Unité de la gauche et Front populaire : réponse à M.-N. Lienemann

Intéressant entretien avec Noëlle Lienemann, dans le sens où cette sénatrice ex-PS propose une perspective de pouvoir : l'unité de la gauche pour la construction d'un nouveau Front populaire…

Au moins, l'idée est formulée. Il n'y a pas de cachotterie.

Le PCF, pour partie, l'a aussi avancée, cette idée de gauche unie et de Front populaire, tout comme à une époque Jean-Luc Mélenchon et ses amis (sans qu'ils reviennent depuis là-dessus…).

C'est mieux que la manœuvre actuelle de La France insoumise, qui dit vouloir rassembler la gauche (sous son égide) après avoir expliqué qu'il faut s'inscrire hors de cette étiquette afin de s'ouvrir et convaincre la masse des abstentionnistes… C'est ce qui a mécontenté l'un des leurs, François Cocq.

Avec M.-N. Lienmann, au moins, on peut discuter non pas sur des tactiques, des faux-semblants, des renversements d'orientation (qui plus est, jamais discutés de manière démocratique) mais sur un fond stratégique cohérent.

Maintenant quelle est la limite de l'orientation qu'elle propose ?

Il est là aussi intéressant de voir que M.-N. Lienemann se fixe toujours l'objectif d'une « autre » Europe tout en évacuant le sujet lorsqu'il s'agit de la politique concrète, gouvernementale, à suivre. On appelle cela « un bâton merdeux » : le sujet (l'UE) est là mais on le relativise, mieux on fait comme s'il n'avait pas d'incidence, qu'il était périphérique. On regarde ailleurs. On en reste aux grands phrases contre l'austérité — et la reconfiguration de la France en grandes métropoles régionales, on en parle, par exemple ?

Probablement que cette gauche qui veut s'unir s'unira sur le plan A (la renégociation des traités), suivi d'un plan B pour le cas où. Tout semble aller dans ce sens. Le PCF s'y rangera bien un jour.

Alors, admettons que cette gauche se donne les moyens d'un nouveau plan B plus consistant (car tout le monde sait qu'il ne vaut pas tripette actuellement), admettons…

Qui ne comprend pas, à présent, qu'en restant au milieu du gué, entre ceux qui veulent la rupture carrée et préparée à l'avance avec l'UE et ceux pour qui le plan B est une simple carte joker pour faire peur, la gauche va se désunir très vite face aux difficultés de gouvernement ?

Avant même le second tour des Présidentielles, tout l'ingénierie européiste mise en place depuis des décennies ripostera à toute tentative de pression s'exerçant sur elle, en particulier sur le plan monétaire. Ensuite, le protectionnisme solidaire que la gauche souhaite, la Règle verte, l'embauche publique, la réduction du temps de travail, etc. tout cela sera menacé dès les premiers mois qui suivront. Voudra-t-on alors toujours « faire l'Europe » ?

Qui ne comprend pas que cette gauche, unie pour prendre la pouvoir, se désunira assez vite, faute d'orientation à large focale, et surtout faute de combattants, pas prêts à ré-avaler les couleuvres au nom de la construction européenne ?

Bref, ne pas anticiper ce problème au motif que l'unité de la gauche à soi seule pourrait résoudre le problème posé est à coup sûr une erreur funeste. Sans parler que la gauche, même en dynamique électorale, ne signifie pas une gauche de terrain et qu'il n'existe pas un espoir fou qu'elle galvanise nouvellement les masses au point de transformer un succès d' « estime » (son élection par défaut…) en adhésion active, seule à même d'assurer le rapport de forces avec la Finance qu'il faudrait ?

Vous remarquerez que je ne discute même pas le principe de la construction de l'UE. Un système à visée transnationale, là où tous les mondes fédéraux à l'Américaine, chinoise, indienne, etc. n'ont en rien démontré leur fonctionnalité, notamment démocratique… sans parler de son caractère anthropologiquement contestable (quelle société a prouvé son rayonnement véritable en passant par l'uniformisation de nations fondées sur le temps long des siècles ? La société complexe est indispensable à l'équilibre du monde).

Bref, l'orientation de M.-N. Lienmann, pour séduisante qu'elle soit, est loin de résoudre nos problèmes, qui sont grands, comme nous l'avons vu avec la grève à la SNCF, soutenue pourtant par toute la gauche… unie !

Toute cette affaire, en vérité, doit se repenser autrement.

Malheureusement, ils partent tous sur les élections européennes avec le même aveuglement.

PS : Ah oui, vous attend-on dit que l'émission de Jacques Cotta sur « Le Média » est désormais arrêtée ? A propos de la situation en Italie qu'il proposait de traiter, on la lui a refusée, Aude Lancelin lui indiquant que « “le Média” ne sera jamais le lieu pour amorcer l'union du souverainisme de gauche et du populisme de droite ». Depuis, le propos de la responsable de « Média » est encore plus clair : « Ce 12 octobre, monsieur Jacques Cotta décidait de quitter le Média TV où il animait une émission mensuelle intitulée “Dans la Gueule du loup”. Le 13 septembre dernier, il s'en prenait dans un blog virulent à Jean-Luc Mélenchon, accusé d'avoir opté pour “la bonne conscience de gauche” sur la question migratoire. Il s'en prend désormais dans le même esprit à ma personne, et à notre collectif entier, pour ne pas lui avoir permis de regarder avec les yeux de Chimène l'Italie fascisante de Salvini. Tout cela est très cohérent et dessine un parcours politique. Bon vent à lui. » Quelqu'un, Jacques Cotta, qui a obtenu un Sept d'Or pour son documentaire sur le Front national…

Vous a-t-on dit que la CGT et le NPA ont exigé que le PARDEM (Parti de la démondialisation) soit exclu des signataires à l'appel à la manifestation du 26 mai organisée en soutien aux grévistes SNCF par tout la gauche… unie ?

N'avez-vous pas remarqué l'absence de toute tribune dans « médiapart » « Le Média » ou « Politis » émanant de gens suspects de réfléchir autrement sur toutes ces questions, par exemple Jacques Sapir et bien d'autres ?

Qu'on se le dise : ces gens-là pourtant ont toujours été à gauche. Mais cette gauche-là n'a pas droit de cité. Jusqu'à quand ?

La gauche des VIP (qui croit que ce sont les peuples qui ont voulu l'UE, les confondant avec elle-même et les forces de l'argent qui l'avait précédée) nous a-t-elle fait gagner ? Est-elle en situation de procéder par raccourci, extrapolation, procès d'intention, en somme par le biais ? Quel serait son programme de gouvernement ?

Et si jamais l'espoir que nourrissent certains consistait à passer d'une étape « réaliste » à l'autre (l' « unité » de la gauche, pour après trouver de nouvelles alliances ailleurs qui deviendraient soudainement légitimes ou de nouvelles façons de faire, empruntées à ceux qu'on fusillait la veille…), quel intérêt résiderait-il à couper les têtes de ce qui dépasse aujourd'hui ?

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