L'enjeu européen

A l'heure où la France se rallie à la politique de désinflation compétitive des Allemands et s'abandonne à la Chine et que le social-libéralisme d'alternance (PS, Modem, voire EELV) n'a guère d'autre projet qu'une Europe fédérale, pour répondre à l'impasse stratégique face à la mondialisation dans laquelle il a contribué à nous plonger, je me permets de publier ici un article écrit il y a plus d'un an sur les enjeux véritables de la construction européenne.

Faute de ce fameux troisième tour social ou de l’« insurrection civique » que nous [la gauche authentique] appelons de nos vœux, l’élection présidentielle a déjà commencé à focaliser les médias et les partis politiques. Le débat autour du programme va faire rage. Il aura aussi pour objectif de permettre à notre candidat de trouver son deuxième souffle dans la campagne.

Plus que jamais, va donc se poser la question de notre attitude face à l’Europe.

Deux options restent en ligne, même si la gauche a pris la première : continuer à revendiquer une Europe non-libérale ; ou bien trancher dans le vif, en décidant de faire du « national » l’épicentre de la vraie bataille entre les classes sociales ?

Ces deux options induisent des stratégies économiques différentes et des temps politiques différents.

Ainsi, suivant que vous êtes au pouvoir, votre politique de relance mettra en branle des dispositifs qui se verront en contradiction avec les contraintes imposées par l’U.E. Tenter d’articuler politique nationale et édifice européen constituera alors un véritable casse-tête. Ne pas l’évoquer participe d’un non-dit suspect.

Une autre habileté politique, durant la campagne, consisterait à ne pas opposer ces deux options. Et à ne trancher qu’une fois le pouvoir acquis ou le rapport de forces établi…

Mais la campagne présidentielle agit comme un révélateur. Et pour beaucoup, en particulier parmi les couches populaires abstentionnistes, l’idée que leur situation sociale dégradée a été accélérée par la mise en place de l’U.E. ne fait pas un pli. Ces couches populaires attendent la formule politique qui leur permettra de recouvrer la souveraineté sur leur vie, qu’elles voient défiler et qui leur échappent, et ne s’abandonneront pas à des slogans passablement rêveurs, au résultat très hypothétique.

Nous devons parler clair afin de leur être audible, et cesser les circonvolutions politiciennes et la tactique propre au microcosme.

Un certain cynisme en politique pourrait, bien sûr, nous conduire à ignorer ces couches populaires. D’abord, parce que la Présidentielle a d’ordinaire un effet d’entraînement sur le corps électoral et que ces couches-là iront tout de même probablement voté. Mais aussi parce que ces couches populaires sont sans perspective, puisque toutes les élites ont leurs bonnes raisons de vouloir l’Europe — jusqu’à la gauche radicale qui pense à son tour que le projet européen offre une bonne surface (pour le socialisme, l’universel, la création monétaire, etc.) !

Même si le FN a nettement remonté après les élections européennes et depuis notre premier texte [« Repenser la question européenne I » (juin 2009) in www.debats-ouverts-a-gauche.org] , il reste toujours que sa stratégie solitaire, l’ostracisme dont il est victime, ses relents xénophobes, continuent de l’entraver pour exprimer pleinement cette protestation et constituer un véritable danger pour le système.

Cette défaite-là, des couches populaires, explique en partie leur abstentionnisme.

Place nette est faite aux couches moyennes, à qui on laisse le soin de trouver un chemin…

C’est sur cette défaite, l’impossibilité d’exprimer politiquement la protestation populaire, que la gauche, toute la gauche, avance à grands pas vers une Europe fédérale.

Pourquoi, une Europe fédérale ?

— D’une part, parce que la revendication d’une Europe non libérale pèse de peu de poids par rapport à l’orientation des PS ou même des écologistes européens, voire des « centres », et des droites, globalement favorables à un gouvernement économique européen 1.

Depuis Maastricht, cette revendication d’une Europe non libérale est restée parfaitement incantatoire. Entre 1981 et 2004, date d'entrée des dix derniers pays dans l'Europe à 27, 13 pays sur les quinze qui constituaient l'Europe ont été à un moment ou l'autre dirigés par des forces de gauche à dominance social-démocrate, sans que jamais les forces plus radicales ne parviennent à influer sur le cours dominant et éviter la dérive social-libérale… Le rapport de forces est-il aujourd’hui meilleur qu’hier ?

Il serait intéressant d’établir par le menu l’état des forces pays par pays, l’espèce de délitement qui s’y est opéré, le renouveau d’une gauche radicale dans la partie occidentale de l’Europe procédant plus d’un sursaut, voire de l’instinct de survie, que du développement majoritaire des idées de gauche.

Cette appréciation sur le rapport de forces est d’importance, car il aura fallu déjà près de vingt ans pour faire admettre à la gauche radicale qu’en dépit des « résistances », la montée de l’altermondialisme, et autres raisons d’espérer… nous étions tout de même entrés dans une véritable période de reflux.

Allons-nous consacrer autant de temps pour établir un diagnostic réaliste, cette fois-ci, sur l’Europe ?

Notre idée n’est pas d’entériner le rapport de forces défavorable à la façon de ronds-de-cuir. Mais de bien apprécier la réalité, ses difficultés, et de redéployer nos forces en conséquence.

Nous le redisons : continuer de prétendre réaliser à une grande échelle ce que l’on n’est pas capable de faire sur une plus petite ne peut que démobiliser à la longue. Pire, plus l’élargissement de l’U.E. se poursuivra, plus la difficulté sera grande.

— D’autre part, parce que « relancer la construction européenne », « la remettre sur ses rails » ou redonner une cohérence au projet européen, n’a pas d’autre perspective que le fédéralisme, puisqu’il s’agit d’imposer là encore une nouvelle Constitution, « antilibérale » cette fois, vite appelée « Constituante ».

Au moment où les Etats-monde tels que la Chine, l’Inde, voire les Etats-Unis se fissurent de l’intérieur sous l’effet de crises de légitimité démocratique, pouvons-nous croire que l’heure est à la constitution d’un super-Etat européen, constitué de 27 Etats-nations, voire plus ?

Ainsi, il se révèlera que l’européïsme, en quelque sorte culturel, dont la gauche radicale n’aura jamais voulu se déprendre, nous aura conduits à notre corps défendant, au mieux, à échafauder une usine à gaz ; au pire : à servir de marchepied à la mondialisation, dans sa version européenne. Ceci sans pour autant être parvenu à organiser un tant soit peu sérieusement celles et ceux qui en sont les premières victimes !

La question européenne aura été alors, pour la gauche radicale et la gauche en général, la chronique d’une mort annoncée, puisque les conditions d'existence de la lutte auront changé du tout au tout.

20 mai 2010.

1. Ce qui, pour le coup, revient aujourd’hui à rallier les pays de la zone euro à la politique allemande de désinflation compétitive, initiée par les réformes Schröder dès 2000.

 

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