Ma chronique #41

Pourquoi veut-on que j’aie une opinion sur l’Algérie, la commémoration de son Indépendance, et un point de vue sur une mémoire, dont je serais en partie le récipiendaire, quand je n’ai jamais éprouvé d’intérêt pour ce pays, que je ne connais pas, même si mes parents y sont nés en 1922 et 1923 ?

J'ai entendu Olivier Py à la radio ce matin, et lu le UN où il est question de la mémoire des origines. La mémoire des rapatriés d’Algérie, que Py voit comme des expatriés, et la sienne, celle d’un enfant qui sent la vibration de la mémoire des grands, l’oscillation des nostalgies, entend sans les comprendre, les mots trempés dans le miel amer des souvenirs, m’est une langue inconnue.

Bizarrement ce sont des choses, - sentiments, impressions, souvenirs -, qui me sont étrangères. J’aurais aimé écrire, avant Olivier Py, que je suis originaire de la mer et pas de la terre.

La Méditerranée comme matrice, mythe originel, quelle chance ! Manque de bol, je ne me suis jamais senti méditerranéen, quelle idée ?Je n’ai pas hérité d’un patrimoine mémoriel, en dépit de l’arrivée, après 1962, des sœurs de ma mère qui ont apporté avec elles, les arômes et le goût de la cuisine constantinoise. J’ai fait la connaissance d’une gamme infinie de préparations salées et sucrées, découvert que ma mère en savait autant que ses frangines. J’avais 11 ans.

Quand les bateaux ont déversé leurs cargaisons de pieds noirs, catholiques et juifs, à Marseille, Toulon ou Sète, la France a pris l’accent. 

Je me suis mis à fréquenter le hammam de la rue du Fg St Denis, la Plage 50, me baladant, un pagne autour de la taille, au milieu de bouffeurs de glibets, de joueurs de belote parlant fort, pinçant les joues juvéniles.

Entre deux suées, ils se racontaient. Ces récits, étaient pour moi aussi exotiques que ceux de Jacques, mon ami antillais disant sa Guadeloupe, ou François qui pleurait son Liban.

Je n’ai jamais eu autre chose que de la compassion pour ces jeunesses perdues, ces vies abandonnées sur des plages idylliques ou des montagnes mythiques, mais rien de plus.  

Je n’aime pas qu’on me ramène à des origines qui ne me concernent pas. Il n’y a rien à voir, là d’où je viens, qui permette de m’identifier. Je suis de là où je suis né et peut-être aussi de là où j’ai vécu et où je vis encore. Lyon et Paris.

Mon identité, c’est les rues, les passages, les immeubles, les squares et les cimetières, les nuits dehors, les clubs, les restaurants, les filles, les bastons, les réveils douloureux, les endormissements pénibles, le bruit, les bagnoles. Je n’ai rien d’autre en magasin, désolé.

J’entends Monsieur Pap Ndiaye, dire qu’il se hérisse quand on le ramène à sa négritude par une question d’une banalité radicale : de quelle origine êtes-vous ? Cette brusque tension sur la laisse, qu’exerce le français qui se pense légitime à exercer un droit de domination sur une personne dont la particularité est de n’avoir pas la même couleur de peau que la sienne, est un affront et une blessure.

Comme lui, chaque jour, ou presque, on me ramène à une origine qui n'est pas plus la mienne que celle qui me voudrait espagnol parce que c'est de là que venait ma mère et la sienne, où Turc parce que c'est de là que venaient les ancêtres de mon père.

Je ne suis jamais allé en Algérie, je n'y ai qu'une famille lointaine, que je ne connais pas, pillards d’un immense patrimoine dont je n'hériterais jamais. Ils ont usé du pouvoir que leur a conféré leur victoire en tant que fondateurs et activistes du FLN, sur le pays de racistes dans lequel je suis né et où je vis.

Je ne suis ni immigré, ni exilé, ma mère et mon père ont combattu pendant la dernière guerre mondiale tandis que les Dupont se planquaient dans les appartements qu'ils avaient spoliés à des juifs, après les avoir dénoncés.

Mes parents avaient 20 ans, ils n'avaient pas revu l'Algérie depuis des années quand ils se sont rencontrés à Paris en 1946. La nostalgie de ma mère, était réduite à sa ville de Constantine, qui aurait tout aussi bien pu être sur la Lune pour ce qu'elle en avait à foutre de l'Algérie.

Au fait, mon père est mort à Paris, ... apatride, il avait à 90 ans.

 

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