Ma chronique #45

Ami, entends-tu le vol noir des vautours sur nos peines Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enferme Ohé, citoyens, gilets jaunes et paysans c'est l'alarme Ce soir l’actionnaire connaîtra le prix du sang et des larmes...

J’ai fait un rêve...

La radio, ce matin, comme tous les matins. Je vois des hommes à béret, penchés sur la boîte à galène, pétrifiés par les mots qui sortent, stridents, de la T.S.F, des femmes, mains jointes sur un torchon froissé ... je rêve encore. On attend la libération.

Tu vois, le dégoût vient avant la levée de l’écrou sanitaire, cette libération low cost, avec la promesse que nous sera rendue bientôt, notre intégrité de consommateur. Ça fait lulure* que le mot citoyen a disparu, en tant qu’objet sémantique, chéri par les peuples, au point qu’ils lui sacrifiaient leur vie sur des barricades et dans des tranchées.

Le peuple n’est plus, vive le marché.

L’impatience, qu’on entend dans les micros-trottoirs et sur les plateaux de télés, bégayée par des femmes et des hommes, les unes, pressées d’aller claquer le butin qu’elles ont amassé pendant les confinements chez Zara ou H&M, les autres penchant plutôt pour les terrasses et la bière, les salles de sport et les stades.

Et toutes et tous, le bout des doigts vibrant au-dessus du clavier, s’apprêtent à claquer, sur leur navigateur, le nom du grand libérateur OPODO, envoyer un peu plus que les cent dix mille avions pleins d’imbéciles, les valises bourrées de virus et de puces de lit, qui volaient, chaque jour, avant le 15 mars de l’année dernière.

Et la culture dans tout ça ? Mes chers amis, ce qu’on appelle culture chez les consommateurs, ce sont les salles où se produisent des humoristes, dont la plupart sont à la comédie et au rire ce que le kebab est à la gastronomie, des chanteurs échappés à The Voice, et des films, dont rares sont ceux qui ne font pas mal à l’âme.

Non, c’est sûr et certain, on ne s’apprête pas à entrer dans un monde meilleur, fait de plus de sagesse, d’attention et de bonnes intentions vis à vis de la planète, des autres et de nous-mêmes.

Regardez cette histoire de chlordécone, vous apprécierez que tout est dans le nom du produit le chlore déconne, ce poison colonial, utilisé contre les charançons des bananiers, aux Antilles françaises. Il fallait toujours plus de bananes, la concurrence, et la taille des conteneurs, alors on a consenti à produire sans chercher d’alternative, tant les lobbies de la chimie, ou devrait-on plutôt dire, les mafias de la chimie, sont puissants, et la corruption des esprits installée.

Remplacez chlordécone par n’importe lequel des noms des toxiques que nos paysans, ces exploitants, épandent sur nos terres, ajoutez-y la complicité de la politique, l’indifférence des consommateurs et le bonheur intégral de Michel Edouard Leclerc qui peut se réjouir de pouvoir tirer les prix des produits agricoles toujours plus bas, sans que personne ne se demande comment c’est possible de vendre un kilo de ci ou de ça, très en dessous du coût de production. Et ne pas accepter de payer le vrai prix de la production qui ne met pas la vie en danger ? Pourquoi ne pas subventionner la vertu avec la couteuse PAC, plutôt que l’hyperproduction de produits falsifiés et toxiques ?

Chacun pour soi. Tous pour un, celui-là étant le marché, mais le deuxième élément de la proposition a disparu, frappé par le Covid. Le marché se fiche des consommateurs comme d’une guigne. Il sait que ces animaux-là se reproduisent et reproduisent le comportement de ceux qui les ont précédés.

Dans les dernières décennies, on a décrété toutes sortes de droits. Celui d’avoir des gosses, même quand on ne peut pas, celui de voyager ou on veut même quand on n’en n’a pas les moyens, celui d’acheter des grosses voitures, même s’il n’y a plus de places dans les villes pour circuler et si leurs moteurs polluent etc...

Le seul droit dont il n’est jamais question est celui de pouvoir vivre sans l’angoisse de voir débouler des virus et autres monstruosités du fond d’une caisse, sortie d’un conteneur chinois, ou de la valise d’une branleuse de smartphone japonaise ou coréenne.

Ne me dites pas que j’omets volontairement les africains, hein ? Eux ils viennent à la nage, et l’eau salée ça nettoie ! Les virus ne supportent pas les longs trajets dans l’eau, les naufrages, les camps, les mauvais traitements.

Et puis il y a la pègre de pieds nickelés. Les prétendus VIP, personnalités, people, bref, connards et asses, qui vont se faire écailler le morlingue chez le Thénardier du moment. Ce Leroy, qui fût chef de Johnny, qui en est mort, sert dans les clandés du Chalençon, des menus à prix de marché noir. La transgression du couvre-feu, par les temps qui courent ne coûte que 135 €, quel que soit le modèle. Dans la rue, assis sur un banc, dans le métro, ou sur le canal St Martin, c’est tarif unique. Alors, 135€ quand tu viens de payez 350€ pour manger et boire de la dreum, hein ?

 ... Ici, chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait quand il passe
Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place,
Demain du sang noir séchera au grand soleil sur nos routes
Chantez, compagnons, dans la nuit la liberté nous écoute.

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne
Ami, entends-tu le vol noir du corbeau sur la plaine

Je rêve encore ?

 

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