La déconnexion, par Samir Amin

 

Voici reproduits ici des extraits d’un texte écrit pour l’université d’automne du MPEP par Samir Amin, économiste franco-égyptien au passé militant éprouvé et actuel membre du bureau exécutif des Forums sociaux mondiaux (FSM).

Je considère Samir Amin comme le précurseur du concept de dé-mondialisation, pour s’être d’abord posé la question du problème de la division internationale du travail imposée par les pays riches aux pays pauvres, et par voie de conséquence à avoir réfléchi à la possible déconnexion de ces pays avec le marché mondial, à une époque où nos Etats-nations n’étaient pas encore confrontés à ce même problème…

Pour aller plus avant, je conseille la lecture de ses ouvrages, notamment : Samir Amin, La Déconnexion, (La Découverte, 1986), dans lequel il pose les problèmes de la façon suivante : « Peut-on sortir des contraintes imposées par le système économique mondial ? Le tenter ne conduit-il pas nécessairement à la terne stagnation du “socialisme des casernes” ? Quelle est la marge de manœuvre dont dispose un quelconque Etat du tiers-monde ? Est-il condamné à la dépendance ? »

Extraits de son allocution à l’université du MPEP :

« La conjoncture historique produite par l’implosion du capitalisme contemporain impose à la gauche radicale, au Nord comme au Sud, d’avoir de l’audace dans la formulation de son alternative politique au système en place. » (…) « Face à ce défi [la guerre déclarée par les monopoles, voir l’ensemble de l’article : http://www.m-pep.org/spip.php?article2436], quelles sont les réponses alternatives proposées ? »(…)

« Première réponse : la “régulation des marchés” (financiers et autres). Il s’agit là d’initiatives que les monopoles et les pouvoirs à leur service prétendent envisager. En fait, il ne s’agit là que d’une rhétorique creuse, destinée à tromper les opinions publiques. Ces initiatives ne peuvent pas arrêter la course folle à la rentabilité financière, qui est le produit de la logique de l’accumulation commandée par les monopoles. Elles ne constituent donc qu’une fausse alternative.

Deuxième réponse : le retour aux modèles de l’après-guerre.

Ces réponses alimentent une triple nostalgie : 1/ la refondation d’une “social-démocratie” véritable en Occident ; 2/ la résurrection de “socialismes” fondés sur les principes qui ont gouverné ceux du XXe siècle ; 3/ le retour aux formules du nationalisme populaire dans les périphéries du Sud. Comme on peut le voir, ces nostalgies imaginent pouvoir “faire reculer” le capitalisme des monopoles, en l’obligeant à régresser sur les positions qui étaient les siennes en 1945. Elles ignorent que l’Histoire ne permet jamais de tels retours en arrière. Il faut s’attaquer au capitalisme tel qu’il est aujourd’hui, et non à ce qu’on aurait souhaité qu’il soit, en imaginant le blocage de son évolution. Il reste que ces nostalgies continuent à hanter des segments importants des gauches à travers le monde.

Troisième réponse : la recherche d’un consensus “ humaniste”.

Je définis les vœux pieux de cette manière précise : l’illusion qu’un consensus qui associe les porteurs d’intérêts fondamentalement conflictuels serait possible. L’écologie naïve, entre autre, partage cette illusion.

Quatrième réponse : les illusions passéistes.

Ces illusions invoquent la “spécificitéet le “droit à la différence” sans se soucier d’en comprendre la portée et le sens. Le passé aurait déjà répondu aux questions d’avenir. Ces “culturalismes” peuvent revêtir des formes parareligieuses ou ethniques. Les théocraties et les ethnocraties constituent alors des substituts commodes aux luttes sociales démocratiques qu’elles évacuent de leur agenda.

Cinquième réponse : la priorité aux “libertés individuelles”.

L’éventail des réponses fondées sur cette priorité, considérée comme la “valeur suprême” et même exclusive, intègre dans ses rangs les inconditionnels de la “démocratie électorale représentative”, assimilée à la démocratie tout court. La formule dissocie la démocratisation des sociétés du progrès social, et tolère même de facto son association avec la régression sociale, au prix de risquer de décrédibiliser la démocratie, réduite au statut de farce tragique.

Mais il existe des formes de cette posture encore plus dangereuses.

Je fais référence ici à certains courants “postmodernistes” (à Toni Negri en particulier) qui imaginent que l’individu est déjà devenu le sujet de l’Histoire, comme si le communisme, qui permettra à l’individu réellement émancipé des aliénations marchandes de devenir effectivement le sujet de l’Histoire, était déjà là !

On voit bien que toutes ces réponses, dont celles de droite (les “régulations” qui ne remettent pas en cause la propriété privée des monopoles), ne sont pas sans trouver d’échos puissants dans les majorités des peuples de gauche tels qu’ils sont encore.

6. La guerre déclarée par le capitalisme des monopoles généralisés de l’impérialisme contemporain n’a rien à craindre des fausses alternatives dont j’ai dessiné ici les lignes directrices. » (…)

« Alors, que faire ?

Le moment nous offre l’occasion historique d’aller bien plus loin ; il impose comme seule réponse efficace une radicalisation audacieuse dans la formulation d’alternatives capables de faire passer les travailleurs et les peuples à l’offensive, de mettre en déroute la stratégie de guerre de l’adversaire.

Ces formulations, fondées sur l’analyse du capitalisme contemporain réellement existant, doivent regarder en face l’avenir à construire, et tourner le dos aux nostalgies du passé et aux illusions identitaires ou consensuelles.

1. socialiser la propriété de monopoles ;.
2. dé-financiariser la gestion de l’économie ;
3. dé-mondialiser les rapports internationaux. »

(…) « 3. dé-mondialiser les rapports internationaux. Je reprendrai ici le terme de déconnexion que j’ai proposé il y a déjà un demi siècle, auquel la langue contemporaine semble substituer le synonyme de “dé-globalisation/dé-mondialisation”.

Je rappelle que je n’ai jamais entendu par déconnexion un repli autarcique, mais une inversion stratégique dans la vision des rapports internes/externes, en réponse aux exigences incontournables d’un développement autocentré.

La déconnexion favorise la reconstruction d’une mondialisation fondée sur la négociation, et non la soumission aux intérêts exclusifs des monopoles impérialistes. Elle favorise la réduction des inégalités internationales.

La déconnexion s’impose du fait que les mesures préconisées dans les deux sections qui précèdent ne pourront véritablement jamais être mises en œuvre à l’échelon mondial, ni même à celui d’ensembles régionaux (comme l’Europe). Elles ne peuvent être amorcées que dans le cadre des Etats/nations les plus avancés par l’ampleur et la radicalité des luttes sociales et politiques, s’assignant l’objectif de s’engager dans la voie de la socialisation de la gestion de leur économie.

L’impérialisme, dans les formes qui ont été les siennes jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avait construit le contraste centres impérialistes industrialisés/périphéries dominées interdites d’industries. Les victoires des mouvements de libération nationale ont amorcé l’industrialisation des périphéries, à travers les mises en œuvre de politiques de déconnexion exigées par leur option en faveur d’un développement autocentré. Associées à des réformes sociales plus ou moins radicales, ces déconnexions ont créé les conditions de “l’émergence” ultérieure de ceux de ces pays qui étaient allé le plus loin dans cette voie, la Chine en tête du peloton bien entendu. Cependant l’impérialisme de la triade, contraint de reculer et de “s’ajuster” aux conditions de cette époque révolue, s’est reconstruit sur des bases nouvelles, fondées sur des « avantages » dont il entend garder le privilège de l’exclusivité et que j’ai classés dans cinq rubriques : le contrôle des technologies de pointe, de l’accès aux ressources naturelles de la planète, du système monétaire et financier intégré à l’échelle mondiale, des systèmes de communication et d’information, des armements de destruction massive.

La forme principale de la déconnexion aujourd’hui se définit alors précisément par la remise en cause de ces cinq privilèges de l’impérialisme contemporain. Les pays émergents sont engagés sur cette voie, avec plus ou moins de détermination évidemment. Certes leur succès antérieur lui-même leur a permis, au cours des deux dernières décennies, d’accélérer leur développement, industriel en particulier, dans le système mondialisé “libéral” et par des moyens “capitalistes” ; et ce succès a alimenté des illusions concernant la possibilité de poursuite dans cette voie, autrement dit de se construire comme de nouveaux “partenaires capitalistes égaux”. La tentative de “coopter” les plus prestigieux de ces pays par la création du G 20 a encouragé ces illusions. Mais, avec l’implosion en cours du système impérialiste (qualifié de “mondialisation”), ces illusions sont appelées à se dissiper. Le conflit entre les puissances impérialistes de la triade et les pays émergents est déjà visible, et est appelé à s’aggraver. Si elles veulent aller de l’avant, les sociétés des pays émergents seront contraintes de se tourner davantage vers des modes de développement autocentrés tant aux plans nationaux que par le renforcement des coopérations Sud-Sud. L’audace consiste ici à s’engager avec fermeté et cohérence dans cette voie, en associant les mesures de déconnexion qu’elle implique à des avancées sociales progressistes.

L’objectif de cette radicalisation est triple et associe la démocratisation de la société, le progrès social et des postures anti-impérialistes conséquentes. Un engagement dans cette voie est possible, non pas seulement dans les sociétés des pays émergents, mais également dans les “laissés-pour-compte” du grand Sud. Ces pays avaient été véritablement recolonisés à travers les programmes d’ajustement structurel des années 1980. Leurs peuples sont désormais en révolte ouverte, qu’ils aient déjà marqué des points (en Amérique du Sud) ou pas encore (dans le monde arabe). L’audace consiste ici pour les gauches radicales dans les sociétés en question de prendre la mesure du défi et de soutenir la poursuite et la radicalisation nécessaire des luttes en cours.

La déconnexion des pays du Sud prépare la déconstruction du système impérialiste en place. La chose est particulièrement visible dans les domaines concernés par la gestion du système monétaire et financier mondialisé, comme il l’est par l’hégémonie du dollar. Mais attention : il est illusoire de penser pouvoir substituer à ce système un “autre système monétaire et financier mondial” mieux équilibré et plus favorable au développement des périphéries. Comme toujours la recherche d’un “consensus” international permettant cette reconstruction par en haut relève des vœux pieux et de l’attente du miracle. Ce qui est à l’ordre du jour, c’est la déconstruction du système en place – son implosion – et la reconstruction de systèmes alternatifs nationaux (pour les pays continents) ou régionaux, comme certains projets de l’Amérique du Sud en amorcent la construction. L’audace consiste ici à aller de l’avant avec la plus grande résolution possible, sans trop s’inquiéter des ripostes de l’impérialisme aux abois.

Cette même problématique de la déconnexion/déconstruction concerne l’Europe, mise en place comme sous-ensemble de la mondialisation dominée par les monopoles. Le projet européen a été pensé dès l’origine et construit systématiquement pour déposséder les peuples concernés des moyens d’exercer leur pouvoir démocratique. L’Union européenne a été placée dans un régime de protectorat exercé par les monopoles. Avec l’implosion de la zone euro, cette soumission qui abolit la démocratie réduite au statut de farce prend des allures extrêmes : comment les “marchés” (c’est-à-dire les monopoles) et les “agences de notation” (c’est-à-dire encore les monopoles) réagissent-ils ? Voilà la seule question désormais posée. Comment les peuples pourraient réagir ne fait plus l’objet de la moindre considération.

Il est alors évident qu’il n’y a pas ici non plus d’alternative à l’audace : “désobéir” aux règles imposées par la “Constitution européenne”, comme par la fausse Banque centrale de l’euro. Autrement dit : déconstruire les institutions de l’Europe et de la zone euro. Telle est la condition incontournable pour la reconstruction ultérieure d’une “autre Europe” (des peuples et des nations).

Le 8 novembre 2011

Ses derniers ouvrages :

  • Samir Amin, Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ?, Le Temps des cerises, 2009.
  • Samir Amin, Du capitalisme à la civilisation, Syllepse, 2008.

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