Ma chronique #58

Tu vois, Schumann s’il n’avait pas été un signataire des accords de Munich, voté les pleins pouvoirs à Pétain, s’il n’avait pas été un capitaliste invétéré, aurait sûrement réfléchi à ce qui serait le plus rentable, le plus pacifiste et le plus humain des dispositifs pour lier l’Allemagne, trognon du III Reich, et la France des collabos, dans l’intention d’empêcher toute redite de la deuze.

Une Europe au format tolérance et humanisme au lieu de charbon et acier, comme projet de plus jamais ça.

C’est presque du Roman et Clément, deux tranquilles jeunots pas revendicatifs, pas politisés, pas de mèche, des beaux gosses qui ne se connaissent pas. Deux gars français, dont le pour seul point commun est de vivre à Berlin, en Allemagne.

Il y fait bon vivre, on y rencontre une incroyable diversité de gens, de langues, de cultures, de modes de vie disent-ils, des mêmes mots. On y est cool, pas hargneux, pas méchant, provinciaux quoi.

A les entendre, on sent, non pas un rejet de Paris et de la France, mais un regret, que ce ne soit pas ici comme là, où ils ont choisi de vivre, oh, pas pour toujours, ni à jamais, mais pendant assez longtemps pour éprouver de la curiosité et pas de la colère, de l’empathie et pas de l’antipathie, pour y boire de la bière plutôt qu’avaler des anxiolytiques...

Partir, le truc insensé, l’agenda de beaucoup, des très jeunes, des moins jeunes et même des vieux. Pas pour tourismer en rond, ni faire ici ou là, mais pour voir et entendre des trucs différents, échanger, du regard, ou des mains, en attendant de posséder l’idiome, regarder la télé et la tête des Patrick, des Pascal et autres Éric locaux, qui paraitront forcément moins cons, moins abjects, puisqu’on ne sait pas ce qu’ils racontent.

J’entends ceux-là, qui n’ont pas une pensée pour les migrants qui marchent, nagent et meurent, hommes, femmes et enfants, tiens, ceux-là, qui, comme Roman et Clément, mais sans les mêmes moyens, veulent aussi aller en Allemagne, raisonner comme Éthiopien, Somalien ou Marocain.

Ils iront où bon leur semble, là où l’herbe et forcément plus verte, un large pécule en poche, continuer leur chemin de vie, laissant derrière eux un monde qu’ils n’aiment plus.

Ils n’iront pas à la nage, ni en bateau esquinté, ne se collèteront pas avec des maréchaussées haineuses et obéissantes à des pouvoirs indignes, ne mourront pas, ni leurs enfants, ne sombreront pas dans les eaux noires de la Méditerranée, une nuit ou un matin.

Ils partiront peut-être, demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, ils partiront. Changer de vie, comme on change de monture quand la bête est fourbue, harassée, épuisée d’un pas trop lourd, d’une allure trop forcée par les contraintes. Voilà ce que veulent les conquérants d’hier, les m’as-tu vu de la glose entrepreneuriale, les coqs hérissés des start-ups, les machos des ascenseurs de la Défense.

La campagne, pour beaucoup, c’est déjà l’étranger. On voit s’organiser l’accueil des Parisiens. L’ouverture d’une épicerie circuit court, la signalisation de chemins, naguère vierges, mués en CR, la multiplication des agences immobilières, dont l’apparition est pareille à une éruption d’urticaire purulent, sont les stigmates du projet massif des urbains qui enjambent le périf,’ dans l’espoir que leur vie de merde mutera en vie de rêve. La transformation.

C’est sans compter avec la réalité. D’abord, la bagnole. Il faut une caisse pour, à 8 heures, conduire les enfants à l’école, puis pour faire tes courses, au plus près. Le jour ou la boulangerie locale ferme, te taper les 11 kms jusqu’à l’autre, où tu iras, jurant que la prochaine fois, tu achètera double ration de pain, et tu congèlera.

La bagnole encore, pour aller dîner chez les potes qui ont eu la même idée, mais n’ont trouvé qu’à 80 bornes de là où tu t’es installé.

Bon, c’est sûr que les conversations seront plus green, n’est-ce pas ? On parlera du potager qu’on envisage, du projet de Marine qui était dans le marketing, de devenir coach et sophrologue, dommage que le potentiel de client soit maigre dans le quartier.

On évoque les réseaux sociaux, l’Internet pour pallier l’inexistence des foules, par ici.

Quand tu pars de chez tes potes, tu butes dans les deux sacs poubelles qui encombrent l’entrée, sous le porte manteau. Tu proposes d’en disposer, si on te dit où c’est. 

Après, t’es dans l’embarras, parce que c’est pas loin, mais c’est compliqué d’y aller, et c’est pas ta route. Alors, tu gardes les poubelles dans ton coffre, tu iras les fourrer dans les conteneurs de ton bled.

Tu te promènes, le week-end, né au vent, ton gosse de 8 ans gambade dans un champ, tout juste retourné, il te demande ce que sont ces petites graines blanches qui jonchent les sillons... Tu n’en sais rien, tu demanderas à Richard, le jeune costaud dont le hangar à engins est à côté de la maison.

Un jour que tu te lèves de bonne heure, tu vois ton voisin quitter son terrain sur son tracteur, tirant un énorme réservoir, et une barre de buses.

Le gosse veut savoir pourquoi les vaches dans les champs n’ont pas de cornes, pourquoi le monsieur qui nous vend les œufs garde les poules dans un bâtiment de 300 m de long.

Il faut du bois pour l’insert, un endroit pour le stocker, sortir, par frimas pour refaire la pile. Penser à changer la chaudière, une pompe à chaleur ?

Pourquoi ça sent le caca dans la maison ? demande le gamin. Tu racontes la fosse septique.

Du coup, tu es content que ton boss t’ait imposé ces deux jours par semaine de présentiel. Tu le remercierais presque, et puis tu te souviens que c’est toi qui as insisté pour ce télétravail dont Marine faisait un éloge hystérique, comme ça on sera pas obligé de vivre en ville ...

Partir...

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.