Ma chronique #35

Silence ! Je pousse le cri du parisien excédé à l’intention d’un scootard, qui klaxonne comme un dément derrière un camion poubelle. Wesh, regarde comment t’es vieux ! T’as au moins 70 piges, wesh ! Wouah, l’insulte ! C’est la deuxième fois qu’on me traite de vieux !

A part quelques misères comme de l’arthrose partout, des douleurs quasi permanentes, mon âge me fiche la paix. Enfin, à y regarder de plus près, ce n’est pas tout à fait exact. Travailler, proposer des projets, c’est pas un truc de sexagénaire. L’entreprise et l’initiative en général consomment frais.

J’ai beau me dire que mes idées sont aussi neuves que celles d’un quidam qui à moitié mon âge, je suis le seul à le penser.

Le Ok Boomerang qui me revient en pleine face m’est lancé par mes propres enfants qui oublient que je les ai initiés aux technologies et aux jeux sur écran, et sont convaincus que j’ai dépassé depuis longtemps la DLC des sciences et technologies de la cognition. Ils m’ont viré dans le camp des vieux, auquel, il faut bien l’admettre, j’ai toujours, dans leur esprit, appartenu.

Et de me lancer dans une introspection radicale. Mes parents étaient des vieux, ma première expérience sexuelle c’était avec une vieille de dix-sept ans, quand j’en avais quatorze. Ainsi, me rassuré-je, on est forcément le vieux de quelqu’un, il suffit donc de n’être pas son propre vieux. Et puis, par le jeu d’une distorsion du temps et du ressenti qu’on en éprouve, il est arrivé que je me sente très vieux quand j’avais encore une énergie de centrale nucléaire. C’était à l’arrivée au sommet du Col du Buisson, le premier de l’ardéchoise, j’étais prêt à me laisser mourir, là, tout de suite, sur le bord de la route, comme un Tom Simpson dans l’ascension du Mont Ventoux.   

Si la vieillesse est un naufrage, la bicyclette est certainement l'un des plus surs moyens d'éviter la noyade disait Raymond Poulidor, je vais donc me remettre au vélo.

Être jeune consiste dans une longue préparation à la vieillesse, me consolé-je encore.

Je regarde ces jeunes, ceux qui m’entourent et d’autres ; ils comptent les années à partir de leurs trente ans, qu’ils fixent comme une limite à leur jeunesse. Diantre, j’ai été jeune bien plus longtemps, si jeune c’est faire des trucs insensés, malpolis, illégitimes et j’en passe.

J’interroge le bout de jeune qui se planque encore quelque part dans mon être, certes vieillissant, si, si, je l’admets, qui me répond pour l’instant tout va bien.

En vérité, être jeune ou vieux n’a pas tellement d’importance, si ce n’est que l’intensité des désirs et des envies, la spontanéité dans l’élaboration et l’exécution des projets, la capacité à s’émerveiller et se révolter, sans que la révolte soit acrimonieuse, diminue considérablement, si on n’y prend garde.

Contre la sénescence, la vigilance, un peu de courage et un voile d’inconscience, voilà le remède.

Descend de ta mob’, je vais te montrer quel âge j’ai ! Hurlé-je au zyva qui béquille derechef son trois-roues et se pointe à deux centimètres de mon visage. Il fulmine, et dit un truc que je ne comprends pas. Ne ma parle surtout pas de ma mère ... parce qu’elle est morte, lui asséné-je. Comme on dit dans les livres, le gars reste interdit. Il s’inquiète pour son véhicule qu’il ne quitte pas du regard. Bon, ça va, tu crois pas que je vais me mouiller à te marave ! Il s’en va et se retourne quand je lui dis essaie un peu ! Le jeunot disparaît dans la rue du Faubourg Poissonnière, en klaxonnant, j’éprouve alors un sentiment de victoire, assaisonné d’un grand bol de conscience de mon statut de vieux.

La vieillesse n’est pas toujours une défaite, ni un naufrage, sauf pour ceux qui considèrent que l’expérience et le talent d’avoir su vivre assez longtemps pour devenir un chibani n’ont aucune valeur.

Voilà, je vais aller m’occuper de mon arthrose du lisfranc, celui de mon pied gauche qui me fais un mal de chien. Dans la salle d’attente du doc, je retrouverais sûrement des jeunes qui se sont cassé un truc. Je me dirais alors que cassé par l’âge ou par une imprudence, quelle différence ?

Et si la vieillesse n’était qu’une imprudence ?

 

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