Kosovo: le Tribunal spécial, produit d’une imposture

Le Tribunal spécial pour le Kosovo a rendu public son acte d’accusation : Hashim Thaçi et trois autres anciens dirigeants de l’Armée de Libération du Kosovo sont inculpés de « crimes de guerre » et de « crimes contre l’humanité ». Mais nulle trace de trafics d’organes prélevés sur des prisonniers serbes, une infamie montée par les services secrets serbes et russes. Les dirigeants de l’UE peuvent-ils laisser le procès se dérouler comme si de rien n'était ?

Le Tribunal spécial pour le Kosovo a rendu public son acte d’accusation le 4 novembre. Hashim Thaçi (le président kosovar qui a dû démissionner) et trois autres anciens dirigeants de l’Armée de Libération du Kosovo (UÇK, en albanais) sont maintenant inculpés de « crimes de guerre » et de « crimes contre l’humanité ». Ils sont incarcérés à La Haye.

Ils sont tenus responsables de crimes qui auraient été commis entre mars 1998 et septembre 1999, sur des lieux où l’UÇK aurait détenu des prisonniers. L’accusation en répertorie une quinzaine au Kosovo, parmi lesquels des postes de police dont elle avait pris le contrôle, et deux dans le nord de l’Albanie.

Mais le plus important, c’est qu’on ne trouve rien dans l’acte d’accusation sur de prétendus trafics d’organes prélevés sur des prisonniers serbes. L’enquête n’a rien pu retenir pour fonder une accusation. Nous avons ainsi la confirmation que les allégations portant sur des trafics d’organes sont bien une infamie montée par les services secrets serbes et russes.

Cela pose le problème de la légitimité du Tribunal spécial pour le Kosovo, créé en 2015. Il est, en fait, le produit d’une opération de désinformation parmi les plus abouties depuis l’effondrement des régimes communistes. Les dirigeants de l’Union européenne l’ont aujourd’hui sur les bras. Peuvent-ils laisser le procès se poursuivre comme si de rien n’était ?

Mais, avant de répondre à cette question, il convient de revenir sur la nature de l’opération de désinformation qui a conduit à la création du Tribunal spécial. Comment en est-on arrivé là ?

La désinformation, une arme de guerre

Pour comprendre, il faut, tout d’abord, rappeler que les services secrets yougoslaves étaient organisés sur le modèle soviétique. Comme le KGB, l’UDB (la Sécurité d’Etat yougoslave) était une police politique. Ces services n’étaient pas seulement des organes de répression et de censure. Ils étaient aussi chargés d’écrire ou de réécrire l’histoire, de fournir des fiches aux responsables des médias (désignés comme « organes d’information de masse ») leur disant comment il convenait d’interpréter ou de présenter certaines actualités. Ils pouvaient aussi monter des opérations ou coups tordus, créer des « évènements » destinés à former l’opinion publique.

Nous n’évoquerons que deux exemples pour illustrer cette pratique durant la guerre du Kosovo. Le premier est l’affaire du « four crématoire », en août 1998 : l’armée et les forces de sécurité serbes venaient de reprendre la localité de Kleçkë à l’UÇK ; on y découvrit alors opportunément un four à chaux duquel furent extraits des ossements et des restes humains non calcinés. Deux jeunes Albanais, les frères Mazreku, présentés comme des « soldats de l’UÇK » furent arrêtés et « reconnurent » qu’avec d’autres soldats ils avaient aligné des dizaines de Serbes et les avaient fusillés. Les corps auraient ensuite été jetés dans le four et devaient disparaître dans la chaux vive… Il y aurait eu, selon le communiqué officiel, « 22 civils serbes tués et brûlés dans le crématorium à chaux ». Un spectacle médiatique inouï s’ensuivit avec la présence sur le terrain d’une juge d’instruction, des « directs » à la télévision nationale serbe et la présentation des deux jeunes « terroristes », l’air hébété, tenant des propos confus devant les micros et les caméras. On apprendra plus tard que les frères Mazreku avaient été arrêtés le 30 juillet 1998, c’est-à-dire vingt-sept jours avant le spectacle de la révélation de leur « crime ». De toute évidence, ils étaient drogués lorsqu’ils parlaient devant les caméras. Condamnés, emprisonnés en Serbie, ils furent finalement reconnus innocents et libérés en mars 2002.

L’autre exemple est la fusillade par des hommes masqués, habillés en noir, le soir du 14 décembre 1998, dans le café Panda à Pejë, au Kosovo. 13 jeunes Serbes y étaient attablés. On dénombra six morts et trois blessés graves. L’émotion fut immense en Serbie et dans la communauté serbe du Kosovo. Des terroristes avaient fait un carnage dans un café fréquenté par des jeunes Serbes ! Plus d’une centaine de suspects furent bientôt arrêtés et soumis à des interrogatoires. Six jeunes Albanais « avouèrent » leur appartenance à l’UÇK et leur participation au crime. Ils furent finalement, fin 1999, déclarés non coupables et libérés. Le massacre du café Panda était l’œuvre des services de sécurité serbes.

Aleksandar Vučić, aujourd’hui président de la Serbie, alors vice-premier ministre, le reconnut publiquement lors d’une émission de télévision, fin 2013. Evoquant « le meurtre de six jeunes serbes au café Panda en 1998 », il déclara : « Il n’y a pas d’éléments prouvant que ce crime fut commis par des Albanais comme nous le pensions ».

Des affaires comme celles du « four crématoire » et du café Panda étaient destinés à combler des « manques » pour l’opinion publique serbe. On pouvait bien dénoncer les combattants albanais comme des « terroristes », mais il en fallait plus pour toucher la sensibilité des gens. L’UÇK montait des embuscades. Ses cibles étaient, avant tout, des policiers, des militaires et des paramilitaires. Les Albanais ne pratiquaient pas le terrorisme aveugle touchant la population civile. Rien qui puisse émouvoir l’opinion publique en Serbie et la mettre du côté du pouvoir comme d’odieux attentats aveugles et des crimes barbares !

L’affaire des trafics d’organes est du même tonneau. Elle a été montée plus tard, après la guerre, au début des années 2000. On a attribué à l’UÇK des prélèvements d’organes sur des prisonniers serbes, en Albanie, près de Burrel, dans une « maison jaune ». Les organes auraient été destinés à être « exportés », via l’aéroport de Tirana. Il y aurait eu des centaines victimes. Le crime était monstrueux.

On ne sait trop à quel moment il aurait pu être commis. Après les bombardements de l’OTAN du printemps 1999, alors que la Mission des Nations-Unies s’installait au Kosovo ? Il faut croire, quand même, que le dossier était suffisamment convaincant pour que la procureure du TPIY (Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie), Carla del Ponte, le prît au sérieux et ordonnât une enquête sur le terrain, en Albanie, en 2004. Elle ne trouva rien. Mais, après son départ du Tribunal, elle revint sur cette affaire, dans ses mémoires publiées en 2006, comme s’il s’agissait d’un dossier en suspens, qui n’aurait pas été traité avec l’attention qu’il méritait.

C’était suffisant pour que la machine infernale fût relancée. Florence Hartmann, ancienne porte-parole de la procureure (et ancienne journaliste du Monde), pouvait bien écrire que Carla del Ponte portait des accusations « sans avoir le début d'une preuve ». Bernard Kouchner, ancien chef de la MINUK (Mission intérimaire des Nations-Unies au Kosovo), sentit parfaitement le coup. Interpelé par un journaliste serbe, en 2010, lors d’une visite au Kosovo, il répondit que ceux qui ont lancé cette accusation de trafic d’organes sur des prisonniers serbes « sont des salauds et des assassins ».

Le contexte, dans les années 2008-2010, était, en fait, favorable à la réussite du coup. Le 17 février 2008, le Kosovo proclama son indépendance. Les Russes et les Serbes étaient furieux et nombre de pays européens étaient hésitants, peu sûrs quant à la marche à suivre sur la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo. Aujourd’hui encore, pour des raisons qu’on imagine de politique intérieure, un pays comme l’Espagne ne reconnaît pas cette indépendance.

L’offensive fut menée, dès avril 2008, au Conseil de l’Europe. Les Russes y sont souvent malmenés sur des dossiers relatifs au respect des droits de l’homme dans leur pays. Ils auraient une occasion de renverser la situation. Un député russe présenta un projet de résolution pour une enquête sur un « trafic illicite d’organes humains au Kosovo ». Ce fut ensuite, fin 2010, le rapport Dick Marty, du nom d’un conseiller aux Etats suisse, élu « libéral-radical » du Tessin, ancien procureur, membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Dick Marty est, ce que l’on appelle dans la tradition léninienne, un « idiot utile ». Il ne partage pas la vision du Parti, il est même, objectivement, dans le camp ennemi. Mais, pour des raisons insondables (anti-américanisme ? égo ? besoin d’être reconnu dans le monde ?), il est prêt à se faire le porte-parole d’une cause à laquelle tient le Parti.

Tout a commencé pour lui en 2006 avec un rapport qu’il fit, devant le Conseil de l’Europe, sur les prisons secrètes de la CIA en Europe (dans lesquelles auraient été détenus des djihadistes). On imagine aisément l’intensité du travail d’enquête qu’eut à fournir un parlementaire suisse sur un sujet aussi sensible et la source de ses informations. Le Conseil de l’Europe lui confia ensuite une mission d’information sur la situation en Tchétchénie, en Ingouchie et au Daguestan. Son rapport sur le sujet, en 2009, lui permit de remercier les responsables de la Sécurité et de la Justice de ces républiques de la Fédération de Russie où il put mener son enquête dans le meilleur esprit de coopération, tout en relevant – indépendance oblige – que « la situation d'impunité quasiment totale pour les crimes commis par les représentants des forces de l'ordre dans le cadre des opérations contre-terroristes semble perdurer ».

Avec le rapport Marty, le dernier étage de la fusée de l’opération de désinformation était prêt. Entre temps, on découvrit opportunément un véritable trafic d’organes, en 2008, au Kosovo : dans la clinique « Medicus » à Pristina, des reins étaient prélevés sur des donneurs, certains venant spécialement de l’étranger, contre rémunération. Provocation dans laquelle seraient tombés des chirurgiens albanais appâtés par le gain ? Les reins auraient été réimplantés sur des patients à l’étranger. L’affaire de la clinique « Medicus » apportait une vraisemblance extraordinaire à l’accusation de trafic d’organes perpétré par l’UÇK quelques années plus tôt. Elle fut exploitée comme il convenait par Dick Marty dans son rapport « Traitement inhumain de personnes et trafic illicite d’organes humains au Kosovo ».

C’est sur la base de ce rapport, approuvé par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, que fut décidée la création de cette institution très originale qu’est le Tribunal spécial. Les tribunaux du Kosovo étant considérés incapables d’assurer la protection des témoins, on s’accorda sur une création hybride, mi-kosovare mi-internationale, une structure ad hoc appelée « Chambres spéciales et Bureau du procureur spécial ». Ainsi désigné, le tribunal a ceci d’original qu’il doit juger selon la législation du Kosovo, mais que son siège est à La Haye. Il est financé par l'Union européenne. Il est entièrement intégré au système judiciaire kosovar, alors que son personnel (les juges et le procureur) est composé de citoyens de l’Union européenne, des Etats-Unis et du Canada.

Nous savons maintenant qu’il n’aura pas à juger sur ce qui a fondé sa création : le prétendu trafic d’organes. Mais il demeure que le coup a parfaitement réussi. La condamnation sur des preuves bidon n’était pas le but recherché. La réussite est dans la trace que laissera le mensonge : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ! ». Et dans la « patate chaude », aujourd’hui entre les mains des dirigeants de l’Union européenne : le Tribunal spécial pour le Kosovo.

Ne plus subir les conséquences de l’imposture

Il est urgent que l’Union européenne prenne la main sur le dossier Serbie-Kosovo. En 1998-1999, divisée, incapable d’arrêter les exactions perpétrées par le régime de Milosevic au Kosovo, elle n’a fait que suivre la décision américaine. Elle a été abusée ensuite par cette manipulation des services secrets serbes et russes qui a conduit à la création du Tribunal spécial. Et ce n’est pas en Europe, mais aux Etats-Unis, sous l’égide de Donald Trump, que se sont tenues les dernières négociations entre Serbes et Kosovars sur la normalisation de leurs relations.

La Serbie et le Kosovo sont deux Etats européens qui ont vocation à devenir membres de l’Union européenne. Ce sont aujourd’hui des démocraties. Il faut apaiser. Et donner de nouvelles perspectives.

Le sentiment d’injustice ressenti par les Kosovars est extrême. S’ils considèrent généralement que leur guerre était juste, ils sont loin d’être unanimes dans le jugement qu’ils portent sur la façon dont elle a été conduite. Et il n’est pas discutable que des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité (au sens que l’on donne aujourd’hui à ces concepts) ont été commis par l’UÇK. Mais comment juger ces crimes dans un tribunal international sans juger en même temps les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, très nombreux, massifs et bien documentés, perpétrés par les forces de sécurité, l’armée et les paramilitaires serbes au Kosovo ?

Une décision raisonnable serait de fermer rapidement les Chambres spéciales et le Bureau du procureur spécial et de transférer le dossier d’accusation au Kosovo. Ces institutions étant intégrées au système judiciaire kosovar, le procès serait simplement délocalisé. Autrement dit, si l’on considérait qu’il était auparavant délocalisé à La Haye, il serait relocalisé au Kosovo.

Il va de soi que les inculpés seraient immédiatement libérés et se présenteraient libres devant le tribunal.

Serge Métais

Auteur de Histoire des Albanais. Des Illyriens à l’indépendance du Kosovo – Fayard, 2006.

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