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Billet de blog 21 févr. 2022

Mystification russe sur un casus belli en Ukraine

L'ultimatum adressé à l’OTAN relevait de la mystification. Contrairement à ce qu’il laissait entendre, Vladimir Poutine ne fera pas un casus belli du refus d’obtempérer sur les garanties de sécurité exigées. Il déclenchera la guerre pour d’autres raisons. Ces raisons sont dans l’est et le sud de l’Ukraine.

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Mystification russe sur un casus belli en Ukraine

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La publication par la Russie, le 17 décembre dernier, d’un projet d’accord avec l’OTAN en forme d’ultimatum relevait de la mystification. Cela, en un double sens : - il s’agissait d’abuser l’opinion publique, russe et internationale, en cherchant à faire croire que si la Russie concentrait des forces aux frontières l’Ukraine, c’était parce qu’elle était menacée par l’OTAN et exigeait des garanties de sécurité ; - il s’agissait, de la part de Vladimir Poutine, de tromper ses partenaires occidentaux en mettant sur la table un problème à résoudre en priorité, alors qu’il en avait en vue un autre. Contrairement à ce qu’il laissait entendre, il ne ferait pas un casus belli du refus d’obtempérer sur les garanties de sécurité exigées. Il déclencherait la guerre pour d’autres raisons.

Ces raisons sont dans l’est et le sud de l’Ukraine. Elles n’ont rien à voir avec l’élargissement de l’OTAN depuis 1997 et même avec l’admission possible de l’Ukraine dans l’OTAN.

Vladimir Poutine sait que la Russie n’est menacée par aucune agression militaire des Etats-Unis et de leurs alliés européens. Ce qu’il craint, c’est l’influence culturelle, et particulièrement la culture démocratique libérale de l’Occident. C’est cette culture qu’il a vu contaminer l’élite soviétique dans les années quatre-vingt, au temps de Gorbatchev, et qui a entraîné, selon ses termes, la « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ».

Vladimir Poutine a vu aussi la fin de l’Union soviétique comme la « désintégration de la Russie historique ». Il est, depuis son accession au pouvoir, en 1999, dans une logique de reconquête nationaliste-impériale des territoires perdus, « là où vivent les Russes ». Son objectif aujourd’hui n’est pas de rétablir l’autorité de Moscou sur l’ensemble de ce qu’était l’Union soviétique, ni même de conquérir la totalité de l’Ukraine. Reconquête signifie pour lui grignotage. Il est adepte de la tactique du salami, chère au dirigeant communiste hongrois d’après-guerre, Rakosi : « Si tu ne peux prendre le salami d’un seul coup, prends-le tranche par tranche ! ». La première tranche ce fut, sur le territoire même de la Russie, la Tchétchénie, où il installa au pouvoir un satrape dans une guerre particulièrement meurtrière ; ensuite ce furent l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud qu’il détacha de la Géorgie ; puis l’annexion de la Crimée.

Concernant le Donbass, ce qu’il a entrepris au printemps 2014 est un demi-échec. Et c’est là où est le problème aujourd’hui. Son objectif était, à l’époque, plus ambitieux. Il s’agissait, en fait, de déstabiliser l’ensemble des régions du sud et de l’est de l’Ukraine. Ce qui correspond à ce que les Russes appellent la Novorossia (« Nouvelle Russie »). Il s’agit d’un arc aboutissant à la Transdniestrie, constitué au moins par les régions de Lougansk, Donetsk, Zaporojie, Kherson, Nikolaïev et Odessa. Un ensemble qui, s’il était détaché de l’Ukraine, la priverait de débouché maritime. Mais, si l’agitation séparatiste a fait plusieurs dizaines de morts à Odessa en mai 2014, elle n’a pas réellement pris ailleurs que dans le Donbass.

Vladimir Poutine a décidé de faire entrer la Russie, depuis novembre dernier, dans une phase intensive de mobilisation en vue d’une intervention militaire de grande ampleur en Ukraine. On trouvera certainement des éléments pour dire que la décision est plus ancienne, mais c’est en novembre qu’a véritablement commencé l’escalade avec l’acheminement de troupes et de matériels militaires importants, certains de la lointaine Sibérie, vers la frontière avec l’Ukraine. Le quasi ultimatum du 17 décembre dernier conforte cette idée.

La marche inexorable vers la guerre

La dernière étape de la marche inexorable vers la guerre a été franchie, mardi 15 février. Il s’agit du vote par la Douma d’une résolution adressée à Vladimir Poutine l’invitant à reconnaître l'indépendance des « républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk.

Le caractère spontané de l’initiative prise par les députés ne doit pas faire illusion. Elle a été, en tout cas, exploitée à propos par Vladimir Poutine le jour même, lors de sa conférence conjointe avec le chancelier allemand Olaf Scholz. Observant que les élus étaient sensibles à l’opinion de leurs électeurs et qu’en Russie, « la grande majorité des gens sympathisent avec les habitants du Donbass et les soutiennent », il a poursuivi, se présentant en homme pondéré, contenant l’impatience de son peuple : « Nous devons tout faire pour résoudre les problèmes du Donbass, mais le faire, comme l'a dit monsieur le chancelier fédéral, principalement sur la base des opportunités non pleinement réalisées pour la mise en œuvre des accords de Minsk. Et nous espérons vivement que nos partenaires de l'autre côté de l'océan et en Europe, principalement la République fédérale et la France, exerceront une influence appropriée sur les autorités actuelles de Kiev, et qu’une solution sera trouvée ».

Tout est dit là dans un langage qu’il faut décrypter : Vladimir Poutine ne veut pas la guerre. Il veut donner encore une chance à la diplomatie. Mais sur quoi pourraient bien porter les négociations ?  Un engagement des Occidentaux sur les limites à l’élargissement l’OTAN ? Non, évidemment.

C’est là où l’on arrive au véritable problème : le Donbass. Que signifient pour Vladimir Poutine les accords de Minsk ? Et, sur quoi pourrait bien porter la pression (« l’influence appropriée ») que nous devrions, avec les Allemands, exercer sur les dirigeants ukrainiens ?

Les accords de Minsk selon Poutine

Les accords auxquels fait référence Vladimir Poutine sont ceux auxquels ont contribué le président François Hollande et la chancelière Angela Merkel. Ils ont été signés il y a sept ans, en février 2015, à Minsk. On parle d’accords selon le « format Normandie ». Cela, parce qu’ils auraient été initiés par de premiers échanges entre le président français, la chancelière allemande, le président russe Vladimir Poutine et le président ukrainien Petro Porochenko, en Normandie, en juin 2014, à l’occasion de la célébration des soixante-dix ans du Débarquement.

Pour bien comprendre ce que signifient pour Vladimir Poutine les accords de Minsk, il faut dire, tout d’abord, que ces accords portent sur la résolution d’un conflit armé dans les deux régions du Donbass, les régions de Donetsk et Lougansk, dans l’est de l’Ukraine. Ce conflit a été déclenché en avril 2014, après l’annexion de la Crimée par la Russie, le mois précédent. Les accords de Minsk portent sur le Donbass et n’ont rien à voir avec la Crimée. Il convient de préciser aussi ce que Vladimir Poutine entend par « format Normandie ». Si l’on se réfère à la page Wikipédia sur ce thème, en français, on lit qu’il s’agit d’une « configuration diplomatique à quatre pays, adoptée pendant la guerre du Donbass. Elle rassemble la Russie et l’Ukraine, les belligérants, ainsi que l'Allemagne et la France ». Cela est conforme à la vision généralement admise en Europe : les belligérants étaient la Russie et l’Ukraine ; François Hollande et Angela Merkel ont œuvré pour les mettre d’accord sur un cessez-le-feu et la fin des hostilités. On est, en fait, très loin de la vision poutinienne. Le lecteur russophone peut s’en convaincre rapidement en cliquant langue russe sur la même page Wikipédia. Il comprendra que les belligérants ne sont pas la Russie et l’Ukraine, mais l’Ukraine et ses rebelles, les « républiques populaires » de Donetsk et Lougansk. La Russie n’est pas partie dans le conflit armé. Elle ne fait qu’œuvrer, comme la France et l’Allemagne, à sa résolution. L’Allemagne et la France sont, en quelque sorte les protecteurs de l’Ukraine, la Russie, le protecteur des « républiques » rebelles dans l’est de l’Ukraine.

Sans entrer dans les détails des différents points des accords de Minsk, disons qu’il y en avait deux qui étaient particulièrement problématiques. Le premier était que les Ukrainiens s’engageaient à faire une réforme constitutionnelle de telle sorte que les régions de Donetsk et de Lougansk auraient un statut de régions autonomes, permettant leur autodétermination et donc rendant possible leur séparation de l’Ukraine. Le second était, selon les termes des accords, le retrait des « forces armées étrangères » du territoire ukrainien.

Le problème, en fait, était là : les accords de Minsk étaient voués à l’échec, car, pour les Ukrainiens, la mise en place d’un statut d’autonomie était inconcevable tant que leurs deux régions du Donbass demeuraient en partie occupées par l’armée russe (environ un tiers de leur territoire, y compris leurs capitales, Donetsk et Lougansk). Autrement dit, il ne pouvait être question de réforme constitutionnelle, sans le retrait des « forces armées étrangères ».

La présence de l’armée russe (et du FSB, l’ex-KGB) dans le Donbass est une réalité dès la proclamation des « républiques populaires » à Donetsk et à Lougansk et les débuts de l’insurrection à Sloviansk, en avril 2014. Les premiers responsables de la « république populaire » de Donetsk (son « premier ministre » et son « ministre de la Défense ») sont des citoyens russes, membres du GRU (le service de renseignements de l’armée russe) ou du FSB.  Dans un premier temps cette présence n’est que celle d’agents, de petites unités chargées des « opérations spéciales » et de « volontaires », mercenaires ou membres plus ou moins réguliers de services de sécurité recrutés dans les grandes villes de Russie. Mais la présence de l’armée russe avec des unités régulières dotées de moyens lourds (des chars) et de défense anti-aérienne est devenue rapidement une nécessité. Cela, dès lors que l’armée ukrainienne reçut l’ordre d’intervenir après l’élection du nouveau président ukrainien, Petro Porochenko, fin mai 2014. Début juillet 2014, après la reprise de Sloviansk par l’armée ukrainienne, le recul des rebelles était tel que les deux capitales, Donetsk et Lougansk, étaient menacées d’encerclement. C’est dans ce contexte qu’une unité régulière de l’armée russe a abattu l’avion de Malaysia Airlines, le 17 juillet 2014, provoquant la mort des 297 passagers et membres d’équipage à bord.

Lors des négociations de Minsk, en février 2015, le président français et la chancelière allemande devaient admettre la fiction de la non-présence de l’armée russe dans le Donbass. Les choses ne pouvaient être désignées clairement. Le point sur le retrait des « forces armées étrangères » n’engageait pas Vladimir Poutine. Il niait la présence de son armée en soutien des rebelles. Elle s’est, depuis, consolidée. Il continue de nier avec aplomb. Il n’y a donc rien à attendre de lui sur ce point dans une réactivation de négociations selon le « format Normandie ».  Et lorsqu’il évoque les « opportunités non pleinement réalisées pour la mise en œuvre des accords de Minsk », il n’a en vue qu’un point : la réforme de la Constitution ukrainienne qui donnerait un statut particulier d’autonomie aux deux régions de Donetsk et de Lougansk. Il compte en Europe, « principalement » sur l’Allemagne et la France pour faire pression en ce sens sur le gouvernement ukrainien…

Le scénario de la guerre se précise

La diplomatie a ses limites. Nous ne pouvons évidemment entrer dans ce jeu. Faut-il pour autant ne plus « parler avec Poutine » ? Bien sûr que non. Mais si cela a encore un sens aujourd’hui, ce ne peut être que pour un seul but : le faire douter, le faire hésiter encore à commettre l’irréparable, lui faire comprendre combien Européens et Américains sont unis et déterminés à imposer des sanctions « massives et sans précédent », combien il a tout à perdre dans une aventure militaire en Ukraine. En d’autres termes, lui faire entendre raison. Car là est bien le problème : Vladimir Poutine n’est pas un chef d’Etat normal. Tout dépend de lui. Et il a enclenché une machine infernale qui maintenant le dépasse. Même s’il en décidait, il lui serait difficile de l’arrêter. Les chances de réussite du dialogue avec lui sont très faibles.

L’objectif réel de Vladimir Poutine aujourd’hui pourrait être de réussir ce qu’il a tenté vainement en avril-mai 2014 : détacher la « Nouvelle Russie » de l’Ukraine. Cela passerait par une intervention militaire à l’appel des « républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk, victimes d’une « agression » des forces de Kiev attisées par les incitations de l’OTAN. Les incidents sur la ligne de front dans le Donbass – et les provocations de toute sorte – devraient se multiplier.

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