Ma chronique #°57

Never explain, never complain, disait Churchill, alors, je ne vais m’excuser ni me plaindre, à propos du jugement sur ma précédente chronique, que j’ai, par flemme, et parce que je partais à la campagne, récupérée d’un stock de textes impubliés ...

Je suis très concentré aujourd’hui, 19 mai car, voilà des semaines maintenant, qu’on nous prépare à la fin du confinement, l’allongement de la durée pendant laquelle nous sommes libres de circuler, et la levée de la limite de 10 kms, toutes restrictions étant commandées par la logique de guerre de Mr Macron.

Bientôt, je n’aurais plus à craindre le regard craintif ou courroucé des quidams porteurs de masque, généralement sous les narines, parce que je me balade à poil de la gueule.

Ce 19 mai matin, il ne faisait pas beau du tout et les terrasses n’étaient pas submergées, comme elles auraient dû l’être, et cela, en dépit du déploiement délirant des forces de l’information radio-télévisuelle. Des dizaines de jeunes gens, caméra et micro au poing faisaient le pied de grue, en vain, à proximité de cafés dont les terrasses restaient vides ou peu fréquentées. Ceux-là gagnent leur vie à micro-trottoirisés des gens, supposés raconter des choses de la vie dont l’audience de leurs employeurs ne saurait se passer. Mais quand y’ pas, y’a pas !

Ce soir, malgré le déluge annoncé par la météo, on verra sans doute des masses de buveurs de pintes, debout, collés-serrés, sur, et autour des terrasses, ce que j’irais vérifier manu iPhonari...

Comme dit mon fils, toi qui maudis les terrasses, pour donner le ton à la conversation forcément tournée vers ce singulier phénomène que constitue l’engouement pour les terrasses, en cette fin de mois de mai.

J’aime les terrasses, à condition qu’il ne s’agisse pas de ces rassemblements de foules, constituées de bobos traînant un chien ferrari ou porsche,1 tout neuf, au bout d’une laisse Hermès, dont les femmes ou les compagnes, bide de huit mois en avant, sont accrochées à des poussettes à trois roues, contenant la future clientèle de Bompoint.

Je ne suis pas très fan non plus des assemblées de jeunes blaireaux, buvant leur bière en hurlant, dispersant la cendre de leur clope alentour.

Bon, ça veut juste dire que je suis sélectif sur le choix de mes terrasses.

Que dit de nous, peuple de Paris, pour ailleurs je ne sais pas, le traitement médiatique de l’avènement, voire de la promotion des cafés et restaurants comme places publiques, agora, ce lieu où, in media re publica versari, comme si ce n’était pas déjà, dans le monde d’avant, là où se tenaient les échanges, conversations et autres disputes populaires, c’est à dire l’opinion ?

Quand avez-vous pu déambuler dans un musée ? Orsay ? Nous y sommes allés. Déambulation devant les œuvres, grandes traversées à l’oblique  de salles quasi désertes. Quelques poupées instagrameuses, le nombril aérien sous l’ourlet du crop top s’entre photographient, muses vivantes, emplissant le lieu d’une atmosphère tellement plus sympathique que la bousculade habituelle des hordes touristiques.

Les femmes, me fait remarquer la mienne, figurent rarement autrement que nues et lascives, sur les toiles du IXXe. La Marthe de Bonnard couche, se couche, écarte les jambes, se lave, comme le modèle de Degas qui s’habille léger pour danser, tandis que les hommes portent costume, chapeau, barbe et calvitie, figurant en nombre, assis dans des salons, couchés morts sur des champs de bataille, travaillant à la mine et au champ. Ah ! Le féminisme du monde d’avant, avant, avant !

L’impeccable bonheur de cette visite d’un musée que j’évitais comme la peste qui le fréquentais, au temps pré-Covid, est mâtiné de nostalgie. Il y a très longtemps, j’allais au musée presque tous les jours. Je me fichais des œuvres qui y étaient exposées, les ayant vues tant de fois, elles m’étaient aussi familières que les feux tricolores et les panneaux publicitaires des rues de la ville.

Je m’y promenais, y faisait des rencontres. A cette époque, il y avait surtout des collections permanentes. On faisait tourner le stock des acquisitions. Ce n’était pas encore le barnum excité des grands événements culturels, ces cash-machines qui déplacent les foules asiatiques ; non, c’était paisible.

J’y ai rencontré Amy, une Américaine, que j’ai sauvée du harcèlement d’un dragueur obsédé, au Centre Pompidou. Elle était intriguée par un tableau de Balthus La Toilette de Cathy. Le tableau représente une femme, une servante, coiffant Cathy, dont le vêtement d’intérieur largement ouvert, laisse voir son corps nu, tandis qu’un homme est assis, une jambe sur l’autre, dans un fauteuil, proche à la toucher.

Je n’ai pas commenté, à l’époque je ne parlais jamais d’art. Amy voulait savoir ce que le tableau racontait. Et puis je me suis rendu compte qu’elle ressemblait à la Cathy de Balthus, grande, blonde, la silhouette fine. Je lui ai demandé ce qui la dérangeait. Je n’ai pas eu de réponse.

Après, on a acheté un camembert et on l’a mangé sur un banc, en buvant du vin au goulot. On a parlé d’autre chose, d’Amérique, du Connecticut d’où elle venait et de New-York d’où j’allais et venait.

L’effet Orsay...

 

Serge Malik

 

 

 

 

 

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