Voile : pour y voir plus clair ?

Comme on le sait, un révélateur en photographie est une solution qui permet de transformer une image latente en une image visible au grand jour.

Au moment des élections européennes de mai dernier, nous en avions déjà eu un aperçu. La France insoumise, qui disait vouloir un plan B pour contraindre les autorités européennes à renégocier les traités, avait choisi pour tête de liste une enseignante à Sciences Po (l’un des lieux de reproduction des élites) issue d’une ONG anglo-saxonne (financée par la France et l’UE) qui croyait à l’idée de l’« Europe sociale ». De plan B, il n’était plus question, alors que LFI s’était singularisée là-dessus par rapport au PCF et au reste de la gauche et prétendait depuis plusieurs années occuper de cette manière le champ de la critique de l’Union européenne.

LFI avait été prise sur le vif en mauvaise posture ; ce fut pour beaucoup une révélation. Ainsi, ce qui avait été promis par cette « nouvelle » gauche était pure habileté, comme les autres ?!

Voilà maintenant, tandis que La République en moche (LREM) de Emmanuel Macron et le Rassemblement national mettent en scène leur dispute d’arrangement pour l’élection présidentielle de 2022, rendant plus difficile l’émergence d’une vraie solution pour la France, qu'il suffit d’un foulard dans un Conseil régional pour précipiter comme un seul homme la « gauche », celle qui se présente comme alternative à l’« officielle » (celle des médias), dans le tohu-bohu qui suit. Nouveau révélateur…

La dénonciation d’une accompagnatrice scolaire en foulard par un membre du RN et le vote par les sénateurs (sur proposition de LR) de l’interdiction de signes religieux pour les accompagnateurs de sorties scolaires seraient des signes « islamophobes » et liberticides, venant dans un contexte de « zemmourisation des esprits ». D’où sa levée de bouclier, en défense de la loi de 1905 et de la partie historiquement stigmatisée des quartiers populaires – avec en arrière-fond l’exigence de reconnaissance du tribut de cette population à la construction de la France, qui fut colonialiste.

Nous aurions ainsi, d’un côté, des racistes déguisés qui se parent de vertus laïques pour empêcher la libre expression de la religion musulmane en particulier et, de l’autre côté, des antiracistes qui seraient de vrais laïcs faisant respecter la liberté religieuse. Les vrais intolérants face aux vrais tolérants. La droite contre la « nouvelle » gauche. Une histoire simple qui permet de retrouver les siens.

Malheureusement, cette histoire-là peut en séduire certains mais elle est une vraie fumisterie.

Elle fait litière de ce que tout le monde sait ou perçoit. A savoir :

– le caractère prosélyte du foulard, qui est une pratique contestée par nombre de musulmans mais puissamment encouragée par le wahhabisme et le Qatar (soutien des « Frères musulmans »), dont la femme est l’objet, avec les autorités desquelles nos gouvernements entretiennent d'excellentes relations. Ce foulard est aussi un signe identitaire communautariste de ralliement – tout comme la kippa, omniprésente dans certaines communes, ou la croix qui l'était autrefois. Á ce titre, personne ne comprend qu’il faille le laisser prospérer partout.

– La volonté de toutes les religions de faire passer leur communautarisme comme naturel dans l’espace public, sur le modèle anglo-saxon ;

– La tartufferie des pouvoirs publics en matière de neutralité religieuse, qui encouragent le développement des écoles privées catholiques (2 millions d’élèves !), font des déclarations folles à la Sarkozy (« Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur », déc. 2007), se rendent à l’Église à qui mieux-mieux, et poursuivent le Concordat de 1801 en Alsace-Moselle…

– Tout ceci s’auto-alimentant dans le contexte d’une politique « libérale » qui décompose le corps social dans tous les domaines.

Malgré tout, selon la « nouvelle » gauche, il faudrait en rester à la loi de 1905… comme si la situation concrète n’avait pas changé, un siècle plus tard. Question : En quoi l’interdiction de signes religieux (tous les signes religieux) dans l’activité scolaire et parascolaire, voire dans les lieux publics de représentation officielle, pose-t-elle à ce point problème ?

Á présent, voyons les motivations sous-jacentes qui se cacheraient derrière ce bras-de-fer. L’intégration sociale des Français issus des anciennes colonies ? Dans ce cas, ce serait un combat légitime. Mais en quoi ces Français-là seraient-ils identifiables à la religion, musulmane de surcroît, et stigmatisés à travers le voile, puisque leurs origines sont multiples ? 

Notre prévention est d’autant plus forte qu’un bruit enfle dans certains esprits, qui incrimine tous les Français dans le passé colonialiste, ce qui justifierait soit un développement séparé soit une contrition à vie du pays. Or ce qui sous-tend la situation réelle de relégation de nos compatriotes « récemment » français, c’est davantage le chômage de masse et le travail précaire qu’un assujettissement hérité du passé ! Affronter la bataille de l’emploi, voilà qui ferait bien plus sens et qu’on n’entend guère dans les rangs de cette « nouvelle » gauche.

Il faudrait pour cela assumer la souveraineté nationale du pays, ce qui effarouche nos bien-intentionnés qui n’ont de cesse de séparer la souveraineté du peuple avec la souveraineté de la nation, comme si la première pouvait s’exercer hors cadre et ne faisait pas, précisément, nation.

C’est-à-dire qu’il faudrait prendre à bras-le-corps la question des contraintes imposées par l’Union européenne et de notre appartenance à une monnaie unique qui participe cruellement au chômage de masse, à la désindustrialisation, à la financiarisation de l’économie, et même à notre intégration à la mondialisation, pourtant socialement régressive et écologiquement dispendieuse. Bref, il faudrait assumer la dé-mondialisation. Un gros mot pour ces gens-là, qui agitent à tous propos l’idée du « fascisme qui vient ».

En 2011, Jean-Luc Mélenchon avec déjà cru pouvoir partir sans tête jouer les fiers-à-bras à Hénin-Beaumont contre le FN. Il avait été éliminé sans coup férir au 1er tour. Entre un orateur brillant qui n’assumait pas la rupture avec une UE et un euro aux conséquences sociales très concrètes dans les quartiers, les villes et les campagnes déclassées 1 et une manipulatrice qui avait fait carrière là-dessus, les belles formules, le Verbe, la fanfaronnade… ne pouvaient rien.

Il semble une nouvelle fois que la leçon n’a pas été retenue.

Pourtant, il n’existe pas d’échappatoire à la question-clé de l’intégration de tous dans un nouveau modèle français. Il faut assumer une campagne de masse non pas pour le développement du foulard mais pour un emploi digne pour chacun. Une société du plein emploi.

Hé, Martinez, LFI, PCF… vous avez mieux à faire.

Prenez donc à bras-le-corps les vrais sujets et arrêtez la polémique autour du foulard à l’école ! Vous jouez tellement petit bras.

1. Mis à part le fait que la souveraineté monétaire est un outil nécessaire à une politique budgétaire pour mener notamment une relance contre le chômage, la participation à l'euro-zone sous la direction de la BCE interdit de « jouer » sur la monnaie (à la hausse ou la baisse afin de réduire ou augmenter le prix des produits) même si c'est nécessaire pour des pays ayant un déficit de compétitivité par rapport à leurs voisins (pays du sud de l'Europe contre pays du Nord). Cette monnaie unique fragilise donc structurellement ces pays. Pour récupérer des marges de manœuvre, gouvernement et patronat ont trouvé la parade en baissant les salaires et en réduisant les effectifs (une autre forme de « désinflation compétitive »). Un économiste comme Jacques Sapir estime les effets directs et indirects de l'euro sur l'emploi à environ 60 % du chômage actuel.

Á quand un débat sérieux sur la question dans médiapart ?

 

 

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