Aidons les cheminots !

Après l'échec de la tentative de convergence des luttes, que faire ?

« Ni rire ni pleurer mais comprendre. »

Quatre mois après le début de la grève à la SNCF et la tentative de convergence des luttes, aucun des secteurs qui cherchaient à réaliser la jonction avec les travailleurs de la SNCF n’a « pris » ; le front syndical à la SNCF est désormais désuni ; les manifestations n’ont pas atteint l’ampleur qu’il faudrait.

L’échec est là, il vient de loin, il faut l’analyser.

Il y a, d’abord, une mauvaise lecture du rapport de forces social. Or c’est le point d’entrée de toute réflexion stratégique.

Syndicats, partis politiques et associations à gauche croient pouvoir jouer à chaque fois le 3e tour de l’après-élection. C’est là mal comprendre les conséquences de quatre décennies de libéralisme de droite comme de gauche. Leurs politiques ont durablement structuré un nouveau paysage civilisationnel, fait de pauvreté, de chômage de masse, de précarité, de concurrence de tous contre tous, d’ambiance anxiogène, et nourri l’individualisme, le quant-à-soi, la consommation irresponsable et le divertissement éthéré. Le caractère minoritaire du gouvernement des riches d’hier et d’aujourd’hui ne signifie donc pas, en retour, qu’une vague sociale va s’emparer du pays. La concasseuse libérale est puissamment à l’œuvre.

Ensuite, il y a les fautes politiques de la « gauche ».

L’impasse de la soi-disant « gauche de gouvernement » autour du Parti socialiste et d’Europe-Écologie-Les Verts, accompagné autrefois du Parti communiste français, a sidéré et découragé comme jamais. Il y avait les sociaux-libéraux (qui gouvernaient !) et ceux qui espéraient contrecarrer cette « dérive », au motif que c’était la gauche, que celle-ci devait rester unie, et qu’il ne fallait surtout pas jouer la politique du pire face à la droite et au Front national. Ces chiffons rouges ont interdit les réflexions de fond sur ce qui était en train de se produire dans notre pays et sur l’évolution du monde.

À cette crainte, voire ce dogmatisme, des partis institutionnels de la gauche, est venue s’ajouter la superficialité et la confusion de la gauche dite d’opposition (qu’elle se prétende « réformiste-radicale » ou « révolutionnaire »). Entre le maximalisme hors sol sur tous les fronts (pensons ne serait-ce qu’aux appels outranciers à « la grève générale » du NPA) et l’insoumission par le Verbe de La France insoumise (au détriment de l’insertion sur le terrain et du fonctionnement démocratique qu’on est en droit d’attendre de la part d’un nouveau mouvement politique), le résultat ne s’est pas fait attendre.

Passée électoralement de 51,6 % au 2e tour des Présidentielles de 2012 à moins de 30 % au 1er tour de 2017, la « gauche » s’est consumée.

Dès lors, plutôt que de recoller les morceaux au nom d’une gauche qui ne sait plus à quel saint se vouer, ne vaut-il pas mieux réorganiser les forces selon des thématiques politiques – en premier lieu, celui de la lutte contre le chômage ! – qui pourraient faire levier dans la construction d’un nouveau rapport de forces ?

D’autant que la droite est aussi en crise. Et qu’il existe, du fait de l'évolution de la période, une masse de personnes qui se situe de moins en moins sur cet axe gauche-droite.

C’est le parti pris, dans les mots, par la France insoumise.

Le paradoxe à noter, tout de même, est que La France insoumise (LFI) est dirigée en sous-main par une formation récente, qui n’a rien trouvé de mieux que de s’appeler le Parti… de gauche !

Par ailleurs, il ne suffit pas d’occuper le terrain de la critique de l’Union européenne et de la gauche pour se révéler un meilleur défenseur des salariés.

Ne revenons pas sur le plan A et le plan B (un ersatz de plan alternatif) de Jean-Luc Mélenchon et ses amis (difficile de parler autrement de La France insoumise…), qui sont devenus une réponse de Normand (« p’être ben que oui, p’être ben que non ») à un problème pourtant sérieux. Sérieux ? Rien moins que le transfert – qui se veut le plus possible sans retour – de la souveraineté du peuple français à des structures transnationales. Qui plus est, anti-démocratiques ! Sans parler de notre dépendance à l’euro, qui a la fois réduit notre capacité souveraine à décider une politique budgétaire, handicape notre économie et se trouve à l’origine directe de plusieurs millions de chômeurs.

Observons aussi que la France insoumise s’est alliée à d’autres partis d’autres pays pour les prochaines élections européennes de mai 2019 sur la base d’un appel qui ne dit pas un mot du plan B. Certes, pourra-t-on répondre : pour le peu de place médiatique que la FI lui consacrait déjà. Il n’empêche : comment ne pas y voir un révélateur de plus du manque de vérité que nos compatriotes reprochent au monde politique et à la société du spectacle ? Bien sûr, pourra-t-on nous objecter, il faut agir avec pragmatisme dans un contexte où le dessillement sur la nature du projet européen est différent d'un pays à l'autre. À voir. Le type de campagne qui sera fait en France par LFI nous en dira plus…

Quant à son désir d’élargissement au-delà de la gauche, observons encore que durant ce quadrimestre de lutte la FI n’a pas suggéré d’autres pistes que ce qui a été réalisé traditionnellement par la gauche : des manifs, des slogans généraux, des prises de parole de ses députés sur les lieux de grève, une présence médiatique sans idée saillante. En somme : le parfait train-train de ce qui ne fonctionne plus. Juste peut-on retenir la tentative louable de François Ruffin à imaginer la manif du 5 mai « La fête à Macron ». Avec, encore une fois, malheureusement, une lecture imaginaire des événements, qui voudrait que pourrait surgir par une opération du Saint-Esprit une génération spontanée de révoltés qui casserait la baraque.

Il ne nous revient pas ici de recenser toutes les occasions ratées du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, en proportion de la surface médiatique qu’il occupe, pour qu’en France émerge un grand parti populaire, vraiment radical, qui vaudrait pour son exemplarité…

Soulignons seulement qu’une nouvelle fois les forces dominantes de la « gauche » conduisent le mouvement social, les grévistes de la SNCF, tout ceux qui luttent… dans l’impasse.

Pourtant, les grévistes de la SNCF n’ont pas dit leur dernier mot. Il faut les soutenir.

Faisons des propositions et qu’on en discute !

1/ Le mouvement social doit revenir au terrain et s’efforcer de jeter des passerelles en direction de la population. Cela peut être fait autour de la défense du Bien commun — en défense des services publics et de nos entreprises d’État vendus à la découpe.

2/ En créant, sur cet objectif initial, des comités de citoyens ouverts à tous, quel que soit son itinéraire politique, syndical, associatif… qu’il soit de droite, de gauche ou d’ailleurs, afin que chacun.e trouve sa place dans un combat commun.

3/ Ces comités n’auront que leur propre sigle. Imaginez sinon une distribution de tracts avec un logo d’organisation partisane : quel serait le message envoyé ?

4/ Ils auront pour mission de sensibiliser la population et la faire entrer dans l’action, à la façon de comités de salut public, dans l’optique d’un processus constituant.

C’est dans cette dynamique constituante que pourraient s’engager de nouveaux combats.

Pour nous, il s’agit de gagner. Pas de préparer une élection européenne. Pas de spéculer sur d’hypothétiques résultats dans les urnes pour tromper notre échec dans la rue… Résultats qui ne seraient, de toute manière, qu’une éventuelle victoire en trompe-l’œil, une perte de temps funeste dans la course de vitesse largement entamée entre « les résistances » et la casse du modèle social français.

L'épisode de 1981 doit être remémoré.  François Mitterrand l'emporte électoralement au moment où la force propulsive de Mai-68 est épuisée. Cela contribuera amplement à son renoncement, à la politique d'austérité de 1983 et au reniement général des promesses. Il y a, par conséquent, une relation dialectique entre la mobilisation sociale et une politique gouvernementale qui se voudrait anticapitaliste.

Il est donc vain, et même dangereux !, d'utiliser toutes les ficelles (selon l'adage que « la fin justifie les moyens » …) pour prendre le pouvoir par les urnes sans se donner les moyens de conforter sur le terrain les forces sociales capables d'initier, d'appuyer, d'élargir l'action. Sans le soutien, véritable, des forces du salariat et des quartiers, le retour de bâton sera implacable ! Gouverner, encore une fois, c'est prévoir !

Pour aider les cheminots, il faut par conséquent permettre au mouvement social de discuter de stratégie.

La pétition qui suit en est une amorce :

https://www.change.org/p/partout-des-comit%C3%A9s-citoyens-en-d%C3%A9fense-du-bien-commun

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