Les responsabilités de l'Espagne dans la crise catalane

La crise catalane plonge ses racines dans l'histoire des relations tourmentées entre l'Espagne et la Catalogne dans l'histoire, d'une Constitution inachevée et d'un mode électoral propice à la corruption. Des délits qui n'épargnent pas la Catalogne. La mainmise actuelle de l'Espagne sur la région éveille les souvenirs amers de la guerre civile.

Un faisceau de causes endogènes et exogènes à la Catalogne ont abouti à la crise actuelle

De l'extérieur de la Catalogne et pour une partie des catalans, il est difficile de comprendre pourquoi une des régions les plus riches d'Espagne et bénéficiant d'une large autonomie veut se séparer de l'Espagne. Les explications superficielles évoquant un narcissisme national ou un égoïsme forcené et irresponsable, ignorent la complexité de la situation et les multiples causes de la crise actuelle en Catalogne. Pour cela, il faut rappeler l'histoire mouvementée de l'Espagne avec la guerre civile entre 1936 et 1939 à l'origine de 250.000 morts suivie de la dictature franquiste qui a duré près de 40 ans. Pour les causes récentes, l'Espagne (y compris la Catalogne)  ont vécu une grave récession économique entre 2008 et 2012 qui a justifié de fortes mesures d'austérité en 2011, lesquelles ont suscité le mouvement revendicatif 15-M d'occupation des places publiques. A cela s'ajoute le défi sécessionniste catalan. Il faut aussi pointer les fortes disparités culturelles et linguistiques de l'Espagne constituée de 17 communautés autonomes, une mosaïque fédérale de régions, particulière en Europe.  La catalogne et la région autonome basque, parmi les plus riches, sont profondément définies par leur langue, un puissant élément fédérateur qui rassemble tous les locuteurs d'un idiome. La revendication d'indépendance n'a pas été centrale en Catalogne avant 2010. La plupart des habitants de la catalogne, les libertaires, mouvements associatifs et partis politiques n'en faisaient pas un préalable.

Les 17 communautés autonomes d'Espagne Les 17 communautés autonomes d'Espagne

Une constitution inachevée après la fin de la dictature franquiste

Les institutions politiques espagnoles ont été forgées avec la volonté sous-jacente d'éviter les clivages meurtriers de la guerre civile. A cet effet, un compromis a été établi entre le vieux système dictatorial national-catholique et la démocratie mais comme le souligne le Monde Diplomatique (Novembre 2017), la Constitution espagnole n'a pas évolué depuis 1978. Les députés sont élus selon un mode électoral  à listes closes. Concrètement, un électeur espagnol vote pour une formation qui décide des noms qui y figurent, sans que l'électeur en connaisse l'ordre dans la liste. Les partis politiques sont des corporations qui n'ont de comptes à rendre ni à l'opinion publique, ni même à leur militants. Cette opacité explique une corruption massive et permanente des élus. Le PP (Partido Popular) de Mariano Rajoy est impliqué dans de nombreux délits dont l'importante affaire de pots-de-vin Gurtel (malversation, fraude, détournement de fonds, trafic d’influence).  La crise catalane tombe à point nommé pour étouffer cette affaire judiciaire, Rajoy donnant ainsi des gages à la frange la plus réactionnaire du PP. Côté catalan, le problème n'est guère différent. Jordi Pujol, premier président élu de la Généralité (le gouvernement de Catalogne) et nationaliste catalan à la tête de cette région espagnole pendant 23 ans, a été inculpé et en 2015 pour fraude fiscale et pots-de-vins, pour un montant évalué à plus de 70 millions d'euros.
L'intervention du roi d'Espagne Felipe VI, demandant à Mariano Rajoy de "Rétablir l'ordre constitutionnel" a été très mal perçue par les catalans et beaucoup d'espagnols. La Constitution ne lui permet pas en effet d'intervenir dans les affaires de politique intérieure et cet alignement sur les positions gouvernementales a contribué à jeter de l'huile sur le feu.

Enjeux de l'indépendance

Il ne semble pas que le président de la Généralité de catalogne Carles Puigdemont et ses soutiens ont envisagé un projet muri pour mettre en place l'indépendance de la région, avancée plutôt comme une incantation mobilisatrice. Pour l'heure, Carles Puigdemont est en exil à Bruxelles, l'ex-président du Parlement catalan Oriol Junqueras et plusieurs ministres sont en prison. Deux journées de grève générale en octobre et en novembre ont paralysé la région et les moyens de transport et la situation devient très tendue.

Sur l'aspect économique, la question centrale concerne le déséquilibre des sommes versées au fisc de l'Espagne par la Catalogne, un déficit que les catalans évaluent à un différentiel de 8% entre les sommes reçues et versées. Au delà de cette balance comptable, l'indépendance de la Catalogne supposerait la prise en compte de la dette espagnole après la séparation des 2 nations. Resterait à régler le problème de la garantie d'emprunts du futur état catalan, une caution qui est assurée par l'Espagne auprès de ses grands créanciers. Côté entreprises, 1200 sociétés et institutions, banques et PME ont quitté la catalogne sur le plan fiscal depuis le début de la crise. Un départ fortement médiatisé par la presse mais qui n'entraine pas pour l'heure de suppressions d'emplois en Catalogne.

Sur le rattachement à l'Europe et à l'Euro, la position de l'UE est sans ambiguités, elle ne veut pas cautionner le séparatisme d'un grand Etat européen, surtout après le Brexit. A ce jour, aucun état européen n'appuie l'indépendance de la Catalogne même si l'Ecosse, l'Irlande du Nord, les flamands en Belgique qui la soutiennent, surveillent la crise catalane avec attention. 

Désunion politique avant l'élection du 21 décembre 2017

Les partis politiques sont divisés. Au parlement Catalan, le bloc indépendantiste "Junts pel si" (Ensemble pour le Oui) fait face au bloc constitutionnaliste PP (Parti de droite soutenant Rajoy), Ciutadans (centre-droit) et PSC (socialistes de catalogne). Entre les deux, Catalunya en Comù, le parti d'Ada Colau, maire de Barcelone et proche de Podemos, a du mal a se faire entendre. Fidèle à son engagement militant, la maire de la capitale catalane affirme que  le combat pour l'indépendance ne doit pas occulter la lutte pour la fin des expulsions immobilières ou celle contre la pauvreté énergétique. Voir ici la composition actuelle du Parlement jusqu'au résultat de l'élection du 21 décembre qui permet de voir leurs positions par rapport à l'autodétermination et l'indépendance. Les partis sont divisés et ne feront pas un front commun pour ces élections, mauvaise nouvelle pour les décisions  à prendre après les élections. Il est certain que la question nationale catalane sera au centre des débats et focalisera l'attention des électeurs.

Aucune opinion n'est neutre dans une situation aussi clivante, la mienne pas plus qu'aucune autre.  Je pense que Carles Puigdemont et les politiques pro-indépendance ont mal engagé la route vers l'indépendance. Podemos désirait qu'un vote officiel sur l'indépendance et approuvé par Madrid ait lieu à la place d'une déclaration unilatérale de séparatisme. Bien entendu, Rajoy, premier ministre Espagnol aurait refusé de l'organiser mais la lutte, très âpre, aurait consisté à la demander par tous les moyens pacifiques, grève générale, blocage des moyens de communication, désobéissance civile. Encore eut-il fallu exposer une feuille de route claire pour la mise en place de l'indépendance, ce qui n'a pas été le cas. Les catalans ne se perçoivent pas comme espagnols dans leur majorité mais ne nourrissent pas d'animosité envers l'Espagne avec laquelle ils ont des liens forts. Tous restent suspendus au résultat de l'élection du 21 décembre qui a rendu a Mariano Rajoy la maitrise des évènements. La Catalogne est en train de vivre la tutelle humiliante de l'Etat central sur ses institutions politiques et les médias, radio et télévision, réactivant de mauvais souvenirs et excitant les passions. Il faudra trouver une porte de sortie convenablement négociée pour arrêter la grave crise actuelle. Pour l'heure, il paraît impossible de se séparer de l'Espagne, quitter l'UE et abandonner l'Euro. Mais à terme, le problème se reposera car le fossé s'est creusé, définitivement, entre la Catalogne et le reste de l'Espagne.

Mise à jour (19 décembre 2018):  Dans cet article du 18 décembre Mediapart explique que le point de rupture est proche entre les deux dirigeants indépendantistes Carles Puidgdemont en exil à Bruxelles et Oriol Junqueras  incarcéré dans une prison près de Madrid. La déclaration de Junqueras le 18 décembre à l'adresse de Puigdemont est claire: il explique qu'il « ne fui[t] jamais ses responsabilités, et parce qu’[il est] conséquent de [ses] actes, décisions, réflexions, sentiments et volonté ». Puigdemont est un nationaliste de droite mis en selle par Artur Mas, convaincu de graves délits de corruption quand à Junqueras, c'est un républicain de gauche qui se bat contre les politiques d'austérité. 

 

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Références sur les institutions espagnoles:

Le système électoral espagnol en détail

Résumé court sur les institutions politiques en Espagne

 

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Emission d'ARTE  "Le dessous des cartes"  du 28 avril 2018"

(me contacter si l'émission n'est plus en ligne sur le site Arte.tv)

 

 

 

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