Ma chronique #56

Comment allez-vous ? Cette expression qu’il faut compléter par ... à la selle ? Fût l’expression d’une politesse romaine, qui, on ne sait trop pourquoi, a perdu les trois derniers mots qui donnaient un sens à la question.

Aujourd’hui, le fait d’avoir un bon transit, synonyme d’une bonne santé, ne fait plus question, et n’a pas besoin d’être interrogé. N’avons-nous pas, depuis peu un deuxième cerveau, là, où à l’époque où les romains s’inquiétaient de savoir si vous aviez bien chié, il n’y avait que des tripes ?

Du coup, par extrapolation facile, avoir des tripes, guts en anglais, c’est à dire dans les deux langues, avoir du courage, s’assimilerait à avoir de l’intelligence ? Aurions-nous des capacités cognitives cachées dans nos entrailles ?

Chier un texte, une œuvre, qu’on dit en version polie, pondre, ce qui a l’air d’être la même chose, c’est exprimer, oui, oui, une matière en provenance des neurones. Celles qui baignent dans le caca ou celles qui flottent au milieu de matière grise, comment savoir ? Quand mes fils m’interpellent d’un tu dis de la merde, hein, vous voyez ce que je veux dire ?

On dit encore d’un trouillard, qu’il se chie dessus... et de celui qui ose tout, c’est à ça qu’on le reconnaît, qu’il ne se fait pas chier.

Par les temps qui courent, on demande à l’autre, comment-allez-vous ? sans la moindre arrière-pensée romaine. On ne veut rien savoir, comme les Anglais qui répondent à how do you do ? par how do you do ? la réponse neutralisant la question, comment allez-vous ? est parfois prononcé, en manière de détournement humoristique, en comment allez-vous bien ?

Il y a cependant dans la formule, quelque chose d’injonctif. Pas question en effet de déballer angoisses, inquiétudes, malaise ou pire encore, mal-être ?

J’ai entendu un type qui venait d’enterrer un pote suicidé sans laisser d’explications, dire, c’est con, je l’ai vu la semaine dernière. S’il m’avait dit qu’il allait mal ... Bon, il a fermé sa gueule, parce que quand son pote a répondu, à son marrant comment vas-tu bien ? une boule dans la gorge, le cerveau du bide noué comme une corde à nœud, par un -----, il aurait dû s’inquiéter, se douter, redemander, comment vas-tu ?

Bon, en vrai c’est pas sa faute, au gars, si son pote s’est pendu, mais quand même, on doit s’interroger sur ces expressions qui sont des manières d’hameçonner l’autre, d’entrer en matière, en essayant de ne pas déranger.

Ces mots, qu’on met devant soi comme un bouclier, une protection.

Et toi, ça va ? Sous-entend de la part de celui qui demande, que, pour lui, tout baigne. D’ailleurs, quid de ce tout baigne ? Dans le caca et la matière grise ? Sinon dans quoi ?

Je trouve curieux que l’intelligence de l’homme se situe à moitié dans le cerveau de la tête, et à moitié dans le cerveau du bide ... et pas dans le cœur. Ne dit-on pas de quelqu’un, à part qu’il ou elle est une belle personne, beurk, qu’elle a l’intelligence du cœur ? Imposture. Nul n’a besoin de cœur pour ressentir, aimer, adorer, croire, espérer, désespérer, mais plutôt d’un bon volume de tripes et d’une tête bien remplie.

Pensez-y la prochaine fois que vous croisez un pote, ou une copine, un ou une collègue. Demandez-vous ce que vous lui dites vraiment par votre, comment vas-tu ? Qu’y a-t-il derrière cette question ? Et comment répondre à, et toi, ça va ?

Moi, je prendrais des nouvelles, juste après, des fois que, on sait jamais, hein ?

A la réflexion, je me demande déjà ce qui motive cette chronique.

Avec quelle partie de mon intelligence suis-je en train d’écrire ? Il paraît que les deux cerveaux sont reliés et qu’ils communiquent vachement. Du coup, je m’en fous un peu, que peut-être j’écris de la merde dans le sens de depuis la merde, comme on dit j’écris de mon bureau, ou de mon taxi ou de l’avion...

Bon, d’accord, je vais pas vous faire ch.… davantage avec ce texte que je crois avoir fini de pondre.

Serge Malik

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