FdG contre vote « utile »

Le principal obstacle du Front de gauche réside dans le réflexe du vote « utile » au 1er tour. Par vote « utile », on entend le fait de voter au 1er tour comme s’il s’agissait d’un second tour. On ne vote pas pour ses idées mais pour le candidat supposé pouvoir se hisser au second tour et éliminer celui dont on ne veut surtout pas. Un vote sauve-qui-peut en quelque sorte, qui renforce le bipartisme et renvoie le pluralisme du 1er tour à un simple apparat. Mais ce vote peut toutefois avoir sa part de légitimité. Qui voudrait vivre l’épouvante d’un nouveau mandat de Nicolas Sarkozy ou un nouveau 21 avril 2002 ; et, pour la droite, le retour de la gauche au pouvoir et un 21 avril inversé ? Dans la dernière ligne droite de la campagne, parions que l’UMP et le PS se feront fort nous imposer cyniquement ce dilemme cornélien. A gauche, nous serions donc condamnés à voter au 1er  tour pour un Parti socialiste dont les dirigeants ont pourtant puissamment contribué à la situation actuelle.

Avant de proposer plusieurs pistes pour combattre ce cul-de-sac, il n’est pas vain de rappeler en quoi le PS est co-responsable de l’affaissement de notre pouvoir souverain, et des politiques qui en profitent.

Au pouvoir entre 1997 et 2002, le PS aurait pu remettre en cause les prérogatives monarchiques du Président de la République, issues de la Constitutiongaulliste de la Ve république. Mais un objectif supérieur lui permettait de s’arranger avec la souveraineté du peuple : éviter à l’avenir toute cohabitation, et pour ce faire consacrer la primauté du fait présidentiel sur la vie politique, en inversant le calendrier électoral. A croire que le bilan du 2e septennat (1988-1995) de F. Mitterrand, lui comme président, était si mirifique. Le résultat fut que 47 % des électeurs du 1er tour de 2002 et 37 % de 2007 n’ont vu aucune de leurs préférences partisanes siéger à l’Assemblée nationale. Et que Sarkozy a pu utiliser son pouvoir exorbitant pour mettre au pas les députés de sa majorité et faire rentrer tous les mécontents dans leurs foyers sans espoir, à quelque chose prêt, d’être jamais entendus (1). A travers cet exemple, nous avons là la démonstration typique d’un réformisme à la papa qui n’est pas en mesure de faire face aux enjeux de l’époque.

Mais le sacre de Versailles ne sera pas en reste. Ce sera pour le PS comme une casserole pour l’éternité. Ratifier le traité de Lisbonne, sous l’onction du roi-soleil et de son parti, avec l’aide du MODEM et des députés d’EE-LV, en dépit du « non » des Français au référendum sur le T.C.E deux ans avant, il fallait le faire. Là encore et pour singer un slogan publicitaire, parce qu’une autre idée, l’idée européenne cette fois, « le valait bien »

Les Primaires du PS ont-elles corrigé cette orientation ? Pas du tout. Voici un Parti qui ne parvient plus à trouver les moyens de discussion interne pour se mettre d’accord ni sur son programme ni sur qui le représentera. Il trouve la formule magique aux Etats-Unis : de l’argent, des médias, des candidats passé au tamis des communicants, des sondages, un public enrôlé pour exprimer son désir de se débarrasser de Sarkozy (et, secondairement, pour départager des candidats sur la base de mots-valises). Les Primaires socialistes deviennent… « citoyennes », une pure opération politicienne sous couvert de mobilisation rénovée. Répétées à hautes doses, son résultat est couru d’avance : un désengagement citoyen supplémentaire. Foin des réunions de sections, des Assemblées générales, des textes qui irriguent la pensée, des commissions, des congrès : le PS a fini par aseptiser en son sein toute vie politique de parti. Fondations privées, experts, médias presse et télé orientent sa pensée, la pré-digèrent, la diffusent comme autant d’éléments constitutifs de la pensée dominante. La politique, une affaire de professionnels.

Cette opération, que la droite envisage aussi de réaliser pour 2017, poursuit la transformation de la vie politique française en une démocratie à l’Américaine, autant dire un semblant de vie démocratique.

Aujourd’hui, F. Hollande propose une dose de proportionnelle, sans autre précision. M. Aubry s’est accordé avec EE-LV sur une proportionnalité qui concernerait 100 députés sur les 577 actuels, soit 17,33 % de l’Assemblée nationale. Que peut-on dire de plus ? Changer… « pour que rien ne change » (2) ?

 

LE FRONT DE GAUCHE, PAR L'EXEMPLE

Dans ce dispositif de dépolitisation et de dépossession, comment devrait réagir le Front de gauche pour être non seulement entendu mais recueillir les suffrages auxquels il pourrait légitimement prétendre si la démocratie bourgeoisie ne verrouillait pas le système représentatif ? D’abord, en n’oubliant pas que les arguments ci-dessus, aussi rationnels et  véridiques qu’ils soient, comptent pour peu auprès de la classe salariée appauvrie. Passé les 8 % vraisemblables que notre candidat et le Front de gauche ont su fédérer, qui correspondent à la mouvance militante (militants et sympathisants politiques, syndicaux et associatifs), il devient nécessaire de s’adresser à tous, notamment sur tous les sujets régaliens (services publics, sécurité, immigration,…). « Le partage des richesses », qui fonde notre orientation stratégique, doit pouvoir être décliné de manière concrète dans la vie prosaïque de chacun. Rien n’empêche les assemblées citoyennes du Front de gauche de développer les thèmes qui leur paraissent les plus en concordance avec les attentes de nos concitoyens. La classe salariée appauvrie,  qui ne parvient pas à joindre les deux bouts, dont l’horizon est bouché, et qui n’a pas d’autre choix que de se rétracter sur la cellule familiale et le système D pour survivre, n’attend en effet aucun messie ni de belles paroles mais un langage à la hauteur de son expérience de vie. Un langage du ventre (l’alimentaire), du toit (le logement), et de toi (l’urbanité, le lien social)…

Un exemple.

Cinq millions de personnes et plus sont au chômage ou tout comme.

Inutile d’insister sur l’importance que cela constitue dans le rapport entre les classes sociales.

La fin des allègements de cotisations sociales aux entreprises, une réforme fiscale qui ne fait pas de cadeau aux actionnaires, une politique d’assainissement des marchés publics et privés permettraient à l’Etat de récupérer des dizaines et des dizaines de milliards d’euros, susceptibles de créer plusieurs millions d’emplois (3). Mais une politique de la demande, puisqu’il s’agit de cela, est-elle en mesure de régler le problème sur une mandature, échelle à laquelle une véritable politique de gauche doit pourtant réfléchir, vu la vitesse à laquelle se mènent les dérégulations ? Pas si sûr. L’avantage des pistes liées à la réduction du temps de travail est qu’elles pérennisent les emplois, font profiter les gains de productivité à tous et introduisent un autre mode de vie.

Une autre politique de civilisation.

Dix-neuf heures de travail par semaine, a proposé Y. Cochet.

La semaine des quatre jours, a dit P. Larrouturou.

Le Front de gauche propose le passage généralisé à 35 h (la moyenne de travail est actuellement de 38 h en France), sans annualisation ni perte de salaire, avec pour objectif à terme la semaine des quatre jours (32 h).

On le comprend : la réduction du temps de travail constitue un atout majeur pour ré-oxygéner le monde salarié. Les embauches compensatrices permettraient que chacun puisse vivre de son travail et créerait aussitôt un rapport de force plus favorable. Ainsi s’engagerait un processus véritable de retour à la souveraineté de chacun sur sa vie. Cette mesure traduirait aussi notre refus d’entrer dans la danse de la guerre commerciale à l’exportation avec nos voisins et le reste du monde.

Ce dispositif contre le chômage articulant politique anticapitaliste, recette keynésienne et réduction du temps de travail porte un nom : c’est le plan d’urgence pour les travailleurs.

Notre candidat Mélenchon devrait le dire et le redire, développer à fond cet argumentaire, en faire l’un de ces axes essentiels pour le restant de la campagne. Résoudre le problème du chômage, quoi de plus primordial et de plus audible par tous ?

De surcroît, il s’agit de faire appliquer la loi (4).

Une seule frustration dans cette bataille contre le vote « utile » : la question européenne. Celle-ci reste un impensé du Front de gauche, qui laisse au FN le soin d’apparaître dans ce domaine, aujourd’hui comme à l’avenir, comme celui qui aura eu raison sur les autres. Le FdG fait preuve en la matière d’un jésuitisme de mauvais aloi, qui nous fait prendre le risque d’être associés à une entreprise (l'U.E.) que les peuples refusent et qu’on cherche à leur imposer de toutes les manières possibles. En attente d’une intervention de la BCE, qu’avons-nous donc ainsi à proposer aux Grecs ? Le défaut et la nationalisation de leurs banques ? Autant dire une déclaration de guerre à la zone euro ! Le peuple français devra aussi y recourir — réfuter la part indue de la dette, battre de la monnaie pour se refinancer et investir, ce qui notamment soutiendra… l'emploi ! — pourquoi ne pas l’en instruire et se mettre en situation ? Contre les propres lourdeurs du Front de gauche, vite citoyens, prenez le pouvoir !

 

1. Toutes les corporations professionnelles, des coiffeurs aux auto-écoles, des notaires aux pompiers, ont exprimé à un moment ou l’autre leur désarroi — si on avait oublié les millions de Français protestant contre la réforme des retraites !

2. Paraît-il, Sarkozy pourrait devancer le PS sur ce sujet de la proportionnelle, ce qui n’est pas du tout certain, mais pour une simple raison de délai : la session parlementaire se clôture le 8 mars prochain.

3. « Si les dividendes versés par les entreprises représentaient la même proportion de leur masse salariale qu'il y a trente ans, ils seraient inférieurs de 60 milliards, ce qui équivaut à 2 millions d'emplois (payés au salaire médian, cotisations sociales incluses). De même, les allégements de cotisations sociales, dont les évaluations les plus gonflées chiffrent l'impact à 400 000 emplois créés ou préservés, permettraient si on les recyclait de rémunérer près d'un million de salariés » M. Husson, « Point de vue », Le Monde, 17 janvier 2012. En 2008, le MPEP avait aussi démontré qu’il est possible avec 127 milliards d’euros, récupérés sur les actionnaires et les entreprises ou réorientés, de financer 3, 3 millions d’emplois.

4. « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi », est-il écrit dans le préambule de la Constitution de 1946, partie intégrante de la Constitution de 1958.  

 

 

                                                                                                                              

 

 

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