarre, qui a bien pu acheter les quenelles ? regarde, il n’y a personne !

C’était quelques jours après le 1er septembre de l’épicerie. je dois changer complètement la stratégie de commande me dit-il. C’est la merde, parce que je ne sais pas combien de temps ça va durer. Tu crois que les terrasses vont rester jusqu’à l’hiver, me demande-t-il ? Comme je n’en sais rien, je ne lui réponds pas.

J’ai déjà dit mon expérience des terrasses, de la daube qu’on y sert mal, et des prix qu’on y paie bien. La gastronomie ou la bistronomie, parce qu’il faut bien donner des noms qui clinquent à la malbouffe, est en forte expansion.

A Paris, il n’y a plus de trottoirs, rien que des terrasses. Pour passer avec une poussette ou un caddie, mais à quoi sert un caddie par les temps qui courent ? il faut descendre du trottoir, si, si ! Il n’y a aucune règle, pas un contrôle ou un constat d’infraction aux Lois et au bon sens. Les bistrots ont pris le pouvoir !

Ils sont montés tellement haut dans la hiérarchie des abus, les bistrotiers, que quand l’État finira par prendre en compte l’exaspération des habitants, ceux qui ne passent pas 20 h/24 en terrasse, et que les sanctions commenceront à pleuvoir, les bénéficiaires des aides publiques, de la TVA réduite sans compensation, les protégés du fisc, les blanchisseurs, voteurs du RN, vont commencer à s’égosiller à travers la voix éraillée de leur représentant syndical obèse.

Vous verrez, les pauvres agneaux vont pleurer tout leur saoul. maaaiiis, y’a pas un asiatique, pas un Scandinave, plus d’Anglais ni d’Américain à enculer, les Italiens et les Espagnols nous fuient, les Portugais nous évitent ! Ils restent chez eux, peur de choper la peste, et on ne vous parle pas des asiates, hein ! Les coréens qui photographiaient la soupe à l’oignon pour la mettre sur Tik Tok, et les japs quoi font pareil et même qui se selfisent avec la bouffe ! Heureusement qu’il y a les Français ! Ils ne regardent pas la qualité non plus, c’est des convaincus qu’on est le pays du goût, ce qui compte, c’est la terrasse.

Tu parles d’une aventure, grailler sur une place de bagnole, avenue Trudaine !

Ah, les cons ! Franchement, je préfère arnaquer les vrais touristes, les branleurs de smartphone, les selfistes, les traîneurs de valises à roulette. C’est du one shot, on les embrouille, on les taxe, et zou, ils se cassent et on ne les revoit plus. Tandis qu’avec les Français faut faire un peu gaffe quand même. La bouffe ça vient de chez Metro, mais la présentation c’est TF1. On a un chef qu’a fait deux ans d’émission de bouffe. Il est toujours aussi nul en cuisine mais c’est un as du dressage. On s’en fout des chefs, ce qu’il nous faut c’est des dresseurs.

Je n’ai pas pris de notes, mais ainsi parlait à, peu près, le Zarathoustra au comptoir d’un bistrot où je mouille le café qui doit contenir du charbon ... mais que je fréquente parce que c’est pas loin de chez moi, et pas pire que plus bas ou plus haut dans la rue.

Ouf ! J’en pouvais plus de morigéner les bistrots, leurs clients, les trottoirs impraticables, l’enlaidissement des rues, fallait que ça sorte.

Parole de gosse un restaurant gastronomique, c'est un restaurant qui donne la gastro ?

 

 

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