Ma chronique # 34

Regarde les oiseaux ! La petite femme tend un doigt qui émerge d’une mitaine de laine. Sur un carré de neige immaculée au milieu du petit square derrière l’église Saint Laurent...

... deux moineaux se chamaillent, tandis qu’à côté d’eux un pigeon élargit sa queue en un éventail suggestif, gonfle son poitrail émaillé d’un rose passé, presse le pas derrière une pigeonne qui se dépêche, tournant autour des moineaux, pas prête.

L’homme regarde la scène, sourit derrière son masque. On devine le sourire aux plis de la commissure de ses yeux. D’un accent rugueux il commente : c’est la neige qui lui fait comme ça ! Près de lui, la femme s’écrie, une main sur la bouche, sans masque, il veut faire l’amour ! Oui, c’est la neige qui lui fait comme ça, aux tous ... ajoute l’homme faisant un rond dans l’air avec une main qui tient une canette de bière. Et ils s’en vont. Elle porte un anorak dans les tons beige, une large capuche bordée de fourrure synthétique pend très bas dans son dos. C’est une femme petite. Son compagnon est un colosse. Il est habillé d’une vareuse épaisse à carreaux rouges et noirs.

Je les vois tous les jours, entre Gare du Nord et Gare de l’Est, entre la soupe catholique et le pain protestant, aux heures des repas. Il boit de la bière à 8% elle boit de l’eau.

Qu’on se préoccupe de confort et de bien-être, pour autant que ces termes s’appliquent, des personnes qui vivent dans la rue, en leur distribuant de quoi n’avoir pas trop froid, et de quoi se nourrir c’est la moindre des choses. Mais dans ce petit créneau, ce chétif prologue du printemps prochain, dans la lumière déjà chaude d’un soleil ascendant, les oreilles encore enchantées par le cri de la petite femme, je me dis et l’amour dans tout ça ?

La solitude et l’aridité des sentiments, le gel des émotions sont consubstantiels à la misère, pense-t-on. Moi, je vois, dans la capacité d’émerveillement spontané, dans l’échange entre le couple du square et ce qu’il reste de nature dans la ville, quelque chose qui tient de l’intact, du neuf.

Que font-ils de leurs sentiments et de leurs émotions, occupés qu’ils sont à survivre ?

Dans le bus 43, dans le sens Neuilly-Gare du Nord, des femmes et des hommes usés par leur journée de travail, peut-être seulement une demi-journée de 8 heures, rentrent chez eux. Ma voisine est une grande femme au regard las. Elle parle au téléphone d’une voix sèche tu lui dis qu’il ne doit pas sorti pendant le confi-ne-ment ! Tu lui dis que c’est moi qui te l’a dit de lui di !  Elle continue de parler mais je n’écoute plus. La dame tire sur les poignées d’un gros sac Lidl, entre ses jambes, puis laisse filer. Dans ce geste, dans ses mots, je lis un peu de sa vie. Les gosses à la maison, le travail, les courses, la lessive, les trajets en transports. Je me dis que cette dame travaille peut-être à Neuilly et vit à Stains, ou à Saint-Denis. Elle côtoie quotidiennement une réalité à laquelle elle n’appartient pas.

Qu’en est-il de ses sentiments ? Que ressent-elle d’autre qu’angoisse, inquiétude et peur du lendemain ? Où sont l’amour, le sentiment de sécurité, auxquels elle devrait avoir le même droit que tous ?

Devant le lounge du Thalys, juste à côté de l’entrée des voyages internationaux de la Gare du Nord, un garçon, grand, beau, noir comme l’ébène du Niger, campé sur des jambes solides tient dans la main un gobelet La Mie Câline. Celui-là est un migrant. Il est anglophone, arrivé en bas de chez nous en mai 2018. Au début, il dormait en plein jour étalé sur le trottoir, jambes écartées dans ses pauvres vêtements sales et usés. Quand il revenait à la réalité on le trouvait hagard, perdu. Il ne faisait pas la manche. Son charisme de Jésus noir abandonné nourrissait le creux de son sac à dos, posé à son côté. Je l’ai vu souvent regarder le petit tas de pièces, d’un regard vague. Les bénévoles, nombreux et actifs qui œuvrent dans le secteur, lui ont trouvé un logis accessible seulement à partir de 18 heures et jusqu’à 7 heures. Jour après jour il revient, cela fera bientôt trois ans.

Où est l’amour, dans la vie de ce garçon ? Qu’ont-ils fait, ceux-là, les exclus, habitants de la rue, ou des quartiers, pour ne pas être éligibles à ce qui fait le plaisir de vivre, le contentement de se réveiller le matin, l’attente impatiente du printemps ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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