Toujours l'hypocrisie autour de la consommation de cannabis

Les médias français ont du mal a aborder la consommation et la vente de drogues illégales autrement que sous l'angle du sensationnel. Pour les médias, le problème de santé publique s'efface derrière les fusillades entre bandes rivales. Dans les faits, l'Etat récupère une partie des sommes illégales dans la vente des objets saisis et le commerce profite d'une économie souterraine florissante.

On peut s'interroger sur la cohabitation hypocrite de l'alcool, substance légale mais très dangereuse avec celle du cannabis, substance illégale synonyme de drogue et délinquance dans le grand public. Même si les effets délétères d'une consommation régulière et importante de cannabis a des effets notables sur les consommateurs, notamment ceux atteint de troubles psychiques, ils sont loin de ceux de l'héroïne, de l'alcool ou de la cocaïne, selon la plupart  des études médicales dont celles de l'OMS. Un article de la revue de référence médicale The Lancet, place même l'alcool en tête des conséquences pour la société et pour le consommateur. Le cannabis vient en 8ème position pour les dommages comme l'indique cet article du Guardian paru en 2010 et qui reprend l'étude de The Lancet.

Etude The Lancet 2010 Etude The Lancet 2010

 Etude parue dans The Lancet en 2010 sur l'impact des drogues au Royaume-Uni

 

Dans l'émission de France 2, diffusée en septembre 2017, Complément d'enquête: "L'indispensable industrie du shit",  la tonalité anxiogène du reportage peine à se départir de le tentation à exploiter le sensationnel. A cause de la présence de ces commerces illicites, les riverains exaspérés voient fortement baisser la valeur immobilière de leur biens près des "fours", ces lieux très actifs de revente de cannabis, installés souvent dans les squares et aires de jeux comme à Bagnolet. Dans le 93 (Seine-Saint-Denis), le cannabis et dérivés génèrent 100.000 emplois et un chiffre d'affaire de 2 milliards €/an en France. Il s'agit d'une économie souterraine majeure dans les bénéfices servent à acheter en liquide des chaussures, vêtements et autres produits de marque dans les centres commerciaux avoisinants qui profitent de cette manne. Le blanchiment de l'argent du trafic de cannabis passe par l'achat de commerces (salon de coiffure, restaurants, livreurs, etc.) dont le chiffre d'affaire semble conséquent mais à la clientèle quasi inexistante. Il s'agit seulement de donner un aspect légal à l'argent liquide recyclé avec la complicité de cabinets d'experts-comptables complices. Beaucoup de loyers d'HLM et d'autres bailleurs sociaux sont payés en liquide et les opération anti-drogues réussies ont un effets secondaire négatifs, à savoir la hausse notable des impayés. L'Etat récupère une partie des sommes des trafics via la vente aux enchères de voitures de luxe, appartements, maisons, etc.pour un montant de 839 Millions d'Euros en 2016 en Seine-Saint-Denis. 

Cela dit, revendeur de cannabis n'est pas une vocation et il s'agit d'activités instables et poursuivies par les services de polices, qui ne génèrent aucune cotisation sociale. Une insécurité économique et sociale qui ne saurait être encouragée.

La légalisation du cannabis pour faire cesser l'hypocrisie généralisée

La lutte contre les revendeurs de cannabis occupe une partie importante du travail de la justice et de la police au détriment d'autres missions essentielles, mais sans grands effets sur le terrain car les revendeurs s'adaptent à toutes les offensives des forces locales de Police. Pourquoi dans ces conditions ne pas cesser l'hypocrisie qui consiste à percevoir des revenus élevés sur la vente d'alcool et à criminaliser la vente et la consommation de cannabis ?  Concernant l'alcool, la France est aussi un des Etats les plus moralisateurs au monde comme l'explique cet article de Slate. Sous la pression des lobbies pro-alcool, l'Etat se garde pourtant d'interdire ou réduire la consommation d'alcool, sauf pour les conducteurs de véhicules. Cette moralisation excessive de l'usage du cannabis et la frilosité du personnel politique face à l'opinion publique entretient un no man's land flou entre la légalité et l'illégalité du cannabis. Benoit Hamon, candidat à la présidentielle 2017, avait mis la légalisation du cannabis dans son programme. Cet article de Libération, dresse un bilan de la légalisation du cannabis en 2012, dans l'Etat américain du Colorado. Côté impôts «l’ensemble des recettes fiscales est, quant à lui, estimé à 120 millions de dollars [115 millions d’euros, ndlr], 30 % de moins que pour les cigarettes mais trois fois plus que les taxes sur l’alcool"  Rapportée à la France, la légalisation du cannabis aurait un impact économique non négligeable « il s’agirait de 200 000 emplois, non subventionnés, et de près de 1,5 milliard de recettes fiscales.» indique le directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) Pierre-Yves Geoffard. Le Canada s'apprête à le légaliser. Le ministre des Finances de l’Ontario, Charles Sousa, a déjà prévenu : «Quoi que nous en tirions, ce sera réinvesti dans le contrôle des substances et dans le système. [La légalisation] n’a pas pour but d’équilibrer les comptes publics. Pour nous, tout bénéfice de ces revenus devra être reversé dans des programmes» éducatifs ou de santé." cette légalisation est donc vue par le Canada comme un cercle vertueux et non une source de revenus importante. Les études sur la santé publique, car il s'agit surtout de cela, ne tranchent pas en faveur d'une amélioration. Sur le plan social et économique, mieux vaut légaliser que de répéter les erreurs du programme drastique de prohibition de l'alcool mis en place aux Etats-Unis de 1919 à 1933 avec le développement des mafias dont le fameux clan d'Al Capone. Mais l'histoire ne semble rien apprendre aux dirigeants et aux autorités policières.

 

 

 

 

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