La recherche, les experts peuvent-ils résoudre nos problèmes ?

Quand on connait la qualité et le nombre d'écrits et de recherche menés dans le monde, quand on connait la foi qu'à le libéralisme sur sa capacité à régler nos problèmes, pourquoi le monde est-il, au gré des inventions technologiques, de plus en plus pire. Cet écrit est un essai sans prétention qui tente une approche d'explication.

Constat global

Comment pourrait-on ne pas admettre toutes les avancées et les espoirs que la recherche scientifique a pu susciter hier et suscite encore aujourd'hui. Nous vivons plus longtemps (jusqu'à quand et qui?), nous allons plus vite en tout, nous pouvons avoir de l'information du monde entier et communiquer avec lui, etc. Mais, même si la recherche est une activité humaine particulière car elle influe grandement sur notre cadre de vie - positivisme « oblige » - elle reste une activité humaine soumise à l'aveuglement du « terrorisme intellectuel », la pensée unique: on oppose les deux faces de la pièce, on oppose les sciences dures (mathématiques, physique, etc.) aux sciences molles (philosophies, sciences de l'éducation, etc). Les sciences dures, comme le sont par exemple les mathématiques sont considérées comme exactes en comparaison des sciences humaines et sociales. Cela pourrait ici aussi apparaître logique, mais ce sont bien pourtant des Hommes qui font de la recherche dans les sciences dures et même si leurs calculs peuvent apparaître exacts, on ne sait pas avec quelles irrégularités et quelles instabilités, ils les ont traités (quels intérêts sous-jacents, quelle orientation politique). Cela pose une question de fond qui va bien au delà de cette pensée qui oppose, déjà à l'intérieur de la science, finalement les Hommes entre eux : le lien que nous avons construits pour articuler la connaissance scientifique et l'ensemble de la société est-il efficient ? Pourquoi oppose t-il toujours les chiffres à l'Homme ?

Le positivisme (l'innovation technique peut tout régler) qui en est à la source et qui l'alimente toujours ne nous plonge-t-il pas dans une illusion scientiste, matérialiste sans fin et surtout sans solution ? Les « machines », pourtant une création des Hommes , ne s'opposent-elles pas de plus en plus à ceux-ci ? Les robots et les ordinateurs ont-ils apporté plus de richesses aux peuples ou pollués la planète et fait des chômeurs ?

Sommes-nous plus heureux qu'il y a quarante ans dans cette « modernité » forcée ? Oui, forcée car personne ne nous demande vraiment ce que « JE » (tous les Hommes en tant qu'individus) peux en penser et si surtout cela ne pose pas plus de problèmes que cela peut en résoudre : nos besoins ne sont-ils fondamentalement pas autres, les besoins matériels se suffisent-ils à eux-même pour oser porter le terme de « modernité » ? Est-ce si moderne que cela ce qui se passe aujourd'hui dans le monde ?

Quels seraient alors nos besoins réels ? Qu'est-ce qui nous manque ?

« Quel manque peut-on déceler chez un vivant, tant qu'on n'a pas fixé la nature de ses obligations de vivant ? » ( Canguilhem.2015)

En fait, comme je n'oppose pas le pragmatisme anglo-saxon au processus humain qui le génère, la question est claire. Cette manière dominante de faire de la recherche nous a-telle finalement conduit sur le chemin de la sagesse humaine que ces connaissances étaient sensées nous faire prendre : quels résultats avons-nous obtenu ? Avons-nous fixé réellement la nature de nos obligations de vivant avant d'oser prétentieusement prétendre que l'on possède des solutions?

Quand nous voyons l'état du monde aujourd'hui nous pouvons sans réserve en douter quelque peu. Ceci dit, avant de proposer une autre vision de la recherche, je me dois de définir comme je la vois.

 

La recherche aujourd'hui ?

Vincent de Gauléjac (2012) affiche sans ambages qu'elle est malade du management. Malade finalement d'une idéologie dominante qui fait que l'on ne recherche plus que pour de la rentabilité financière et où l'innovation n'a qu'un seul but, une seule direction : celui de rapporter le plus d'argent possible. Ce qui se passe avec la recherche médicale et pharmaceutique ne le démontre-t-il pas clairement ? De ce fait, les sciences techniques dominent de plus en plus clairement notre manière de faire de la recherche et laissent malheureusement les sciences humaines et sociales comme un parent pauvre montré du doigt car ne pouvant véhiculer de la réussite « financière ». C'est d'ailleurs ironique et là aussi paradoxal car les théories managériales modernes s'appuient avant tout sur celles-ci : il faut bien faire en sorte de « conduire » les organisations dont sont composées les individus qui créent cette richesse (Adam Smith : la richesse des cités vient du travail des hommes et de sa répartition) !

Cette manière de faire génère des conséquences importantes que l'on pourraient ainsi résumer : nous fabriquons, pour toujours de plus en plus d'argent, de plus en plus de choses dont nous ne savons même pas si nous en avons un réel besoin quelconque. Mais le « terrorisme intellectuel » de la recherche ne s'explique-t-il que par cela ?

 

L'autre problème de la recherche ?

Dans l'imaginaire social et donc dans le mien aussi, « creuser » apparaît plus comme une action que nous faisons verticalement du haut vers le bas que de manière horizontale. Finalement quoi de plus normal si l'on considère que dans notre milieu de vie, la terre, il y a plus de matière disponible et accessible pour le faire verticalement (le sol) que pour le faire horizontalement (les montagnes ). Ce pourrait-il que cela soit cela qui fasse que notre recherche ne creuse presque uniquement pour aller en définitive plus profondément (verticalement) et pas forcément plus loin (horizontalement)?

D'ailleurs, si nous poursuivons cette allégorie jusqu'au bout, nous nous trouvons rapidement dans une impasse  : creuser de bas en haut sur notre terre ne peut qu'être limité (on se heurtera en dernier ressort au noyau terrestre). En fait, ne touchons-nous pas, à terme et en continuant à faire ainsi, une limite « conceptuelle » à l'innovation Humaine ?

Par contre, si nous poussons cette allégorie dans le sens inverse en imaginant que nous creusions beaucoup plus de manière horizontale, nous pourrons, à tout le moins, faire le tour de la terre. Ceci dit, même si la « distance » à parcourir est plus grande elle semble ici aussi limité à une révolution. Ce terme n'est pas pris au hasard, il est déjà plus enclin à porter de l'innovation mais aussi à en dépasser sa propre limite. En effet, alors que ce n'est pas possible ou tout du moins extrêmement limité dans la verticalité, si nous travaillons dans l'horizontalité, il suffit de décaler uniquement quelque peu notre axe de travail pour pouvoir continuer à faire un autre révolution de la terre mais par un autre chemin. Et ainsi de suite.

La verticalité de la recherche n'est-elle pas sa propre limite et ce pourquoi elle ne répond pas finalement à ce qu'est la nature de nos obligations de vivant ? Mais , ce n'était qu'une allégorie et il m'est nécessaire d'aller plus loin pour exposer mon idée de manière plus imagée encore.

 

Les limites de verticalité de la recherche ?

La recherche telle que nous la faisons ressemble pour moi à un soleil avec le problème que l'on cherche à résoudre en son centre . De ce centre partent un incalculable nombre de rayons qui se dirigent dans toutes les directions pour signifier toutes les recherches menées et leurs champs associés à ce problème. Ces rayons, et c'est là pour moi l'erreur que nous faisons, sont sans fin car nous creusons toujours encore et encore plus profond vers le bas.

C'est peut-être là justement une des raisons qui font que les réponses qu'elle était sensée amener restent toujours des questions auxquelles nous essayons de répondre...en creusant toujours plus profond ne sommes-nous pas en train de nous « mordre la queue » ? En effet, plus on creuse plus on s'éloigne géographiquement du problème et comme c'est la distance qui créée le temps, plus nous passons du temps à nous éloigner du problème. La solution, si solution il y a, va prendre du temps à arriver et sera si loin du problème que l'on pourrait facilement douter que cela puisse être une réponse réellement en lien avec celui-ci. C'est déjà là un paradoxe !Mais, il y a pire !

Plus les rayons s'éloignent du problème, plus la distance entre les multiples recherches augmente aussi de manière géométrique et éloigne les solutions les unes des autres. Donc, non seulement on pourrait douter facilement de la pertinence des réponses mais comme en plus elles sont de plus en plus éloignées les unes des autres, elle ne peuvent même plus communiquer, alors qu'au départ, le problème était bien le même. Pour moi, c'est ce qui représente la difficulté majeure que nous avons à créer une pluridisciplinarité réelle pour aborder les problèmes de manière globale et cohérente. On se heurte ici à l'idéologie managériale : à des jeux de pouvoirs, des controverses conceptuelles , théoriques et sémantiques tellement éloignés du problème que, pour moi, ce seul modèle trop dominant ne peut donc, à lui seul, apporter les solutions dont nous avons besoin pour construire de nouvelles connaissances.

En fait, ce faisant, nous ne faisons que créer des experts très pointu dans des domaines dont il est malaisé de distinguer la référence avec le problème de départ. D'ailleurs, notre société est pleine de ces experts et les mieux payés trônent dans tous les médias et portent aussi, malgré eux ou pas, le « terrorisme intellectuel » de la pensée unique qui oppose. Oui, je parle des experts de notre trop dominant système Économique, vous savez, ceux qui n'ont même pas vu arriver la crise de 2008. D'ailleurs, pourquoi la verraient-ils arriver, quel serait leur intérêt ? Si vous étiez connu et bien payé mais sans les responsabilités des résultats qui vont avec, vous voudriez « consciemment » ou non que le monde change pour vous ? Car, si vous réglez le problème, quel sera votre statut, chômeur ? Les problèmes, comme ils en vivent, ne sont-ils pas finalement alimentés par ces mêmes experts ?

En effet, « inconsciemment », les experts n'ont aucun intérêt à régler définitivement des problèmes mais plutôt à les faire perdurer car ce n'est uniquement cela qui justifie leurs existences. Les « opérationnels » qui travaillent dans les grandes Entreprises, où ils sont légion, doivent bien connaître le problème : si ces experts ne faisaient rien, les individus travailleraient beaucoup mieux. Pour les autres je vous conseille de lire l'article de François Dupuy (les Échos du 09 juillet 2014) sur l'accident SNCF de Brétigny-sur-Orge sur orge : les experts, pour se protéger, ont tellement mis de règles en place que l'Entreprise avait l'illusion de la sécurité :  « La recherche de la maîtrise de l'aléa produit un fonctionnement encore plus aléatoire que celui laissé à l'initiative des individus ».

J'ai parlé des experts en Économie mais la même chose se passe pour le reste des experts qui alimentent le système dominant dont ils croient qui les sert bien. De plus, ils sont condescendants au point de nous refuser toute incursion dans un monde où seuls ce qui « savent » peuvent dire mais disparaissent vite derrière le « ON» quand il s'agit d'en assumer les résultats : je vous prend à témoin, que connaissez-vous comme grand problème sociétal qui a été réglé par des experts ? Pas le chômage, pas l'éducation de nos enfants par l'école, pas la pollution générale ou locale, etc.

Nous voyons bien que s'appuyer sur de plus en plus d'expert, non seulement ne vas régler les problèmes, mais, au contraire, les alimenter : si on pose une question à un technocrate, quand il a fini de répondre, on comprend même plus la question (Coluche il plus de 30 ans).

Il est donc vital et urgent de prendre le temps de construire d'autres connaissances qui pourront déconstruire les anciennes qui ont échouées. Ce processus va nous permettre de commencer à ouvrir les yeux sur le méta-paradoxe qui insinue cette souffrance en nous. Si nous le connaissons mieux nous pourrons le traiter : si, quand l'homme connaît bien le problème, il finit toujours par le dépasser ou l'éviter, nous pouvons et devons donc y croire.

L'agitateur de neurones

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