Ma chronique #40

Soudain, on ouvre les vannes, on se met à parler bruyamment des étudiants, ces espèces de jeunes qui coûtent et ne rapportent rien, dont le sort funeste masque celui, tout aussi préoccupant de la jeunesse en général.

J’entends que la quatrième vague sera psychologique, psychiatrique, psychique.

Une vague donc, comme celle, gigantesque du quoi qu’il en coûte macronien, sélectif, qui a déferlé sur les entreprises en aides, subventions et prêts garantis par l’État, dont beaucoup n’avaient aucun besoin, et qu’ils ne rembourseront certainement pas.

Les surfeurs de l’aubaine ont acheté massivement des actions faisant grimper le cours de la bourse au-dessus de ses niveaux d’avant crise, puisque c’est pour cela qu’ils ont emprunté à l’État ; quand le rouleau les déposera sur la plage ils seront plus riches qu’avant.

Quant aux jeunes, ceux qui ne sont pas soutenus par leur famille, qu’ils soient étudiants, stagiaires, en recherche d’emploi, ne connaissent que la crise. Rien que du sans et des larmes. Sans argent, sans loisirs, sans tellement de ce qui faisait leur vie, avant, juste la désolation. Alors, oui, leur psychisme est en péril.

Le virus a profondément transformé nos sociétés occidentales, et notre perception du monde. La lorgnette à travers laquelle le Covid nous oblige à regarder ce qui nous entoure, ne laisse que quelques interstices entre les blocs compacts de la narration en boucle, inspirée par la pandémie et la vaccination.

De doutes en certitudes, puis de certitudes en doutes, le manège médiatique est devenu tellement orwellien, (ne vous inquiétez pas, j’utiliserais aussi le mot résilience, si ce n’est ici, ce sera bientôt) ou plutôt zamatinien (ça c’est pour les érudits), que les narrateurs du malheur mondial, ont réduit leur vocabulaire à un champ lexical pas plus grand qu’une parcelle de jardin ouvrier.

Des conseils, des recommandations, des chiffres en pagaille, des micros-trottoirs, des interviews sans intérêt et des interventions d’experts, auxquels on espère ne jamais avoir à faire dans la vraie vie, c’est à ça qu’est réduite ce qu’on appelle encore l’information sur les chaînes de radio et de télé.

Le reste de la vie du monde, la fonte des glaciers, la montée des eaux, l’inexorable conquête de la planète par les virus, le prochain rebond de la croissance dont on est à peu près sûr qu’il provoquera de grands malheurs aux sociétés comme à la planète, les guerres et les révolutions avortées, on le perçoit dans les interstices du volet roulant des actualités, qui monte et descend comme une paupière malade sur l’œil du réel.

J’ai vu un jeune ce matin, chez Naturalia. Il n’avait pas l’air pauvre, le marqueur de son appartenance à une classe sociale aisée dépassant de la poche arrière de son jean de marque. Arrivé à la caisse, il a pris un air inquiet. Une brique de lait de coco dans une main, dans l’autre un sandwich et une barquette de carottes râpées, son déjeuner. Il a sorti une carte bancaire d’une autre poche, posé ses achats, s’est penché vers la caissière autant qu’il le pouvait à cause du plexiglas. Elle a pris la brique de lait de coco et l’a posée derrière elle. Elle m’a regardée, gênée, je lui ai fait signe, j’ai posé mes bananes et mes amandes à côté des carottes et du sandwich. Elle a compris. J’ai payé. Le garçon était embarrassé. On est sortis, il m’a remercié. Je lui ai répondu que ce n’était rien. Il m’a dit si.

On a marché ensemble, un bout, jusqu’au feu de la rue de Rocroy. On n’a pas parlé.

L’association des termes jeune et pauvre rassasient ma culpabilité. Hier, je parlais des jeunes d’ici, trop pauvres pour payer leur loyer et leurs études, et des autres qui n’ont ni loyer, ni études, ni travail, ni famille, à un type engagé dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales dans le monde. Il a renvoyé ma balle, du fond de son court humanitaire, je veux m’occuper de ceux qui, loin d’ici, crèvent littéralement de faim, ne sont pas scolarisés, abandonnés par des parents trop pauvres pour les élever...

Vous êtes bien assez riches et assez coupables pour vous occuper de ceux que vous croisez tous les jours.

Quand j’ai raccroché, je me suis demandé si je devais aller plus souvent chez Naturalia, pour aider les jeunes que je croise, pas si pauvres après tout, à se nourrir sainement.

 

 

 

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