Libye : lettre au Parti communiste français

Aujourd’hui 22 août, Tripoli est « tombé », la clique de Kadhafi est défaite. La révolution va pouvoir suivre son cours. Aujourd’hui, j’ai cinquante-deux ans.

Je reviens du travail, je suis allongé sur le lit – je suis travailleur handicapé à 60 %.

Me revient à l’esprit la position du Parti communiste français. Pas de soutien aux rebelles du C.N.T. (des gens peu recommandables), pas de soutien à une intervention étrangère (objectifs troubles, risque d’enlisement, possibilité d’une guerre fratricide et une partition du pays).

Je me rappelle les articles de l’envoyé spécial de « L’Humanité » : la détresse des rebelles à Misrata, leur désorganisation, la déroute, bientôt Benghazi assiégée…

Je bouillonnais d’impatience en le lisant. Mais quand, quand nous présentera-t-il le moyen de les aider, ces rebelles, cette révolution ?! Car il s’agit bien de révolution, l’affaire est entendue. Une révolution n’a rien de chimiquement pure. Le bandit de Il était une fois la révolution était-il bon alors que le peuple le portera, à la fin, à la tête de la révolte ? Lorsqu’on est reporter à « L’Humanité », on ne rapporte pas seulement, on offre ses services, on avance des propositions judicieuses pour aider. On n’attend pas que les rebelles soient à la mer !

Mais non, rien. Juste une position officielle. Pas de soutien, pas d’intervention. Comme s’il s’agissait de simples aventuriers et pas d’un peuple en état d’insurrection. L’impuissance déguisée en position de principes. Quels fichus révolutionnaires, ces communistes !

A une autre époque, l’idée de brigades internationales aurait coulé de source. Le mouvement ouvrier l’aurait organisé, avant que les courageux en guenilles soient décimés ! L’OTAN l’a fait pour nous, elle a avancé son pion.

Misère de la conscience de classe, misère de l’internationalisme…

Ce positionnement du Parti communiste trouve-t-il son origine dans l’incroyable bétise de G. Marchais sur l’Afghanistan ? Sa mauvaise conscience lui fait-il dire désormais que toute situation est trop complexe du dehors pour être correctement appréciée ? Ou, autre retranchement dilatoire, que le respect de la souveraineté nationale est la garantie d’un monde de paix ? S’il en est ainsi, le PCF se condamne aujourd’hui, mais demain encore !, à l’impuissance, pire à la complaisance à l’égard de régimes tyranniques.

Il s’économise aussi une réflexion de fond sur la nature des régimes issus des révolutions coloniales… Il s’exonère de ses responsabilités. Car ces régimes prétendument nationalistes-révolutionnaires, puis pan-arabiques, qui ne sont pas nés de la cuisse de Jupiter, n’ont jamais fait rien d’autres que d’emprunter leur modèle à l’ex-URSS, jusques et y compris en exécutant leur première génération de révolutionnaires.

Le Parti communiste doit changer.

Déjà, son appellation est-elle d’actualité ?

Un milliard trois cents millions de Chinois sont sous la férule d’un parti qui s’en réclame. Parti unique, bureaucratie sans âme ni scrupule, qui soumet la population à des conditions d’exploitation proches du XIXe siècle, avec pléthore de camps de prisonniers, de condamnés à mort, et tient à bout de bras un régime de privation sauvage : la Corée du Nord. Le Parti communiste français peut-il continuer d’accepter de recevoir un stand du PC chinois à la fête de "L’Humanité", vaste stand ? Peut-il, même, continuer d’entretenir de bonnes relations avec tous ces régimes de parti unique, où les syndicats ne sont pas libres et la population sans droit véritable ?

Le PCF est favorable à une transition, bon… Comment imagine-t-il cette transition ? Par la négociation ? Pourquoi pas.

C’est la proposition qu’il a faite pour la Libye, une négociation…

Mais que fait-on lorsque le régime ne cède rien ou tout comme ? Lorsque Khadafi ou son fils prétendent rester, après que leurs snipers ont abattu les plus vaillants sur le seuil des portes à Tripoli ?

Que propose le PCF au peuple syrien ?

Comprenons-nous bien. Il ne s’agit pas d’appeler l’OTAN. L’organisation nord-atlantique choisit ses dictateurs, tout comme ses réfugiés, nous le savons. Opportuniste, elle se trouve en outre les prétextes qu’elle veut pour mettre le pied dans la porte et configurer le monde selon ses objectifs.

Je parle de notre point de vue, pas du sien.

Je mets en avant une culture politique qui entrave votre parti dans ses décisions On ne peut pas s’abstraire du stalinisme aussi facilement.

Membre du Parti de gauche, partenaire donc du Front de gauche, j’ai participé dans la Val-de-Marne à la campagne des régionales. Etait-il normal que lors de son grand meeting à Champigny, ville dirigée par le Parti, on puisse acheter des ouvrages de Staline, parfois même à sa gloire, sur les tables de vente ? Peut-on parler de Cuba simplement sous l’angle de la solidarité avec son peuple et contre l’embargo ?

Je l’admets : ce sont des questions qui fâchent.

Ces interpellations sont en même temps à la base du problème du Parti communiste, identifié à de sombres régimes ; elles constituent l’une des raisons objectives qui ont jeté le discrédit sur la gauche. Nous avons tous vu la bureaucratie soviétique s’effondrer, et ses corps répressifs se jeter à corps perdu dans la prédation, plongeant ce peuple dans un nouveau werstern.

Encore heureux que cette bureaucratie ne se soit pas battue, comme en Roumanie et ailleurs, bien qu’elle en a été tentée !

Personne n’est innocent.

La dernière fois que je me suis rendu en Libye, c’était en 1991, quinze jours avant la 1re guerre du Golfe. Je venais pour y représenter le courant politique auquel j’appartenais alors. Une branche du trotskysme se revendiquant de l’autogestion ; le courant pabliste du nom de Michel Raptis alias Michel Pablo. Un courant fortement lié aux mouvements de libération nationale dans les années 60-70. Une réunion de conspirateurs. Il y avait là l’ANC, les sandinistes, les Cubains, Tupac-Amaru (Pérou), le PC philippin, une pléïade d’organisations africaines, notamment le FPR, les Angolais, etc. des gens comme Stokely Carmichael, l’ancien leader de la mouvance Blacks Panthers Party des années 60 et ex-mari de la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba, des originalités comme le FULK (kanake), des Blacks muslims, des mexicanos, etc.

Il y avait déjà les initiés, qui appartenaient à la Jamahiriya : ceux-là en « étaient », et les novices qu’on cherchait à instrumentaliser.

J’y ai critiqué déjà Cuba, la Chine…

Alors que j’étais exfiltré par les « officiels » à l’aéroport, on m’a volé ma sacoche. A l’époque, je l’ai mis sur le compte de la CIA, dans le contexte de préparation de guerre, dans un mini pays sans guère d’Etat-nation. J’ai aujourd’hui quelques doutes. Un régime présente de multiples visages.

Un an et demi avant, je m’y étais rendu pour la première fois.

Il s’agissait du XXe anniversaire de la révolution.

On demanda aux délégations étrangères, dont une quinzaine de Français, de défiler avec un tee-shirt à l’effigie de Khadafi. Nous refusâmes.

De même, nous obtenîmes que la délégation américaine constituée de militants néo-nazis soit expressément expulsée du pays et de cette manifestation. Les Libyens les firent sortir et partir en car… et nous les retrouvâmes dans le stade ! Une pirouette, un manège.

Ce fut tout.

Ce fut assez pour que la rumeur enfle : nous étions financés par la Libye. Dans nos rangs, les militants nous tiraient des gueules. Notre camarade Maurice Najman, dans la nécrologie de Michel Pablo qu’il rédigea pour « Le Monde », critiqua même l’analyse ponctuelle, peu avérée, que ce dirigeant avait pu faire. Rumeur, extrapolation. Mais quand bien même ! La critique était justifiée.

Le Parti communiste aurait toutes les raisons de conduire jusqu’au bout sa déstalinisation. Il ne doit pas se satisfaire de l’à-peu près, du non-dit. Il n’est pas normal que des députés comme André Gérin soit aux côtés de sites qui soutiennent ouvertement Staline.

Ne soyez pas comme ces trotskystes qui n’ont pas compris la réunification allemande, au motif qu’il restait quelque chose à préserver des "Etats ouvriers dégénérés bureaucratiquement" (la LCR). Il arrive un moment où c’est l’ensemble de l’édifice qui a pourri sur pied. Pour s’en dégager, il ne faut pas craindre l’analyse rétrospective circonstanciée, la critique sans concession aucune, afin d’assécher les éléments politiques qui ont conduit à de telles défigurations. Il faut repenser un parti révolutionnaire, son fonctionnement, ses objectifs, un socialisme du XXIe siècle.

Et faire des propositions concrètes dans des situations concrètes où des insurgés sont en détresse.

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