A la vie, à la mort!

La vie, à partir d’un moment, disons d’un certain âge, de l’énergie que vous contenez encore, de l’envie qui vous tient à la verticale, du désir, qui vous fait apprécier l’horizontale, a tendance à perdre de ses attraits.

Durer pour durer, c’est con. J’entends, dans les couloirs médiatiques de la mort, s’exprimer Axel Kahn, qui annonce sa prochaine capitulation dans son combat contre le cancer, énumérant les choses qu’il a faites, les adieux qu’il a exprimés, à ses enfants et à sa jument, puis meurt. Digne et élégant jusqu’au bout, pas une plainte, pas un regret, ni un remord, une prise d’élan courageuse vers le néant. Edgar Morin presque cent ans, ne sait pas, ne sait plus, souhaite seulement que dans une cinquantaine d’années, son œuvre soit enseignée à l’école, en forme de postérité Tant d’autres disparaissent en silence, d’avoir trop longtemps été ou d’avoir croisé la route du Covid.

Life’s a bitch, and then you die, célébrissime axiome, dont il convient de démontrer l’impertinence, en faisant don de soi à la croyance ou au doute. Comment l’existence peut-elle, être, pour soi-même, un torrent de félicité quand ce torrent déferle vers l’abîme ? Quand le deuil est au bout du chemin.

L’optimisme est un sport individuel, auquel il est indispensable de s’entraîner, du matin au soir, tandis que le pessimisme est un truc de fainéant. Je marche, sans me douter que je vais à la rencontre d’une championne de l’optimisme.

J’arrive devant le Rousseau, rue du Cherche-Midi vers l’heure du goûter, où je décide de m’asseoir pour attendre Elle. A mon côté un couple, fait d’une femme très âgée, et d’une autre femme, plus jeune, des Américaines, du Michigan, expliquent-elles au serveur, qui sait l’anglais. La dame, très âgée, est d’une élégance très raffinée, elle vit avec son fils, le jumeau de sa fille à Detroit. Je sais déjà tout ça, quand elle entreprend de discuter avec moi. Elle me présente sa fille, this is my daughter, dit-elle, sur le ton inimitable des Américains qui savent donner à leur expression orale, une familiarité distanciée, respectueuse, polie.

La fille de la dame, s’excuse, se lève et disparaît. Alors la dame se tourne résolument vers moi, et me dit, you know, I was close to Elvis, I fed him, yes, I fed him. We lived in Tupelo, Mississippi. Sa langue est aussi élégante que sa mise, ses mains, qu’elle pose l’une sur l’autre, puis recommence, sont ornées de bagues en diamants.

Elle enchaîne, me parle du Mississippi, me dit que maintenant, elle vit dans le Michigan, sa fille habite à New-York, où elle se rend de temps en temps. Elle dit aussi qu’elle est heureuse de faire ce tour d’Europe, maintenant que c’est possible, de nouveau. Elle me demande si j’ai des enfants. Comme Elle est arrivée, elle entend la question, et dit à la dame que nous sommes mariés et que, oui, nous avons des enfants, ensemble. Trois, des garçons. Oh ! dit-elle, pas de fille ? Comme c’est dommage ! De nouveau, elle dit, I was close to Elvis, I fed him, yes, I fed him, in Tupelo Mississippi, Elle, me regarde, voir si j’ai bien entendu, et s’exclame, ah ! Alors la dame, regarde Elle, et lui dit, do you have children ? Elle répond, oui, nous avons trois enfants, des garçons. Oh, dit la dame, pas de fille ? Comme c’est dommage !

Elle, se lève pour payer les consommations. La dame, me regarde, comme si elle venait de découvrir ma présence, et me demande, do you have children ? Je lui dis alors, que nous devons partir, oh, you have to go ?

Étrange rencontre. Elle, me dit que peut-être, la dame ne délire pas. Puis elle se reprend, on voit bien qu’elle a l’esprit un peu dérangé.

Optimisme encore. L’installation de Fabrice Hyber à l’Académie des Beaux-Arts, cet après-midi. Des discours, sous la coupole, la remise de l’épée d’académicien à Fabrice, par Jean-Michel Wilmotte. Mais avant, l’émotion, comme un hélium brûlant, gonfle la poitrine du nouvel académicien, au son d’une chanson de Françoise Hardy. L’épée, est un bâton de 1m75, taillé dans le bois blanc d’un cormier, dont j’ai déjà vu des fruits, les cormes, chez l’artiste. L’intronisé perd une feuille de son discours, on l’applaudit, parce qu’on n’en attend pas moins de lui. Il lit, appliqué, ému encore. Et puis tout le monde se retrouve dans la cour, la sortie de la salle de la coupole se fait entre les gardes républicains qui forment la haie, sabre au clair. Il y a dans l’atmosphère, quelque chose de joyeusement désuet, un peu comme un pique-nique organisé par une famille de vieux bourgeois, un peu dingos, qui ne se prennent pas du tout au sérieux, dans un somptueux château, où le seigneur aurait abandonné serviteurs et valets.

La foule des amis de Fabrice se presse autour du buffet élaboré par son ami Guy Savoy, qui se mêle au service, derrière une longue table dans la cour de l’Institut.

Ici et là, quelques bougons, qui ne réussissent pas à gâcher la fête. Le nouvel académicien redescend, doucement, revient à son étiage émotionnel habituel.

Durer. Beaucoup de ceux qui sont là savent ce que cela signifie. Tirer sur la clope jusqu’à se brûler les doigts, c’est ça durer.

 

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