Ma chronique #33

De belles grosses bûches soutirées au tas congelé du fond du jardin, brouettées au prix d’un tour de rein, à travers la haute pelouse moquettée d’une neige solide, quelques brindilles attachées en fagot bien sec, un cageot démantelé et une allumette.

Voilà ma recette pour un feu de cheminée, le premier du week-end. Celui-là je l’allume, la vue légèrement voilée par la buée qui sort de ma bouche, dans un dedans de la maison, presqu’aussi froid que le dehors.

Je viens de construire mon feu. Je me sens propriétaire de l’édifice, avec cette assurance implacable qu’il s’agit là d’un patrimoine flambant neuf, issu d’une œuvre très personnelle, talentueuse, sans un instant penser à son obsolescence.

Ma fierté de bâtisseur est à hauteur des grandes flammes qui me repoussent à deux mètres du foyer. La chaleur est ma victoire. Je regarde l’objet de mes efforts se déliter lentement en craquements secs et projections colorées, en émission de Co2, dispersant son énergie vitale alentour de la cheminée. J’ajoute du bois, consolide mon capital, aménage ma propriété, conscient que je suis comme les filles de Danaos, condamné à nourrir un corps qui n’a d’autre vocation que se réduire à cendres.

La maison un peu réchauffée, la philosophie qui hibernait quelque part dans les combles, portant dans le creux de son aile tordue des livres de Loi, est venue poser la question de mon statut de propriétaire. Est-on propriétaire d’un feu de cheminée ? Ni la maison ni le bois ne m’appartenant, quid de mon statut à l’égard du feu ? Dans la mesure où le feu est créé à partir des éléments que j’ai assemblés, où la propriété de ce feu n’affecte ni la propriété de la maison, celle du terrain et celle du bois, je peux légitimement m’instituer propriétaire du feu. J’ajoute philosophiquement, que ce bien ne sera mien que tant qu’il dure.

Il est arrivé d’ailleurs que je ne me sente pas résolument possesseur de mon feu. Parfois, j’empile, je prépare, j’anticipe, et puis ça ne prend pas. Il faut alors l’intervention d’une personne ayant le don de l’incendie, ou l’expérience du feu de cheminée et la mémoire bien propre, pour que de petit brûlis, on atteigne le niveau de l’édifice, du corpus énergétique qui réchauffe et hypnotise, la touche luciférienne conférée comme un César du feu aux grandes réussites en ignition.

Quand, des alentours, viennent ceux ou celles qui, profitant de ce qui ne leur appartient pas, squattent sans égards pour le propriétaire, engagent des travaux d’aménagement, des corrections, des révisions d’angle, refont les piles, surélèvent, abaissent, soufflent, tassent, fourragent, pour réveiller ces flammes que je perçois à l’arrière, contre la plaque de fonte, épuisées d’avoir beaucoup donné, j’enrage.

Je regarde mon œuvre prendre de l’âge, s’avachir un peu, perdre peu à peu sa vitalité. Fini les grandes flambées joyeuses et triomphantes. Mon œuvre se consume, mais reste chaleureuse, bienveillante, et rend parfaitement inutile tous ces efforts, ces soins palliatifs, ces interventions insensibles.

Je fais le deuil de mon premier feu, qui geint encore un peu sous les coups de tisonnier, élève un léger voile bleu sous l’impulsion d’un souffle incompris, rougit la cendre, avant de blanchir dans l’effondrement final. Là, dans la cheminée où s’élevait ce que je croyais mon bien, un tas de calcium, de potasse et de magnésium, se forme dans l’agonie de mon premier feu du week-end.

Dehors, une oie cendrée, déploie ses ailes immenses, et s’envole dans un bruit de drap qui claque au vent, tandis qu’un couple de rouges-gorges batifole dans la neige. Je regarde le tas de bois. Il est loin. Je pense à mon feu, à ce qu’il faut sans cesse recommencer. Prendre l’initiative, procéder méthodiquement, sans aucune assurance de réussir du premier coup. Accepter de galérer, puis admirer le surgissement des flammes, profiter de la chaleur qu’elles produisent.

Et laisser faire ...

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.