Télétravail forcé, anxiolytiques à l’excès, entreprises et salariés en danger ?

Le télétravail peut apparaître comme une souplesse organisationnelle qui s'articule entre l'individu, son entreprise et le réel. Mais sans un cadre règlementaire, sociologique et organisationnel pour préserver la santé des salariés, des organisations et donc des entreprises, cela peut-être, comme toutes les "innovations" sans réel besoin sociétal, excessivement destructeur.

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Quand j'étais encore en entreprise, on commençait à parler beaucoup de télétravail. En fait rien de plus normal, au vu de ce qui se passait dans le monde, que ce « bureau virtuel » arrive dans l'entreprise. Virtuel car, et cela n'est pas sans conséquence, il peut bouger avec vous n'importe où et à n'importe quelle heure : il désagrège ce qui été pendant longtemps un repère fondamental pour tous, une unité de temps et de lieu ! Quelque chose à quoi se raccrocher pour vivre ensembles. Car en effet, le temps des « horloges » était seulement une convention pour justement rassembler les Hommes et cela n'a rien à voir avec le temps humain (Bergson : Essai sur les données immédiates de la conscience). Selon ce que vous faites, votre temps intérieur n'a rien à voir avec celui des horloges et donc des organisations associées : attendre chez un dentiste ou l'arrivée de votre dulcinée, vous paraîtra toujours plus long et, si vous faites une chose aimée, le temps vous en paraîtra plus court.

Donc, déjà, nous pouvons constater que désagréger cette unité de temps et lieu peut être assez dévastateur.

Donc, dans mon entreprise, j'ai été missionné pour mettre en place un cadre d'essai au télétravail. Chose assez exceptionnelle, et j'avais jamais vu cela, j'ai été missionné par ma direction et mon syndicat pour exactement les mêmes raisons : quelles conséquences au niveau des organisations de travail ! On vient de voir que la première, et c'est déjà pas rien, était le flou (que certain peuvent appeler malsainement la souplesse organisationnelle) entretenu concernant la porosité de l'unité de temps et de lieu.

La seconde découle de cela : le délitement des organisations et des collectifs de travail ! Et, c'est pour cela qu'au niveau Européen et Français surtout avec l'ANACT (Agence Nationale pour l'Amélioration des Conditions de Travail), 2 jours par semaine était le maximum requis pour avoir un certain équilibre dans l'efficience souhaité entre les gains de productivité immédiats (15% en moyenne à l'époque) et la santé des salariés et de leurs collectifs sur le moyen et long terme.

En effet, 70% de la communication étant du non verbal, les interactions nécessaires à l’efficience d'un collectif et donc aussi à la production d'innovation organisationnelle ( Bernoux : La sociologie du changement), se trouvent dans la gestuelle, les postures, la manière d'animer, l'organisation spatiale et scénique et le lieu où se déroulent celles-ci. Donc, en plus de nuire à la santé des individus et des collectifs, à terme cela nuit gravement au fonctionnement de l'entreprise : l'innovation organisationnelle, les ponts entre les individus et la transcendance qu'il peut en résulter (théorie des système complexes) se sclérose à une vitesse infiniment supérieure au temps qu'il a fallut pour les construire.

On se retrouve en plus derrière un cadre fermé (l'écran, quelque soit sa taille ) derrière lequel il est facile de se « cacher » et qui limite de facto votre capacité à en sortir pour évoluer vers autre chose : l'innovation et donc le changement nécessaire qui l'accompagne n'est plus possible et ce « cadre » fini par devenir votre prison.

De plus, et je vais m'arrêter là, le management de « longue distance » ne peut qu'être efficace s'il est déjà bâtit sur une relation de proximité physique et son alimentation régulière. Le rendre permanent a rapidement de graves conséquences pour les managers et les salariés, donc à moyen et long terme, nuit aussi encore plus aux entreprises.

Le télétravail en soit n'est pas forcément une mauvaise chose mais il doit s'accompagner de mesures structurelles et organisationnelles pouvant contrebalancer ses effets délétères. Ex : obligation d'avoir le collectif complet en présence physique dans l'entreprise au pire 2 jours par semaine. Et, il peut y avoir encore pleins d'innovations à faire pour réguler cette problématique.

Alors qu'en j’entends que le gouvernement veut imposer 4 jours minimum par semaine de télétravail, je ne peux pas faire autrement que de me poser les questions suivantes :

  • Ont-ils vraiment fait des études ?

  • Savent-ils donc ce qu'ils font exactement ?

  • Mesurent-ils réellement les conséquences associées ?

Quel est exactement le but recherché ?

Télétravail « forcé » , anxiolytiques à l’excès, entreprises et salariés en danger !

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