La France Insoumise à l'épreuve de ses contradictions

Un témoignage révélateur des problèmes de démocratie interne à la France Insoumise, posés notamment à l'occasion des élections législatives. Un plaidoyer pour une structuration démocratique du mouvement.

Une séquence électorale s’achève, qui m’aura vu initier en février 2016, dans la ville où je réside, un groupe d’appui à la candidature de Jean-Luc Mélenchon (passé en un peu plus d’un an de 6 à 110 membres subdivisés en plusieurs nouveaux groupes d’appui), militer sans réserve pour la campagne de l’élection présidentielle, puis, de façon plus problématique, pour celle des législatives.

Dans ma circonscription, Jean-Luc Mélenchon était arrivé en tête de l’élection présidentielle, avec 14219 voix, soit 39,12% des suffrages exprimés. Aux élections législatives, le candidat de la France Insoumise, n’a obtenu que 3756 voix au premier tour, soit 19,35% des suffrages exprimés, loin derrière le candidat de la droite macroniste (qui avait obtenu 5304 voix, soit 27,32% des suffrages exprimés) — et même dans ma commune (un peu plus gentrifiée que l’ensemble de la circonscription) derrière la candidate du PS, une ancienne ministre emblématique de l’oligarchie ordolibérale — mais loin devant le candidat du PCF, du FN ou de la droite UDI-LR. Au second tour, le candidat de la FI a rattrapé son retard en étant élu avec 9196 voix, soit 55,01% des suffrages exprimés face à son adversaire macroniste (7522 voix, soit 44,99% des suffrages exprimés), dans un contexte d’abstention massive (62,18% et 65,91% des inscrits aux 1er et 2nd tours).
Mission quand-même accomplie, donc, pour les militants locaux qui ont contribué dans la foulée de la dynamique nationale à faire de la France Insoumise la première force politique de la circonscription et à porter au parlement un des 17 députés de la France Insoumise.
Pourtant, cette victoire dont je me réjouis ne saurait masquer les problèmes de fond qui se sont posés durant cette campagne et que je voudrais verser au débat (maintenant que cela ne risque plus de nuire à la campagne) dans le but de nourrir la réflexion nécessaire sur le fonctionnement de la France Insoumise.

Il me faut pour cela revenir sur les conditions rocambolesques de la désignation du candidat de la FI et de sa suppléante pour les élections législatives dans ma circonscription. Au risque d’alourdir ce texte, j’éviterai d’ailleurs de nommer les personnes car je n’en mets aucune en cause : c’est bien un problème structurel, en effet, que je souhaite soulever.

La Convention de Lille d’octobre 2016 prévoyait « des candidat.e.s choisi.e.s en lien avec les groupes d’appui et les insoumis.es de la circonscription » (c’est moi qui souligne). Par un courrier du 9 novembre 2016, le directeur de la campagne de Jean-Luc Mélenchon pour l’élection présidentielle nous informait qu’il nous revenait de former des assemblées de circonscription chargées de « proposer un vivier de candidatures pertinentes pour représenter la France insoumise », précisant : « seules les candidatures déclarées sur la plate-forme seront recevables et examinées par le comité électoral » (c’est encore moi qui souligne).
Après une première assemblée générale de prise de contact entre les groupes des deux villes de la circonscription, une deuxième AG, le 10 janvier 2017, avait permis de faire remonter une proposition de binôme, suite à un vote. Le déroulé de séance envoyé par la FI aux organisateurs de l’AG préconisait en effet : « en cas d’absence totale de consensus, un vote indicatif peut être effectué en remontant les deux binômes sur la fiche retour recueillant le plus d’adhésion. A ce stade, le comité électoral tranchera entre les deux binômes proposés lors de sa réunion du mois de janvier si l’assemblée de circonscription n’arrive pas à un consensus ».

Or, nous n’étions effectivement pas parvenus à un consensus. Les proches (qu’on n’avait jamais vus auparavant) d’un candidat (militant du Parti de Gauche) venu d’une autre circonscription (où ses ambitions étaient bouchées par l’arrivée d’un porte-parole national de JLM) ayant tenté de bourrer la salle pour le faire désigner (à la stupeur des autres participants), un vote avait néanmoins donné la préférence à un autre candidat (issu lui aussi du PG), plus connu des militants locaux, et associé à une candidate (issue du PG également) qui avait joué un rôle très actif dans l’animation de nos groupes d’appui, pour former un binôme paritaire. Une autre candidate (du PG également) qui aurait pu former un binôme alternatif avec le candidat devancé avait d’ailleurs préféré ensuite se désister en faveur de celle arrivée en tête et retirer, donc, sa candidature. Par conséquent, il n’y eut au final qu’un seul binôme effectif proposé au Comité électoral, qui n’avait dès lors même plus à trancher entre deux options.

Plusieurs autres candidatures spontanées n’avaient hélas pas pu être examinées avec l’attention qu’elles auraient mérité, les débats s’étant focalisés sur l’entrisme peu subtil de militants extérieurs à la circonscription. Nous l’avions tous déploré, d’autant que certaines, extérieures au PG, auraient pu concrétiser l’ambition d’ouverture citoyenne et de dépassement des partis affichée par la FI. Déjà avait été soulevé aussi un problème face auquel nous n’avions pas de réponse : si aucune condition de résidence ne pouvait être imposée aux candidats dans le cadre de cette élection à caractère national (les députés sont élus de la nation et non d’un territoire), est-ce que pour autant n’importe quel signataire de la FI (et de sa charte) pouvait avoir le droit de vote dans une assemblée de circonscription ? Nous ne disposions d’aucun texte réglementaire à ce sujet et, bien évidemment, nous ne pouvions demander à chaque participant de justifier de son lieu de résidence. Faute de solution, nous avions simplement demandé aux supporters du candidat finalement battu lors du vote de décider eux-mêmes s’ils se sentaient légitimes pour voter (certains venaient vraiment de très loin sans aucune intention affichée de venir militer dans notre circonscription). Deux d’entre eux eurent d’ailleurs l’honnêteté de ne pas prendre part au vote. Je me rends compte après coup que nous n’avions pas pensé à prendre l’inscription aux groupes d’appui locaux comme critère, mais il faut dire que nombre d’Insoumis de fraiche date n’avaient pas pensé à s’y inscrire. A ce jour, d’ailleurs, n’importe quel insoumis peut s’inscrire dans n’importe quel groupe d’appui sans condition de résidence : rien n’empêche un Insoumis de Marseille de s’inscrire dans un groupe de Dunkerque sans y avoir jamais mis les pieds ni y exercer la moindre activité militante.

Sur la plate-forme d’enregistrement des candidatures figuraient encore d’autres candidats pour notre circonscription, parmi lesquels un des co-coordinateurs du Parti de Gauche (qui fut finalement candidat dans une autre circonscription du même département) et un autre cadre moins connu du même PG, également « responsable des actions » (présenté aussi parois comme « responsable des campagnes numériques ») au sein de l’équipe nationale de la campagne de Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle 2017 (nous apprîmes plus tard qu’il était venu défendre en vain sa candidature devant l’AG d’une circonscription parisienne qui lui avait préféré quelqu’un d’autre). Ces candidatures n’avaient pas été examinées par notre AG, les candidats concernés étant absents et n’ayant envoyé aucun représentant ni aucune profession de foi. Nous avions néanmoins parfaitement conscience que le Comité électoral pourrait peut-être nous proposer ultérieurement une personnalité d’envergure nationale ou d’autres candidats en fonction des impératifs de parité, des équilibres politiques internes à la FI, des symboliques sociologiques, des luttes à promouvoir… et nous étions ouverts à toute décision susceptible d’être prise en ce sens « en lien » avec nous (conformément aux préconisations de la Convention de Lille).

Or, après le 10 janvier, nous n’avons, malgré plusieurs relances, jamais obtenu de réponse du Comité électoral. Nous ne savions toujours pas, même après le premier tour de la présidentielle, ce que le Comité pensait du binôme de candidats que nous avions fait remonter ni s’il avait d’autres projets pour notre circonscription, ce que nous aurions pu entendre. Nous savions aussi (par la presse) que des négociations continuaient à se dérouler entre le PCF et la France Insoumise. A ce sujet, il me faut préciser que si certains camarades de la circonscription défendaient l’idée d’une alliance locale avec le PCF, cette option restait nettement minoritaire, et que les camarades en question étaient prêts néanmoins à suivre la ligne majoritaire. Si, dans d’autres circonscriptions, la question des relations avec le PCF a pu être source de conflits internes, cela n’a jamais été le cas dans la nôtre.

Pas une seule fois, durant ces mois d’attente sans nouvelle du Comité électoral, le « responsable des actions » de la campagne de JLM n’est venu nous faire part de son désir d’être notre candidat ni de l’intérêt que sa candidature pouvait présenter pour gagner dans notre circonscription. Notons que dans une circonscription voisine, un porte-parole de JLM autrement plus médiatisé, et tout aussi pris sans doute par la campagne présidentielle, était venu militer très tôt auprès des Insoumis de la circonscription dans laquelle il se présentait.

Ce n’est que le 27 avril que le directeur de campagne (désormais terminée) de JLM, est venu répondre (selon lui) à une « invitation » que nous n’avions pourtant jamais lancée, pour nous présenter son collaborateur, le « responsable des actions », et nous proposer sa candidature « nationale » comme solution à une situation locale qui n’avait pourtant plus rien de problématique depuis le vote du 10 janvier (tous les Insoumis locaux ayant mené en bonne entente pour la présidentielle une campagne enthousiaste et dynamique, sans même exclure ceux des acteurs exogènes de la tentative de bourrage de salle qui étaient restés militer dans la circonscription après leur échec). Lors de l’assemblée générale convoquée à cette occasion, le « responsable des actions », entre temps promu « coordinateur national de la campagne des législatives », spécifia toutefois que sa candidature n’était qu’une « proposition » et qu’il la retirerait si elle ne faisait pas l’objet d’un « consensus ».

Le 2 mai 2017, une nouvelle AG se réunissait après une intense campagne de déstabilisation orchestrée par les partisans de l’ex-candidat battu le 10 janvier (qui soutenait à présent la candidature du « coordinateur national de la campagne des législatives » et s’efforçait à cette fin de nier la légitimité du binôme proposé par l’AG du 10 janvier). Par exemple, comme la suppléante que nous avions désignée avait un moment fait part de son inconfort personnel à être candidate face au PCF avec qui elle devait continuer à travailler comme conseillère municipale au sein d’un groupe Front de Gauche élu en 2014, elle fut accusée par ces agitateurs de ne pas être une « vraie Insoumise ». Les mêmes agitateurs tentèrent aussi de faire croire aux derniers arrivés qu’il n’y avait eu aucune action militante dans la circonscription avant l’AG du 10 janvier. Ils essayèrent aussi de faire passer le binôme désigné le 10 janvier pour des « barons locaux » avides de pouvoir (accusation ridicule quand on connaît les militants en question et la réalité locale), inondant les listes de diffusion de calomnies et instaurant un climat exécrable dans les réunions.

Alors que nombre d’intervenants affirmaient ne pas être convaincus par la valeur ajoutée de cette nouvelle candidature, le « coordinateur national de la campagne des législatives » revenant sur les propos qu’il avait tenus lors de l’AG précédente, ne voulut pas acter l’absence de consensus et prétendit s’en remettre au Comité électoral pour trancher. Se déclarant « allergique au vote » (sic), il estimait que le consensus ne pouvait porter que sur la légitimité des candidatures et non sur les candidatures elles-mêmes, et que toutes les candidatures étaient légitimes. En gros, l’AG ne servait donc que de chambre d’enregistrement de la légitimité de candidatures par ailleurs toutes légitimes donc consensuelles !
Les participants que les interminables tours de table de plus en plus tendus n’avaient pas déjà fait fuir exigèrent un vote qui se conclut par 5 refus de prendre part au vote, 1 vote blanc, 1 vote nul, 24 voix en faveur du binôme déjà choisi en janvier et aucune voix pour la candidature du « coordinateur national de la campagne des législatives ». Manifestement, les Insoumis locaux n’avaient pas été convaincus par sa capacité à mener de front sa propre campagne et à coordonner en même temps celles des autres circonscriptions françaises. Et le consensus s’était finalement plutôt fait contre cette candidature. Le message envoyé par la base au Comité électoral était donc clair.

Nous restâmes encore plusieurs jours sans aucune nouvelle du Comité, qui n’apporta aucune réponse à nos demandes réitérées (nous étions bien sûr pressés d’entrer en campagne, nos concurrents ne nous ayant évidemment pas attendus pour s’y mettre). La veille de la Convention du 13 mai devant réunir tous les candidats FI de France, c’est l’ex-directeur de campagne de JLM (dont le rôle au sein du Comité électoral n’était pourtant censé être qu’un rôle « d’animation et d’appui technique ») qui nous répondit (enfin) que notre binôme n’était toujours pas validé et donc pas convié à la Convention. Le jour-même de celle-ci, nous découvrîmes sur le site de la France Insoumise que le « coordinateur national de la campagne des législatives » était investi comme candidat dans notre circonscription, avec pour suppléante une militante locale qui n’avait jamais fait acte de candidature ni auprès de nous ni sur la plate-forme, en contradiction totale, donc, avec la règle déjà citée plus haut : « seules les candidatures déclarées sur la plate-forme seront recevables et examinées par le comité électoral » . Nous avons d’ailleurs appris par la suite que l’ex-directeur de campagne de JLM avait présenté au Comité électoral notre circonscription comme n’ayant proposé aucun candidat et avait répliqué face à une objection d’un membre du Comité ayant entendu parler de notre véritable situation que, de toutes façons, Jean-Luc Mélenchon lui-même voulait que son fidèle ancien « responsable des actions » et désormais « coordinateur national de la campagne des législatives » soit investi. Nous reçûmes par la suite par mail une lettre signée de Jean-Luc Mélenchon lui-même affirmant qu’il avait demandé personnellement au Comité électoral de désigner ce candidat et que la demande avait été acceptée.

Alors que nous avions respecté à la lettre toutes les procédures de désignation des candidats, les dirigeants de la FI avaient donc fait imposer en dernière minute dans notre circonscription un candidat rejeté par le vote des militants locaux et une suppléante dont la candidature n’avait jamais pu être discutée. Alors que nous étions disposés à écouter tous les arguments en faveur d’autres candidatures que celles que nous avions choisies, le Comité électoral n’avait jamais daigné répondre à un seul de nos appels entre le 10 janvier et le 5 mai 2017, contrairement aux préconisations de la Convention de Lille qui stipulaient que les candidats devaient être choisis par le Comité électoral « en lien avec les groupes d’appui et les insoumis.es de la circonscription » . Un tel lien n’avait assurément jamais été établi.

Pire : une fois la décision prise, le candidat officiellement investi a formé sa propre équipe de campagne, avec ses propres canaux de communication, sans nous consulter, sans se présenter à nos réunions hebdomadaires, sans même un mot pour nous inviter à surmonter nos différents et à nous rassembler derrière lui malgré les conditions contestables de sa désignation. Il a entamé sa campagne en mettant de côté les militants de terrain, sans doute jugés indignes de confiance. Une campagne contrastant par bien des aspects avec la dynamique qui avait été la nôtre durant la campagne présidentielle, qui nous avait vu enchaîner les tractages journaliers, les collages jusqu’à 2 fois par jour, les porte-à-porte dans les quartiers les plus populaires, les apéros festifs… A moins de 3 semaines du scrutin, on ne voyait en effet toujours aucune affiche de « notre » candidat aux législatives sur les panneaux largement utilisés par nos concurrents (notamment le candidat communiste en campagne, lui, depuis des mois) ; une caravane des droits avait été lancée en plein quartier « bobo » au pied d’une agence de pub, bien loin des populations susceptibles d’être intéressées par la démarche ; les tractages sur les marchés et les « déambulations » se faisaient en effectif réduit, sans que les groupes d’appui soient informés… Même la venue de JLM ne put bénéficier de suffisamment de militants pour être préparée et annoncée correctement, et ne rassembla qu’une poignée de militants (essentiellement venus de Paris) et quelques badauds (l’équipe de campagne du candidat annonça néanmoins fièrement 500 personnes, chiffre formellement contredit par plusieurs témoins).

Un camarade qui avait décidé d’accepter sans réserve la décision du Comité électoral et tenté malgré tout de participer aux initiatives isolées de l’équipe « officielle » de campagne a parlé « d’amateurisme total » d’une « équipe de pieds nickelés », mais aussi de « sectarisme », « tout cela étant le résultat d’une équipe structurée autour d’éléments extérieurs au terrain local (il ne s’agit pas là des candidatures mais de l’expertise de gens connaissant la ville, ses passages, ses lieux de RV, ses populations…) qui est restée repliée sur elle-même, sans jamais réellement s’ouvrir à des gens ayant une expérience des campagnes électorales et/ou une expérience de terrain et/ou des compétences particulières. » Le même camarade a évoqué également une « volonté d’entre soi » caractérisée par « l’absence de réunions organisées par la direction de campagne où échanger, préparer, agir », notant que « rien n’a été fait pour créer ou prolonger l’enthousiasme » de la présidentielle. Il en concluait que si le candidat gagnait, ce ne serait assurément pas grâce à « la richesse d’une campagne de terrain » mais uniquement « grâce au talent de JLM et au programme de La France Insoumise ».

Au soir du premier tour, les résultats confirmèrent le tableau : le candidat de la FI était deuxième sur la circonscription mais n’était que troisième derrière le PS dans ma propre commune, dans une ville où JLM avait pourtant obtenu 37% des suffrages exprimés au premier tour de la présidentielle (plus de 10 points devant Macron et plus de 15 points devant Hamon et Fillon). Certes, ce résultat était conforme à la faible mobilisation observée au plan national, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’une campagne plus proche des gens aurait pu mobiliser davantage.
Pour le second tour, les Insoumis locaux ont tenté de remettre leurs forces dans la bataille malgré la mise à l’écart opérée par l’équipe « officielle » de campagne. Mais obtenir des tracts et des affiches restait compliqué, dans ce climat délétère. Nos initiatives, même les plus banales et tombant sous le sens (comme remercier les électeurs du premier tour et les inviter à se mobiliser davantage au second tour) furent systématiquement refusées. Je fus même menacé de procès par le mandataire financier (un militant venu d’une autre circonscription), qui me tint des propos qu’un commissaire politique de l’époque stalinienne n’aurait pas reniés, pour avoir collé sur les panneaux municipaux une dizaine d’affichettes appelant à faire barrage à l’hégémonie macroniste au 2nd tour. Le candidat de la FI, heureusement, a finalement remporté la victoire au 2ème tour. Les Insoumis locaux y ont contribué, ne serait-ce qu’en ne rendant pas publiques pendant la campagne les circonstances baroques de la désignation du candidat, mais aussi pour plusieurs d’entre eux, en continuant malgré leurs états d’âme et leur mise à l’écart à promouvoir activement le programme « L’Avenir En Commun ». Mais cette séquence aura laminé des mois de travail militant, en dissuadant nombre d’Insoumis-e-s qui s’attendaient à faire de la politique autrement de continuer à militer dans un cadre si peu enthousiasmant.

J’estime pour ma part que ce mode de fonctionnement n’est pas digne du programme que nous portons. « L’avenir En Commun » vise en fait à établir la souveraineté populaire et un meilleur contrôle démocratique du peuple sur les élus. Nous ne pouvons efficacement défendre un tel programme en ayant en interne des pratiques qui lui sont contraires : pouvoir arbitraire d’un petit groupe de dirigeants non élus qui décident de tout sans rendre compte à personne et sans aucun dialogue avec la base. Comme je l’ai précisé d’emblée, je n’en fais pas une affaire de personnes. Le candidat qui nous a été aussi cavalièrement imposé a peut-être négligé des occasions de rétablir confiance et camaraderie, mais ce gâchis est surtout le résultat d’un système et il fera peut-être néanmoins un excellent député. Il se trouve que notre nouveau député, son directeur de campagne mais aussi le militant local qu’il a embauché après l’élection comme attaché parlementaire sont des anciens du PS. Avoir fait partie des minoritaires du PS habitue peut-être à devoir manoeuvrer les gens et à pratiquer des coups de force pour exister politiquement dans un cadre hostile. L’entrisme en AG auquel nous avons été confrontés de la part de camarades du PG (parti dont je suis moi-même membre) rappelle aussi les pires heures de l’UNEF et des groupuscules d’extrême-gauche. Alors que la France Insoumise ne cesse de répéter comme un mantra qu’elle est un mouvement et non un parti, elle semble régie par des pratiques et une ignorance (pour ne pas dire un dédain) de la base qui sont précisément le propre des anciens partis, cadres intermédiaires en moins. Car ce que je viens de relater n’est pas anecdotique : il ne s’agit pas d’un cafouillage isolé. Dans nombre d’autres circonscriptions, des problèmes similaires se sont posés, avec à chaque fois des configurations singulières, et parfois très éloignées de la nôtre, mais relevant toujours in fine du même manque de considération de la direction à l’égard de la base. Cela m’avait par exemple frappé, alors même que nous aurions été très heureux nous-mêmes d’accueillir JLM comme candidat dans notre circonscription, de lire dans Le Canard enchaîné que le candidat qui avait dû céder sa place à JLM à Marseille avait été quasiment le dernier informé :

« Le 10 mai, il apprend à la radio que Méluche déboule sur la Canebière. Pas un coup de fil, pas un SMS pour l’avertir, sauf celui d’un journaliste, deux heures plus tard, qui lui précise que ce sera dans sa propre circo ! Le soir même, nouvelle assemblée de circonscription : l’investi est désinvesti aussi sec. »

Du moins, m’étais-je dit, la candidature de JLM à Marseille avait-elle été approuvée en AG locale, elle. Contrairement à celle de « notre » candidat.

En fin de compte, il est bien possible que notre circonscription ait été mise sous cloche d’emblée pour préparer un éventuel point de chute à JLM ou à un de ses lieutenants. Peut-être a-t-elle fait aussi l’objet à un moment de tractations avec le PCF, bien que l’ex-directeur de campagne de JLM nous ait affirmé le contraire le 27 avril. Mais dans ce cas, il aurait suffit de nous prendre pour des adultes et de nous le dire, tout simplement, plutôt que de nous laisser lanterner pendant des mois. Par la suite, il eût été plus honnête de nous présenter le parachutage d’un membre de l’équipe de campagne comme une volonté expresse d’envoyer à l’assemblée un proche de JLM considéré comme prometteur. C’eût été plus honnête que de manoeuvrer pour présenter cette candidature comme une réponse à un problème que nous aurions eu localement (c’était vraiment nous prendre pour des quiches) et de nous faire croire qu’un Comité électoral indépendant et loyalement informé examinerait sérieusement les candidats que nous avions désignés. On m’objectera peut-être que nombre de membres de ce comité étaient trop pris par d’autres responsabilités pour prendre le temps de communiquer avec nous (encore aurait-il fallu qu’ils reçoivent nos messages). Mais dans ce cas, cela montre peut-être qu’il n’est pas souhaitable que les mêmes personnes cumulent plusieurs fonctions importantes. Je veux bien croire aussi qu’il y a eu une grande part d’improvisation dans ces folles campagnes pleines de rebondissements, dans le cadre d’un mouvement si jeune. Mais tout musicien sait qu’improviser collectivement, ce n’est pas passer en force une mélodie, c’est aussi s’écouter mutuellement, s’adapter et faire confiance aux autres musiciens.

Le fonctionnement dont je témoigne dénote d’une volonté de contrôle et d’habitudes de verrouillage (héritées sans doute d’autres organisations) qui contredisent les intentions démocratiques affichées par le mouvement et par le programme, particulièrement au regard des idées de souveraineté populaire et de révocabilité des élus contenues dans le projet de 6e République. Je sais bien que le mouvement France Insoumise n’est ni le peuple lui-même ni l’assemblée constituante ni la 6e République. Il n’est qu’un outil d’action pour que le peuple se mette lui-même en mouvement. Mais il me semble difficile de prôner de façon crédible le contrôle populaire sur les pouvoirs institutionnels en fonctionnant sans jamais s’appliquer à soi-même ces principes démocratiques et en donnant l’impression aux citoyens désireux de s’engager qu’ils n’ont à attendre aucune autre perspective que celle d’exécuter des consignes décidées par une avant-garde (pour ne pas dire une oligarchie) inaccessible.

Il va falloir résoudre collectivement cette contradiction. J’espère que la prochaine Convention de la France Insoumise en sera l’occasion, et qu’elle ne se bornera pas à demander à quelques tirés au sort et quelques cooptés de choisir une dizaine de principes à mettre en avant parmi une série de sujets déjà fixés au préalable par l’avant-garde éclairée. La volonté de JLM d’éviter l’écueil de la structuration en parti (avec sa bureaucratie d’élus intermédiaires et de permanents) est louable, mais laisser les commandes à une bureaucratie auto-désignée au sommet n’est pas non plus une solution. Ce qui était acceptable dans le cadre d’un mouvement constitué en soutien à la candidature de JLM à la présidentielle ne peut plus l’être dans le cadre d’un mouvement appelé à durer et à oeuvrer à la mobilisation du peuple. Le problème des partis, d’ailleurs, n’est pas d’avoir des cadres intermédiaires, mais le fait que ces cadres ne soient pas vraiment contrôlés par la base. Dotons-nous de nos propres porte-paroles, coordinateurs, animateurs, comités fonctionnels… à tous les échelons, mais faisons en sorte qu’ils aient des comptes à rendre, qu’ils soient révocables, et que la durée de leur mandat soit limitée ainsi que les champs d’exercice de leur pouvoir à l’intérieur du mouvement. Bref, donnons l’exemple de ce que pourrait être la 6e République.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.